Une époque formidable [UEF2020] : Maintenant, "je" fais quoi ?

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(Crédits : Laurent Cerino / ADE)
Lundi et mardi, dans le cadre d’Une époque formidable au Théâtre des Célestins de Lyon, dix-sept sociologues, scientifiques, artistes, philosophes débattront du "moment", inédit. L'occasion pour les spectateurs - et les auditeurs invités à suivre les débats en direct -, de se saisir d'une.... formidable matière pour comprendre. Conscientiser. Et surtout agir.

Lundi 12 octobre à 8h30 au Théâtre des Célestins de Lyon, et pour deux jours, s'ouvre la 5e édition du forum Une époque formidable. Une édition, chacun peut s'en douter, particulièrement délicate à accoucher, et à ce titre chaque contributeur - les remarquables équipes du Théâtre et, à Lyon et à Paris, de La Tribune, les partenaires, les spectateurs, et bien sûr les intervenants - apporte sa précieuse pierre à l'édifice. Tous ont fait de ces deux jours une priorité, en dépit des sévères contraintes sanitaires. Plus que jamais, ensemble, nous allons faire preuve d'agilité, de gymnastique intellectuelle et organisationnelle pour nous adapter.

Nous adapter... Avec le paléoanthropologue Pascal Picq, je publie dans quelques jours chez l'Aube un dialogue dont le titre est d'ailleurs explicite : S'adapter ou périr. Oui, la situation, unique, que produit la pandémie nous impose de nous adapter. Et c'est valable pour tout individu comme chaque collectif ou organisation, entreprises en tête.

La pandémie, une « chance » ?

Mais cette injonction n'est pas celle d'une adaptation servile, aveugle, fataliste, d'une adaptation reproduisant les errements, d'une adaptation qui convoquerait, pour constituer l'antidote, les mêmes molécules qui assombrissent notre avenir. Non, et Jean Viard a sans doute raison, « cette pandémie peut être notre chance », évoque-t-il dans le livre Maintenant, on fait quoi ?, composé pendant le confinement avec une vingtaine d'intellectuels de spécialités et d'obédiences très diverses, dont certains seront sur les planches du Théâtre. « Cette pandémie peut être notre chance », en effet. Mais à quelles conditions ?

Ce sont ces conditions que nous allons explorer, déchiffrer, faire jaillir, que nous allons parfois contester, et même conspuer, que nous allons interpréter, malaxer, pour les faire nôtres. Edgar Morin résume bien l'enjeu face auquel chacun d'entre nous se dresse : articuler de manière harmonieuse, juste, fraternelle, responsable, le Je et le Nous qui forment non seulement notre raison de faire, mais avant tout notre raison d'être.

Bascule civilisationnelle

Il est trop tôt pour l'affirmer, mais il est probable que cet indicible moment de nos existences individuelles, cet indicible moment de l'histoire de l'humanité, soit celui d'une inflexion, voire d'une bascule civilisationnelles. On peut s'en effrayer. On peut aussi s'en réjouir, et s'en saisir pour inventer et façonner une perspective qui ne soit pas la dystopie promise.

Pour ces raisons, jamais peut-être cette édition d'Une époque formidable n'aura été aussi essentielle. Forts de leurs expertises, leurs convictions, leurs combats, mais aussi leurs doutes, parfois leurs peurs, les dix-sept intervenants vont nous enseigner. Mais plus encore, ils vont nous inviter. Nous inviter à quoi ?

A réfléchir, à bousculer nos certitudes et transgresser nos habitudes, à remuer nos consciences, à serpenter dans notre exigence éthique. Ils vont nous inviter à fouiller dans notre monde intérieur pour en extraire matière à envisager et à modeler autrement le monde extérieur, à délivrer notre intelligence des pollutions qui l'empoisonnent. Au final : à mieux cerner, à mieux sertir le sens. Le sens de ce que nous faisons, et pour cela le sens de ce que nous sommes. C'est à ces conditions que nous pouvons « faire notre part », comme l'exprime joliment Pierre Rabhi.

Faire notre part, d'accord, mais notre part de quoi ?

Electrochoc

« Notre ennemi n'est pas le virus, mais nous-mêmes. Puisse-t-il provoquer l'électrochoc dont nous avons besoin », espère Gilles Boeuf. C'est à nous aider à circonscrire cet électrochoc, à figurer le substrat de cette "chance", osée par Jean Viard, mais aussi à esquisser ce fameux quoi, que s'emploie, humblement, le Forum. En définitive, nous aider à investiguer, sans peur, la question cardinale : « Maintenant, je fais quoi ? ».

S'invite alors dans ma mémoire, plus encore dans mon âme, mon ami Sam Braun. De retour du camp d'extermination d'Auschwitz en 1945, il a alors 18 ans, après une longue errance sur les routes assassines d'Europe centrale, il s'emmure dans le silence. Suivent quarante années de mutisme total sur l'innommable supplice physique, l'innommable calvaire psychique, l'innommable mutilation affective, que lui avait infligé l'innommable barbarie nazie. Une geôle, pire : une géhenne, dont il est incapable de s'échapper.

Un même silence

Primo Levi et quelques autres ont essayé très tôt de raconter et d'exorciser le fardeau, pour espérer s'en délivrer ; Si c'est un homme fera l'objet d'une première publication, confidentielle, dès 1947. Sam, comme Simon Gutman, déporté dans le premier convoi et décédé il y a quelques jours, comme beaucoup d'autres rescapés du martyr, ne le peut ; son déchirant récit sur l'Holocauste, Personne ne m'aurait cru alors je me suis tu paraitra en 2008, chez Albin Michel. Quarante années donc de mutisme jusqu'à la révélation. La libération.

Boris Cyrulnik - qui « ouvre » le forum le 12 octobre au matin -, rendra lui aussi public tardivement, en 2013, dans son bouleversant ouvrage, Sauve-toi, la vie t'appelle (Odile Jacob) les conditions, incroyables, dans lesquelles, à l'âge de 6 ans, il s'est construit un sursis, il s'est bâti un avenir de près de huit décennies et même, il est né « pour la seconde fois ».

Maintenant, « je » fais quoi ?

Un matin, devant sa glace, Sam écarte les barreaux qui encageaient sa mémoire et séquestraient sa parole, il prend conscience qu'il doit, pour lui-même, qu'il a le devoir, pour les autres, de dire. « Maintenant, je fais quoi ? », « se » convoque-t-il. Dès lors, jusqu'au plus loin que l'autorisera son corps pour toujours meurtri, il arpentera inlassablement les classes de collèges et de lycées, pour porter, pour passer la mémoire de la Shoah dans la mémoire de la jeunesse.

À notre tour, de nous demander, les yeux dans nos yeux, les yeux dans les yeux des autres, au seuil de l'immense défi révélé par l'anatomie de la Covid-19 : « Maintenant, je fais quoi ? ».

D'une crise, le meilleur ?

Voilà en effet la question qui se pose à chacun de nous. Elle est par nature consubstantielle de nos existences, mais en cette époque de tragédie elle prend une dimension supplémentaire. Toutefois, loin de moi l'idée d'être seulement grave, bien au contraire. La crise que nous traversons est d'une ampleur inconnue, mais dans toute crise peut germer l'inédit, un progrès, et parfois même le meilleur.

Ecologie, résilience, démographie, espace, éthique, travail, économie, jeunesse, civilisation, création... la liste des sujets traités ces deux jours est longue, chaque item peut constituer une raison de regarder demain avec confiance et même enthousiasme.

Puissent nos invités nous éclairer sur cette voie. Puissent aussi nos amis réunis à la Station F, à Paris, pour "partager l'économie" et co-célébrer à distance avec nous les 35 ans de La Tribune, nourrir notre résolution.

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