Des ruptures oui, mais à quelles fins ?

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
Le 19 novembre, Acteurs de l'économie et La Tribune lancent la 4e édition de Tout un programme - à laquelle plus de 3 500 personnes sont déjà inscrites. Pour cette première, qui a pour cadre EMLYON, le paléoanthropologue Pascal Picq, le député européen Jean-Marie Cavada et Bernard Belletante, directeur de l'établissement, mettront en lumière et en perspectives - technologiques, historiques, sociales, managériales... et humaines - le vocable « rupture », clé de voûte des mécanismes de transformation de la société et de l'entreprise.

Un paléoanthropologue spécialiste de l'évolution de l'Homme et des grands singes, un député européen ancien journaliste et président de Radio France, et un directeur d'école de commerce. Quelle préoccupation, quel thème de réflexion, quel enjeu majeur de société ces trajectoires a priori si peu supposées se croiser peuvent-elles bien partager ? Elles ont en commun d'être à la fois observatrices et actrices d'une réalité, devenue même une propriété majeure de notre civilisation : tout ou presque est aujourd'hui rupture. Ruptures des temps, ruptures spatiales, ruptures des logiques, ruptures technologiques, ruptures des repères, ruptures des raisonnements. Et rupture des valeurs.

Prendre et assumer un risque

Rupture. Des définitions qu'en propose le Littré, la plupart sont nocives voire funestes. Division qui survient entre des personnes, manifestation médicale fâcheuse, annulation d'un traité, séparation des membres d'une assemblée. Mais lorsqu'au substantif on substitue le verbe, rompre, aussitôt s'ouvrent de tout autres perspectives. Car rompre c'est aussi faire un acte pensé, préparé, délibéré, c'est se mettre en mouvement pour accomplir un changement parfois même une métamorphose, c'est agir avec détermination et courage pour explorer une situation inédite, c'est prendre et assumer un risque. Rompre participe à être en vie, c'est-à-dire non seulement à être vivant mais à irriguer son existence d'une sève qui l'éclaire et la densifie. Lorsqu'il rompt le pain eucharistique, le Christ cherche à le partager pour permettre la communion : partager et réunir, au-delà de toute considération religieuse, ne sont-ce pas deux des principales poutres qui forment la charpente du vivre-ensemble ?

Toutes les ruptures ne sont pas les bienvenues

Encore faut-il distinguer plusieurs catégories de ruptures : celles que l'on subit et celles que l'on choisit, celles qui font décliner et celles qui font progresser - autant l'individu que la collectivité. Souvent, une même rupture provoque des situations duales, voire antithétiques. C'est le cas des ruptures technologiques, accueillies par les uns comme un merveilleux progrès, éprouvées par ceux qu'elles vont décontenancer, fragiliser, marginaliser. Dans un environnement de ruptures multiples, la faculté d'adaptation, c'est-à-dire d'être mobile, agile, à l'affût, aux aguets, opportuniste, est devenue l'une des clés d'épanouissement et de réalisation de soi les plus essentielles. Des ruptures s'imposent à nous, et ces ruptures il faut savoir les constater et composer avec elles. Faut-il pour autant se soumettre à toutes les ruptures, et notamment à celles que l'imprimatur matérialiste et marchande du progrès a décrétées « utiles pour l'humanité » - l'humanité de chaque individu et l'humanité comme somme des humains ? Certainement pas. Les ruptures dites de progrès ne sont pas toutes les bienvenues.

Tyrannie du présentisme

Ouvrir le XXIe siècle « avec intelligence », comme y exhorte le philosophe Alain Finkielkraut, c'est aussi résister à certaines ruptures, ces ruptures qui ont pour dessein de briser définitivement le continuum de l'histoire, qui ont pour objet d'éteindre ce qui fait racine et héritage, qui ont pour conséquence de nous asservir à ce que nous croyons posséder et dominer, qui ont pour effet de nous ligoter aux dictatures de la réactivité, de l'immédiateté, de la superficialité, de l'accumulation, du bruit. L'humanité intrinsèque et collective des êtres humains gagne-t-elle à survoler, à se précipiter, à ne jamais se retourner, à railler et ringardiser ce qui l'a précédé ? Le temps d'hier et le temps long, le silence et la lenteur, les traditions et les vestiges, les items que sont la régularité, la récurrence, la répétition, la reproduction ne sont pas, par principe, des valeurs obsolètes. Le présent et l'avenir ne peuvent constituer des temporalités hégémoniques. Tous deux, et particulièrement le premier, sont indissociables du vocable « rupture ». Or « l'ethnocentrisme du présent », ainsi décrit par Alain Finkielkraut et que l'on peut traduire par la tyrannie du présentisme, est devenu si dominant qu'il expose l'individu et la société à quelques sombres spectres.

Regarder derrière et devant soi

« Le risque de ne plus faire société avec les morts existe. Peut-être un jour jugera-t-on que seuls les vivants sont vivants et qu'il n'est guère utile de s'encombrer des morts. Cela annoncera l'entrée dans un nouveau monde », prophétise le désormais académicien. Qui rappelle que « l'homme n'est pas maître du sens, le sens passe à travers lui. Il est issu d'une source qui le précède et le transcende, il vient après, il suit, donc il pense, il naît avec une dette qu'il est tenu d'honorer. Nous ne produisons du neuf qu'à partir de ce que nous avons reçu, excommunier le passé ce n'est pas s'ouvrir à la dimension de l'avenir. » En d'autres termes, être habile dans l'appropriation et la gestion des ruptures, c'est savoir poser sur elles une main gauche déterminée et audacieuse en demeurant lié, par la main droite, aux réalités et aux trésors qui les ont précédées. Savoir regarder derrière soi pour savoir regarder devant soi.

Des ruptures oui, mais pour quoi ?

Les ruptures ne peuvent pas être un objectif en soi, une fin en soi. Des ruptures, oui, mais pour quoi ? Elles n'ont de sens que lorsqu'elles portent un sens, lorsqu'elles épousent un sens, lorsqu'elles poursuivent un sens. Et lorsque ce sens inclut la considération et la bienveillance particulières que leurs initiateurs doivent réserver à ceux, parfois immensément nombreux, que ces ruptures dépossèdent, désarment, relèguent, écartent et même anéantissent. Tout le monde, par son origine sociale, son ascendance ou son éducation, n'est pas équitablement construit, formé et équipé pour réussir dans un monde de ruptures. Cela, il faut l'admettre et y remédier.

Une opportunité heureuse

Bernard Belletante dans son prochain ouvrage Education, dernière frontière avant le monde qui paraîtra mi-décembre chez Eyrolle, ne disjoint pas de cette exigence de sens les ruptures qu'il décortique ou annonce dans le domaine de l'enseignement et de la pédagogie. Jean-Marie Cavada, en ses qualités de journaliste puis d'élu européen, est un observateur particulièrement éclairé des ruptures et des disruptions politiques, historiques, économiques, sociales et sociétales contemporaines qu'il a auscultées et rapportées en veillant, là encore, à les mettre en perspective de sens. Quant à Pascal Picq qui, lui, regarde l'humanité sur une échelle temporelle d'un tout autre ordre et dira si ce que nous dénommons ruptures n'est pas, finalement, qu'infimes changements de trajectoires à l'échelle de la Grande histoire, il n'isole pas le sens des réflexions et des travaux qu'il consacre au monde économique et social, aux problématiques d'adaptation, de management et d'innovation. L'entreprise, elle-même creuset particulier et privilégié des ruptures, est d'ailleurs un terrain d'expériences commun aux trois débatteurs. A certaines conditions, elle peut faire des ruptures qu'elles soient une perspective enthousiasmante davantage qu'une peur paralysante. Une opportunité heureuse.

 "Monde de rupture : l'opportunité de tout casser", conférence le 19 novembre à 17h30 à l'EM LYON.

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