Pascal Picq : "Jamais s'adapter n'est apparu aussi vital"

 |   |  7713  mots
(Crédits : DR)
Il y a les enseignements durables circonscrits au moment du confinement. Parmi eux, les technologies de la communication et les réseaux sociaux, délétères lorsqu'ils fragmentent les bases anthropologiques de la vie communautaire se sont, là, révélés salvateurs pour supporter le trop-plein de proximité et maintenir voire régénérer le lien affectif. Aussi, la confrontation intime à l'espace et au temps, exposant là de nouvelles vulnérabilités. Également, l'inversion de notre rapport au monde, ce monde vers lequel toujours nous nous sommes déplacés et qui là, soudainement, est entré chez nous, invitant à "réinventer une vie ensemble ". Et puis il y a ce que le corps médical de l'hôpital aura éprouvé et délivré, et qui apparaît dans le tamis analytique du paléoanthropologue Pascal Picq comme une éclatante cristallisation du "mieux " et du " pire " auxquels la société économique et entrepreneuriale est confrontée - bien au-delà de l'événement pandémique - : le personnel soignant s'est "formidablement " adapté, mobilisé, organisé, avant que le diktat d'une technocratie toujours suzeraine confisque le pouvoir et s'emploie à asphyxier " l'impressionnant " gisement d'innovations qui avait jailli. Ou comment l'irruption de résilience est anéantie par ceux-là mêmes censés l'escorter. Le disciple de Darwin exprime là aussi sa colère. Mais une colère utile, une colère sécrétrice, une colère qui sert. Elle sert à saisir l'urgence d'écarter le capitalisme gestionnaire et financier au profit d'une civilisation entrepreneuriale. Elle sert à espérer s'affranchir, "un jour ", de l'" immense " entreprise de domestication des êtres et de l'être, propre à l'espèce humaine. Elle sert à concevoir une société "évolutionnaire ", irriguée du préfixe "co " (-opétition, -llaboration, -élaboration, -construction, etc.). Autant de conditions, juge le maître de conférences au Collège de France, qui conféreraient à l'Homme de se comporter moins souvent comme un "singe irrationnel ", de modéliser un projet de civilisation réconciliateur et pacificateur. Et alors Pascal Picq de substituer à sa lucidité, nécessairement synonyme d'extrême perplexité, un rêve : que le "jour d'après " soit "grand et beau ".

LA TRIBUNE : L'événement Covid-19 a provoqué une sidération monumentale, et la déflagration, plus exactement l'éventail des déflagrations - la plupart d'entre elles aux manifestations et d'une ampleur encore inconnues - est inouï. C'est l'humanité même des hommes qui est ébranlée.

 Pascal Picq : En tant qu'anthropologue, je suis frappé par les effets de ce virus qui anéantissent ce qui fait de nous des humains. Nous sommes avant tout des animaux sociaux. Notre cerveau social provient d'une longue évolution marquée par des formes de sociabilités de plus en plus complexes. On peut considérer que le langage, par exemple, est une forme très sophistiquée d'épouillage chez les singes et les grands singes. Chez ces derniers, la recherche de parasites dans le pelage s'avère bien plus qu'une action prophylactique. Elle est au cœur des relations filiales, amicales, et, au risque de vous surprendre pour des singes et des grands singes, de relations d'échanges, de services, de pouvoir, et même de politique chez les chimpanzés. C'est ce qu'on appelle chez nous le langage phatique ou "parler de la pluie ou du beau temps ". On n'échange pas des informations sur le monde, mais on tisse des relations.

Quand vous promenez votre chien et que vous rencontrez d'autres personnes qui en font autant - avez-vous remarqué que si les chiens s'entendent, leurs maîtres et leurs maîtresses sortent, comme par hasard, à la même heure ? -, vous échangez toujours les mêmes propos d'une grande banalité, comme avec vos commerçants, votre postier/ière, votre cantonnier si vous êtes à la campagne...

Le confinement frappe aussi sur les moments les plus significatifs de nos vies ; ne pas pouvoir assister à l'accouchement de sa compagne, qui souffre aussi sans ses proches ; pas de baptême ou de fête pour accueillir le nouveau-né dans la communauté humaine ; les anniversaires et tous les rituels de passage, comme les communions ou les diplômes ; les mariages et, déjà évoqué, les enterrements. Le coronavirus, le confinement, la distanciation physique, nous minent sournoisement, en détruisant les fondements de nos relations aux autres, et heurtent des dizaines de millions d'années d'évolution sociale.

Pour preuve éthologique : le salon de coiffure. Le problème est moins celui des cheveux qui prennent leur liberté que ce moment fondamental de l'épouillage. C'est dans un salon de coiffure que nous nous laissons aller à lire la presse people et à discuter de tout et de rien.

Notre époque est celle de l'abrutissement, de l'inféodation pathétique aux écrans et aux réseaux sociaux. Mais en l'occurrence, pendant ce confinement synonyme de claustration, les technologies modernes d'information ont permis de maintenir en vie, voire de régénérer ces relations humaines et sociales.

C'est indéniable. Nous devons retrouver les instants de réelles convivialités et nous abstraire de la soumission volontaire aux sollicitations des réseaux qui perturbent les temps de la discussion, des repas, des apéritifs, des spectacles, et même des activités sportives. C'est devenu psychotique, en référence à un entretien, paru dans la revue America, de François Busnel avec Bret Easton Ellis, l'auteur d'American Psycho. Bret Easton Ellis évoque le fossé générationnel entre lui et son amant, plus jeune. Ce dernier n'arrive pas à rester devant un film plus d'un quart d'heure et ne comprend pas comment on peut passer des heures à lire un livre, voir un film ou tout simplement écouter un concert sans s'abstraire de ce qu'on appelle le FOMO (Fear of missing out), la peur de manquer un message ou une information.

Nous sommes entrés dans la civilisation du " poisson rouge ". C'est le titre de l'essai de Bruno Patino qui montre comment les orchestrateurs des réseaux siphonnent notre temps et notre attention. Il n'y a plus de place pour les autres, nos smartphones affectant les fondements de nos relations humaines, comme le Covid-19. Chacune et chacun la tête penchée sur son écran, une posture symbolique de soumission, et de moins en moins la capacité de s'extraire du rets du numérique.

Et c'est là qu'arrive le confinement, avec une formidable créativité sur les réseaux entre les familles, les amis, les apéritifs et les concerts en ligne. Voilà que les applications réinvestissent ces moments. Paradoxe amusant, sortir de la civilisation du "poisson rouge " grâce au confinement. En tout cas, c'est ce que j'espère.

La distanciation physique avec celles et ceux de dehors, éloignés dans l'espace, se double d'une autre distanciation, avec l'aspiration par les écrans. Si on est confiné à plusieurs, on se retrouve très proches les uns des autres, souvent trop proches, sans possibilité d'éloignement des corps, mais on s'évade par les écrans et les réseaux.

Autant de bulles qui, certainement, ont facilité les vies confinées et les proximités imposées. Voilà comment les mêmes comportements connectés qui, avant le confinement, fragmentaient les bases anthropologiques de la vie ensemble - repas, discussions, jeux à plusieurs et de société, visionner une émission ou un film ensemble - sont devenus salvateurs pour supporter le trop-plein de proximité.

Le paléoanthropologue étudie sur une échelle du temps aux antipodes de celle qui dicte non seulement nos existences, mais nos raisonnements, nos pensées, nos réactions, nos projets, nos exigences. Brutalement, avec le confinement, nous avons été soumis à une suspension du temps - et de l'espace - propice à des explorations « intérieures » et à une expérience sociale chez les uns extatiques, chez d'autres périlleuse, en tous les cas qui n'épargne personne.

En effet, quelle peut être la position d'un paléoanthropologue dans une société dans laquelle, à force de courir après le temps, nous n'avons plus de temps ? D'un coup, avec le confinement, l'espace limité, le temps qui s'étire, nous retrouvons la durée. Mais quelle durée ? Celle d'un immense ennui, ou celle propice à une réflexion sur nous, nos vies et nos relations aux autres ? Vraiment un retour sur nous-mêmes et nos proches, alors que nos vies se fragmentent en de multiples sollicitations extérieures, et que l'intérieur de la cellule intime, familiale et amicale est victime de l'ingérence des réseaux dits sociaux, même pendant les moments dédiés à la convivialité, à l'amitié, à l'amour, à la culture, au repos ?

Les réflexions et les critiques sur nos modes de vie dits modernes ne sont pas récentes. Elles débutent avec l'urbanisation et les modes de transport de nos corps, et s'amplifient avec les transferts d'informations dans les télécommunications et via les réseaux. L'urbaniste/philosophe Paul Virilio a créé le terme dromologie (dromo pour "vitesse ", en grec, et logos pour "connaissance ") pour les études sur les conséquences anthropologiques, sociales et économiques de notre époque : la quête obsessionnelle de vitesse.

Jusqu'à la fin du XXe siècle, les existences s'organisaient de façon linéaire et séquentielle entre les lieux d'habitation, de travail, d'approvisionnement et de loisirs. Nos sens et nos actions reposaient sur des unités de temps et de lieu, même si on se déplaçait de plus en plus vite entre les différents endroits de vie. Mais globalement, si on a gagné de l'espace, on n'a pas gagné de temps.

En allant de plus en plus vite, nous avons allongé nos distances de déplacements, mais guère épargné de temps sur nos déplacements ou pour nos autres temps de vie. Le confinement procède à un retournement brutal en réduisant brutalement notre espace ; il nous remet face au temps. Ce qui vaut pour les personnes vaut aussi pour la société, où, soudainement, l'espace et le temps émergent comme des facteurs très discriminants des différences sociales.

De ce confinement, que notre rapport au temps rend un peu plus lointain chaque nouvelle étape du déconfinement franchie, que peut-il " sortir ", individuellement et collectivement, qui sédimente durablement, s'enracine profondément ?

Ce confinement n'a pas été un retrait du monde, comme un cachot à l'isolement. Il a inversé nos rapports au monde. Auparavant, nous devions sortir pour travailler, étudier, amener les enfants à l'école, faire nos courses, pratiquer du sport, jouer, courtiser, consommer, s'amuser...

Autant d'activités centrifuges gravitant autour de nos logis. Et là, une inversion brutale avec l'afflux centripète du télétravail, les devoirs des enfants, et des biens de consommation commandés en ligne. Avant, nous sortions dans le monde ; maintenant c'est le monde qui entre chez nous.

À force d'avoir le monde dans la main et de croire agir avec lui par ces "petites poucettes ", selon Michel Serres, nous avons négligé l'équilibre entre la formidable attractivité centrifuge des écrans et le besoin de proximité centripète. Je reprends un constat du philosophe Francis Wolff entre ce qui nous éloigne de celles et ceux qui sont proches et l'illusion de nous rapprocher de celles et ceux qui sont loin.

Trois issues se présentent depuis la fin du confinement. Celles et ceux qui reprennent leurs vies comme avant, faites de fragmentations physiques et connectées, tout simplement parce que cela leur convient. Celles et ceux qui comprennent que leurs modes vie fragmentés leur avaient évité jusque-là de se retrouver dans une situation, de fait insupportable, avec l'autre (ou les autres).

Enfin celles et ceux...

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 02/07/2020 à 9:38 :
Nous nous adaptons sans arrêt, nous nous sommes bien adaptés à une société de consommation aussi aberrante que stupide, nous nous adaptons systématiquement à ce que veut la classe dirigeante car nous sommes paramétrés à cela et nous voyons que nous arrivons même petit à petit à nous sortir de cette dépendance quand celle-ci expose de graves lacunes et défaillances particulièrement dévastatrices, je trouve que malgré tout la classe productrice s'adapte bien vite même si cela ne va pas assez vite mais cela ne va jamais assez vite, se sortir déjà de cette soumission datant pourtant de millénaires est plutôt incroyable.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :