Boris Cyrulnik  : "Un bon choix éthique peut être un mauvais choix économique"

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(Crédits : Emmanuel Foudrot/LT)
LE MONDE D'APRES. "La pandémie Covid-19 marque un tournant dans l'histoire, estime Boris Cyrulnik. Pour la première fois, "on" accepte de ruiner l'économie mondiale pour sauver en majorité des personnes qui, par leur âge avancé ou leur vulnérabilité liée à d'autres pathologies, devaient mourir prochainement". Un choix éthique fort - celui "de la vie contre l'argent" - aux enseignements et questionnements cardinaux, surtout au moment de penser l'humanité autrement : la hiérarchisation des vies est abolie, la valeur de chaque existence est égale à toute autre, la santé devient droit et "revendication". Mais concomitamment, ne devenons-nous pas intolérants à la mort ? Encagés dans "nos" progrès scientifiques et la chimère scientiste ? Déstabilisés face au triptyque valeur - coût - prix de la vie ? Cette éthique n’apparaît-elle pas, justement, "hors de prix" lorsque se profile un tel chaos social, humanitaire et (géo)politique ? "Un bon choix éthique peut être un mauvais choix économique", concède le neuropsychiatre. Mais il constitue surtout un phare, indispensable pour débroussailler le chemin du "nouveau déterminisme" que commande la... santé de la civilisation, gangrenée par une "consommation", une "mobilité", une "intensification" hypertrophiées. Est convoquée alors le concept de résilience, dont les manifestations au plus loin dans l'Histoire prouvent que l'espèce humaine est capable d'extraire des traumas un profit humaniste et collectif, fécondé dans la solidarité. Les plans du "nouveau déterminisme" qu'exige l'état, incandescent, de la planète sont à l'étude : Boris Cyrulnik en livre quelques précieux croquis.

La Tribune : Ce moment si particulier de confinement, comment l'avez-vous éprouvé intimement, comment l'interprétez-vous intellectuellement ? Comment le neuropsychiatre le dissèque-t-il ?

Boris Cyrulnik : Le premier jour du confinement, je l'ai consacré à rédiger les premières lignes de mon prochain manuscrit. Deux mois plus tard, celui-ci a bien avancé, et à ce titre cette période si particulière aura été bénéfique. Grâce aux nouvelles technologies de communication, j'ai pu également accomplir un certain nombre d'engagements, notamment médiatiques, et continué de cultiver mes relations humaines, avec mes proches, mes amis, ou mon environnement professionnel. Je ne me plains donc pas, d'autant moins que je suis conscient que tout le monde ne peut pas tirer un tel bilan.

Pour beaucoup, le confinement aura été synonyme à la fois de protection physique et d'agression psychique. Et trop souvent cette dernière s'est commuée en sévices physiques. Dès les premiers jours, un accroissement des violences faites aux femmes et aux enfants était constaté. Puis au fil des semaines, sont apparues les manifestations de fatigue, liées à l'inactivité. En particulier les adolescents - surtout les garçons -, rivés sur leurs écrans et assommés de jeux vidéos.

Politiques et scientifiques ont abondamment recouru aux termes de "guerre", de "combat", de "peur", "d'ennemi", pour qualifier l'événement pandémique et justifier l'ampleur de la riposte ; cette rhétorique militaire et belliqueuse, comment le rescapé, miraculeux, des rafles promettant à la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale l'a-t-il accueilli ? Le "climat" que l'obligation de confinement, de claustration, de distanciation physique a modelé, peut-il être être apprécié à celui qu'éprouvent les « otages » des territoires occupés et en conflit ?

Ce terme de guerre, j'ai été étonné que le chef de l'Etat l'emploie dans son premier grand discours... mais je n'ai pas été surpris qu'il soit retenu pour dresser le cadre général de l'épidémie. Il est parfaitement approprié à la situation, on peut même considérer cet événement de pandémie mondiale et instantanée comme un cas nouveau de guerre, qui sollicite une approche - notamment éthique - et un traitement expérimentaux. L'empirisme est de mise, et devant cette étude clinique à échelle mondiale, nous devons faire preuve d'humilité.

En effet, cette pandémie est à l'origine de situations d'agonie et de privation inédites, auxquelles tout individu réagit en fonction de sa construction antérieure. Or la communauté scientifique ne dispose pas de références solides, étayées, pour des crises d'une ampleur et d'une soudaineté telles, et donc elle adapte les dispositifs de riposte au fur et à mesure qu'elle collecte les enseignements. Exemple ? Ni mes collègues ni moi n'avions anticipé certains troubles provoqués par l'horizon et la concrétisation du déconfinement. Il faut admettre que des individus ont peur de se remettre à vivre. Me revient alors en mémoire des cas de prisonniers, terrifiés à l'idée de retrouver la liberté. Plus loin dans l'histoire, il n'était pas rare que des bagnards commettent, à leur sortie de prison, quelques menus forfaits afin d'être de nouveaux incarcérés.

"Les soignants confrontés au coronavirus exercent leur métier par devoir, engagement, conviction, ils s'exposent au quotidien à contracter la maladie et à en mourir, mais c'est la nation qui les héroïse, cette nation qui a besoin aujourd'hui de médecins et d'infirmiers pour la sauver du virus comme hier de soldats pour la délivrer de l'envahisseur."

Dans La peste, Albert Camus fait dire au journaliste Rambert : "J'ai fait la Guerre d'Espagne, du côté des vaincus. Maintenant, je sais que l'homme est capable de grandes actions. Mais s'il n'est pas capable d'un grand sentiment, il ne m'intéresse pas". Et le docteur Rieux de répondre, que le sentiment que lui inspire son devoir de lutter contre la peste n'est pas "l'héroïsme, mais l'honnêteté". Un échange qui met en lumière l'exercice du courage, autre "figure" marquante de la pandémie. Traditionnellement, les héros sont soldats, résistants, survivants de génocides, bref ce sont des guerriers, des hommes célébrés parce qu'ils tuent. Là, les héros sont ceux qui soignent. Les premiers retirent la vie, les seconds la sauvent. Cela pourrait-il changer notre appréciation du courage, modifier le curseur de "ce qui en fait valeur" à nos yeux, assurer au courage d'essaimer davantage au sein des consciences ?

"Malheureux les pays qui ont besoin de héros", composa Bertolt Brecht dans La vie de Galilée, signifiant là que lorsqu'ils se sentent en danger, les peuples réclament des héros auxquels ils se raccrochent ou s'identifient. Lorsque son pays est en guerre - ou occupé par l'ennemi -, le citoyen a besoin de héros militaires - ou de résistants. Qui "fait" les héros ? Les auteurs des actes de bravoure ? Non, l'opinion publique, que relayent la classe politique et les médias. Lors de la Première Guerre mondiale, une génération entière d'adolescents âgés de 17 à 21 ans fut envoyée et décimée sur les terrains de bataille. Rejoignaient-ils leur garnison à Verdun la fleur au fusil, comme la propagande put le laisser croire ? Non, la peur au ventre. C'est bien la population qui avait héroïsé, malgré eux, ces millions de jeunes garçons promis à la mort, à la défiguration, à la mutilation. Les soignants confrontés au coronavirus sont dans la même situation ; ils exercent leur métier par devoir, par engagement, par conviction, ils s'exposent au quotidien à contracter la maladie et à en mourir, mais c'est la nation qui les héroïse, cette nation qui a besoin aujourd'hui de médecins et d'infirmiers pour la sauver du virus comme hier de soldats pour la délivrer de l'envahisseur.

L'événement coronaviral constitue a priori une opportunité unique de faire valoir une disposition, inédite, à "l'autre", nécessaire au vœu de "nouveau projet politique de société". Mais les entraves ne manquent pas, à commencer par l'instinct de survie - économique, matérielle, financière -, les réflexes de repli et de rejet. Nous vivons un chaos, mais aussi un carrefour civilisationnels. L'Histoire, lorsqu'elle entremêle médecine, économie, politique, est riche d'enseignements pour éclairer les périls et les opportunités auxquels le "moment indicible" de l'actuelle pandémie expose...

Plusieurs facteurs, hypothèses ou paris émergent.

Le chaos est déterministe. Chaque fois que l'humanité a été frappée par un chaos climatique, biologique, civilisationnel, une nouvelle direction s'est mise en place. A l'effondrement du grand nombre de fondations (institutions, économie, dette, etc.) que nous connaissons aujourd'hui, quel nouveau déterminisme est appelé à répondre ? D'aucuns pensent que l'industrie, les technologies, l'artifice de la machine, les armes de "l'outil et du verbe", et finalement les mécanismes habituels vont suffire. Après tout, n'est-ce pas ainsi qu'au cours des siècles les épidémies ont été combattues et vaincues ? Sauf que ces logiques et ces rouages sont ceux-là mêmes qui créent et propagent les virus. Les exemples ne manquent pas.

Prenons celui de l'épidémie de peste de 1720. Le Grand Saint-Antoine achemine vers Marseille des cargaisons d'étoffes et de coton, qui se révèlent infectées - sans doute lors d'une escale en Syrie ou au Liban - par le bacille de la peste. Pour des raisons pécuniaires afin de ne pas perdre la marchandise, la "quarantaine", qui aurait permis de circonscrire la maladie sur le bateau, n'est pas respectée. Au final, un quart des 400 000 habitants de la Provence périront.

Ceci pour illustrer une certitude : si la reconstruction post Covid-19 n'emprunte pas un nouveau déterminisme, rien n'empêchera dans quelques années qu'un nouveau virus, peut-être plus virulent et meurtrier, naisse et colonise la planète. Cette règle sera invariable tant qu'il y aura des aliments et des déplacements... autant dire qu'elle n'est pas prête de disparaître ! Et pour s'en convaincre un peu plus encore, observons ce qui se passe chez les chimpanzés ; pourquoi les virus ne se diffusent-ils pas au-delà de leur communauté ? Parce qu'au contraire de l'économie mondialisée ils ne se transportent pas.

Médecine, politique... et peuple. Vous êtes un scientifique dont la parole porte fortement au sein du cénacle politique. Comment analysez-vous la manière dont la voix politique et la voix scientifique, l'aréopage politique et l'aréopage scientifique, les pressions politiques et les pressions scientifiques, ont composé ensemble ? L'impression aura été celle du "jeu du chat et de la souris", chaque groupe s'échangeant le rôle au gré des circonstances, la répartition des responsabilités faisant également apparaître d'insidieux rapports de force, des stratégies de repli voire de manipulation. "Ce n'est pas à l'expert, mais au politique d'avoir le dernier mot", s'est exprimé le philosophe Régis Debray...

De quoi a besoin l'opinion publique ? D'être rassurée. C'est ce qu'elle attend du discours politique, lequel s'est largement reposé sur les recommandations scientifiques. Or ces discours politiques n'ont jamais cessé d'osciller, de tergiverser, parfois de commettre de lourdes erreurs - comme sur l'utilité du port du masque. Ce qui a déstabilisé les citoyens.

Tout scientifique pose une hypothèse, met en place un protocole de validation / invalidation, peut enregistrer un formidable progrès aussitôt contesté par les tests, va émettre une fulgurante intuition très vite annulée, etc. Voilà ce que vit en permanence le scientifique - qui fonctionne par "réfutation" -, voilà ce que fuit en permanence le politique - obligé à "l'affirmation"... L'incertitude fait pleinement partie du travail des scientifiques, elle est inhérente à la démarche clinique, à la recherche et aux expérimentations. En revanche, au sein de la population, elle est source d'angoisse. L'exécutif politique est sollicité pour rassurer, pour apaiser cette angoisse ; or, la gestion de la pandémie - en France, mais pas seulement - le démontre : soit parce qu'ils ont commis des erreurs soit, surtout, parce que cette maladie est difficile à "lire" et donc le dispositif de riposte tout aussi complexe à définir et mettre en oeuvre, les gouvernants peinent à lever ces incertitudes anxiogènes. Les baromètres de confiance à l'égard de l'exécutif, peu reluisants, le corroborent. Or, là encore, l'histoire est un éternel recommencement et chaque chaos de civilisation l'atteste ; l'incertitude exhorte le peuple à se tourner vers un "sauveur", et c'est toujours dans ces circonstances et souvent par le support démocratique que de futurs dictateurs accèdent au pouvoir. Dans un premier temps, ils agissent comme un tranquillisant, ensuite ils apportent "un malheur au malheur". La gestion de l'incertitude va peser sur l'avenir des régimes politiques.

... "de futurs dictateurs accèdent au pouvoir", mais aussi, des dirigeants de régimes démocratiques instrumentalisent l'"indicible moment chaotique" aux fins de museler les contre-pouvoirs, de détricoter l'ossature démocratique - en premier lieu la constitution -, de chloroformer les libertés, et même d'être "héroïsés" comme en écho à Brecht. C'est ainsi que de la Hongrie au Brésil, de la Pologne à la Turquie, de la Russie à l'Inde, l'illibéralisme et la démocrature sédimentent. L'épreuve pandémique pourrait accélérer la propagation de "ce" virus...

Il faut, en effet, le craindre. Ces "sauveurs" accèdent au pouvoir ou transforment l'exercice de leur pouvoir en recourant à des boucs-émissaires, contre lesquels ils fédèrent l'opinion publique et promettent des "solutions". C'est en stigmatisant les Juifs et le Traité de Versailles, qu'il rendit coupables de la ruine de l'Allemagne, qu'Hitler fomenta sa victoire électorale en 1933 et "justifia" l'élaboration de la "Solution finale". Or le chaos actuel livre un large éventail de cibles, pour qui veut en faire des boucs-émissaires qui profiteront à son pouvoir.

"Tout scientifique pose une hypothèse, met en place un protocole de validation / invalidation, peut enregistrer un formidable progrès aussitôt contesté par les tests, va émettre une fulgurante intuition très vite annulée, etc. Voilà ce que vit en permanence le scientifique - qui fonctionne par "réfutation" -, voilà ce que fuit en permanence le politique - obligé à 'l'affirmation'"

Ce spectre n'est pas étranger à celui des guerres. La paupérisation attendue d'une partie de la planète pourrait provoquer famines, exodes, vagues migratoires incontrôlées, et donc conflits.

Il apparaît que ce magma, concentré de récession économique, de précarisation, de chômage, d'explosion sociale, peut-être même politique et sociétale, pourrait étouffer le formidable jaillissement de générosité et de solidarité, qui a lié la et les population(s). Une générosité et une solidarité qui ont un seul et même ennemi, ont pour dessein de pacifier "universellement", et prouvent que du "mal" peut sortir du "bon".

La pandémie a révélé ou mis en exergue quelques principes majeurs. Outre donc le courage, l'un d'eux occupe, comme jamais sans doute, une place centrale dans les débats, qui illustre ce "bon" issu du "mal" : résilience. Vous êtes LE scientifique qui a modélisé et popularisé le principe de résilience. Peut-il composer un nouveau déterminisme, un rêve alternatif à ces cauchemars politiques ?

C'est une possibilité, ce serait surtout une voie à suivre, pour engager un "autre" développement. La résilience animale et végétale a fait ses preuves depuis bien longtemps. Elle a notamment permis aux espèces vivantes de surmonter chacune des cinq phases d'extinction qui ont émaillé l'histoire de la vie sur terre, de s'adapter aux transformations climatiques bien souvent extrêmes. Plus près de nous, des pandémies de nature comparable à celle que nous éprouvons ont mis en lumière la capacité résiliente des hommes, grâce à laquelle des transformations profondes de l'économie et de la société ont vu le jour. Il en fut, par exemple, de l'épidémie de peste de 1348, qui ravagea l'Europe, et décima la moitié de la population. L'organisation politique et administrative de l'agriculture faisait jusqu'alors la part belle aux seigneuries, détenues par de riches propriétaires. Face à l'urgence absolue de relancer les cultures et alors qu'une grande partie des paysans étaient morts, il fut alors décidé d'éradiquer le servage. Ou comment la survie des hommes permit de libérer des hommes.

Autre illustration, la Seconde Guerre mondiale. Des millions d'hommes l'ont traversée après avoir passé jusqu'à sept ans sous les drapeaux - service militaire et incorporation -, et en sont revenus pauvres de beaucoup de compétences. Qu'avaient-ils appris ? Si peu. Qui, pendant ce temps, assura le fonctionnement des hôpitaux, des administrations, des usines, sur les épaules de qui reposa le fonctionnement de la société ? Les femmes. Cette réalité provoquera une prise de conscience essentielle, et déclenchera un féminisme moral bien légitime, grâce auxquels la reconnaissance et la condition des femmes connaîtront un bond en avant, symbolisé par le droit de vote. Voilà encore comme d'un drame peuvent naître des bienfaits civilisationnels.

"Les soldats sont exposés en pleine conscience à la mort, et donc sont sensibilisés à la résilience avant le possible trauma. De leur côté, les civils ne peuvent initier un cheminement résilient qu'après avoir éprouvé un trauma - qui plus est sans y avoir été préparés."

Jusqu'au chef d'Etat baptisant de "Plan résilience" son dispositif militaire en soutien des services publics luttant contre le coronavirus, le principe de résilience a occupé le "devant de la scène" sémantique et médiatique. Un principe, dans ces circonstances, souvent galvaudé, maltraité, détourné de sa substantifique moelle ?

La réalité de la guerre et le principe de résilience sont fortement associés. Et à ce titre, le corps des militaires possède une grande expérience, acquise au fil des conflits, notamment sur les terrains si complexes de l'Afghanistan ou, aujourd'hui, du Mali. Le sujet de la résilience fait l'objet de travaux de recherche, de procédures, de formations pointues au sein de l'armée.

Pour autant, les conditions à partir desquelles le processus de résilience est sollicité, diffère sensiblement chez les soldats et les civils. Les premiers sont exposés en pleine conscience à la mort, ils exercent un métier qu'ils savent éminemment dangereux, et donc sont sensibilisés à la résilience avant le possible trauma. De leur côté, les civils ne peuvent initier un cheminement résilient qu'après avoir éprouvé un trauma - qui plus est sans y avoir été préparés.

Dans les circonstances de la pandémie, le principe de résilience n'est en effet pas toujours employé à bon escient, loin s'en faut. Il est aujourd'hui l'objet d'interprétations erronées, mais ce n'est pas nouveau. Et parfois ces mésinterprétations ne sont pas d'ordre sémantiques mais politiques ou philosophiques. Ainsi, c'était en 1993, je pilotais un groupe de recherche réunissant des scientifiques du monde entier. Nous faisions le constat que nombre d'enfants au Liban "se remettaient à vivre après le trauma" - le sens même de la résilience - de la guerre. Et bien sûr nous nous en réjouissions. Jusqu'à ce que des voix manifestent leur hostilité. Le sens de leur colère ? Faire valoir ce "succès" était de nature à relativiser l'horreur de la guerre, à réduire la charge symbolique et politique du conflit et de ses atrocités. En d'autres termes, il ne fallait en aucune façon diminuer le caractère traumatique de la guerre, et pour cela il s'agissait de ne pas faire de publicité à cette formidable capacité résiliente des jeunes rescapés de Beyrouth ou Tyr...

La résilience demeure vulnérable aux contre-sens ou à de fallacieux commentaires, même chez d'honorables spécialistes de la psychiatrie. Et l'événement pandémique n'apaise pas la tendance. Entre ceux qui, à l'instar de Serge Tisseron, jugent que le concept de résilience "pollue la pensée" au motif qu'il exacerberait la survalorisation, et ceux qui en font un composant, ubuesque, insupportable, de la "psychologue du bonheur" - réjouissez-vous, vous qui éprouvez une guerre, un accident, un inceste ! -, on le constate : il ne faut pas relâcher l'effort de pédagogie !

Votre expérience personnelle de la résilience a fécondé pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque vous fûtes caché mais aussi élevé dans des familles d'accueil bienveillantes qui formèrent l'un des éléments cardinaux du processus résilient : le tutorat. Les personnes que la confrontation à la pandémie aura précipité dans un grand traumatisme - soins intensifs et réanimation, décès d'un proche, funérailles tronquées, violences familiales, perte d'un emploi ou d'une entreprise, endettement insupportable, précarisation soudaine -, auront besoin de tuteurs pour se reconstruire. Dans quelle mesure l'Etat, les institutions publiques, mais aussi les employeurs, doivent-il endosser cette responsabilité ?

C'est un sujet fondamental. Que l'on soit enfant, adulte, soldat, la capacité résiliente post-trauma est en grande partie liée à l'envergure des facteurs de protection acquis ante-trauma. Une personne élevée dans une famille aimante et stable, qui a su maîtriser et partager son monde intime grâce à un accès aisé au langage, puis qui a acquis un diplôme - devenu aujourd'hui le sésame au sein de la hiérarchie sociale, car il conditionne l'exercice d'un métier puis d'un emploi, donc l'obtention d'un logement dans un quartier agréable, la possibilité de s'"ouvrir" grâce aux voyages, etc. - est, a priori, armée pour accomplir un processus résilient en cas de trauma. Mais aussi pour en diffuser autour d'elle les vertus - lors de guerres qui, comme dans le cas du coronavirus, frappent uniformément, cette faculté d'essaimer est d'ailleurs précieuse. En premier lieu, après un trauma, elle doit savoir faire appel, solliciter de l'aide, exprimer ses émotions, et cette verbalisation est capitale.

A l'autre bout du spectre, évoluent des personnes qui ont accumulé des facteurs de vulnérabilité. Ceux-ci peuvent être génétiques, mais surtout interactionnels. Lors des mille premiers jours de leur existence, leurs conditions de vie, d'éveil, d'amour, d'éducation, les ont isolés sensoriellement, et ont provoqué des dysfonctionnements dans leur cerveau - visibles en neuroimagerie. Principal effet : un important retard de langage, qui va handicaper la suite de leur itinéraire et creuser le sillon d'une inégalité sociale souvent définitive. En effet, ils intègrent la maternelle en maîtrisant 200 mots (contre 1 000 pour les autres), ne rattrapent pas le retard et même l'aggravent. Puis ils rejoignent le collège où l'arriéré accumulé devient impossible à combler ; alors ils éprouvent humiliation et sentiment d'exclusion, ils manifestent une forte impulsivité et peuvent se laisser séduire par des groupes marginaux, ils n'obtiennent pas de diplôme, vivent de petits jobs, occupent des emplois et des logements tout aussi précaires. Le confinement génère, chez ces personnes fragiles, une grande souffrance, et construire un parcours résilient devient improbable.

En ligne de mire de ces profonds écarts de dispositions résilientes, domine le système éducatif. Et donc la responsabilité, dans sa globalité, de l'Etat, qui est d'organiser les facteurs de protection, de faire émerger des tuteurs de résilience à même de "soutenir" - pierre angulaire - les futures victimes de traumas. Etat qui ferait bien de s'inspirer des modèles déployés dans les pays de Scandinavie. En Norvège, dix ans après la réforme de l'organisation éducative, étaient constatés : un taux d'illettrisme ramené à 1%, une chute de 40% du nombre de suicides, un net recul des troubles psychiques. Et ces nations trustent le peloton de tête au classement PISA (programme international pour le suivi des acquis des élèves), élaboré au sein de l'OCDE, et qui évalue la performance - y compris en matière de lutte contre les inégalités sociales - des systèmes éducatifs. "Construits" de la sorte pendant leurs années d'apprentissage à l'école puis à l'université, ces personnes sont mieux armées lorsque surgit un événement du type pandémie et confinement.

"En ligne de mire des profonds écarts de dispositions résilientes, domine le système éducatif. Et donc la responsabilité, dans sa globalité, de l'Etat, qui est d'organiser les facteurs de protection, de faire émerger des tuteurs de résilience à même de "soutenir" - pierre angulaire - les futures victimes de traumas."

La résilience est un processus cathartique de réparation, de redéploiement par essence "individuels". Les caractéristiques de cette pandémie - planétaire, mais aussi constituée d'un ennemi invisible et commun à tous - peuvent-elles favoriser l'éclosion d'une résilience collective ? Pour prendre forme, celle-ci doit-elle épouser un sens, une finalité, qui fasse "universalité" ? Par exemple la recherche du bien commun, ou la revitalisation d'une humanité - qui a fait la preuve de sa... "déshumanité" ?

Le processus résilient n'est pas intime ; il l'est devenu à force d'être "planté en soi" par le monde extérieur, par l'enveloppe affective et sociale, et cela dans le droit fil du concept descartien établissant une stricte séparation du corps et de l'esprit. Cette préoccupation, cette dimension "collective" est inséparable du processus résilient. En effet, si "on" améliore le fonctionnement du groupe, "on" améliore le fonctionnement des individus qui y participent. L'effet vertueux de la solidarité donne, ici, toute sa force. Et la notion de groupe est d'autant plus cardinale, que c'est souvent à sa dimension que l'on arrime le mieux un "sens" à l'origine des syndromes psychotraumatiques. Exemple ? Kurdes, Syriens, Palestiniens, et - même dans une moindre mesure car leurs conditions de sécurité et de vie sont bien meilleures - Israéliens sont moins affectés par lesdits syndromes, car chacun de ces peuples fait corps autour d'une cause (nationale, identitaire, religieuse). Il est toutefois à noter que les Kurdes, se sentant désormais abandonnés par la communauté internationale, pourraient connaître une recrudescence de ces maux.

D'être - ou non - en foi religieuse, c'est-à-dire fort - ou faible - d'un lien transcendant ou immanent, participe-t-il à la disposition, au capital résilients ?

Les croyants sont moins exposés que les "sans Dieu" aux syndromes psychotraumatiques. Là aussi la perception de l'abandon agit directement chez les personnes à la fois isolées et athées ; en effet, sur qui s'appuyer, vers qui chercher un soutien, si à l'inexistence de Dieu s'ajoute l'absence d'un groupe humain auquel se rattacher ? La religion permet de se sentir en fraternité, en famille, elle offre un cadre de conduite morale. Appartenir à une religion, c'est faire partie d'un groupe social, c'est être solidaire d'une communauté humaine, c'est par nature "sécurisant". La force invisible de la foi permet donc aux croyants de mieux affronter les malheurs.

Toutefois, être à l'intérieur d'un clan religieux peut conduire à mépriser ceux qui en sont étrangers. Avec pour conséquence de ne pas estimer la mort des "autres" aussi grave que celle de ses condisciples. Ainsi, partout sur terre, la religion est à l'origine de malheurs, de guerres innommables.

" Appartenir à une religion, c'est faire partie d'un groupe social, c'est être solidaire d'une communauté humaine, c'est par nature "sécurisant". La force invisible de la foi permet donc aux croyants de mieux affronter les malheurs. Toutefois, être à l'intérieur d'un clan religieux peut conduire à mépriser ceux qui en sont étrangers. Avec pour conséquence de ne pas estimer la mort des "autres" aussi grave que celle de ses condisciples."

Le philosophe François Jullien considère que cette crise peut former la chrysalide vers une "seconde vie" - après qu'on ait "tiré parti du négatif traversé" et distingué, dans son existence, ce qui doit être désinvesti et investi - et même la "vraie vie". Le confinement a été pour tout le monde introspection, mais chacun l'a vécue singulièrement, selon ses dispositions personnelles et les circonstances. Dans ce recentrage sur soi, d'aucuns ont trouvé matière à un nouvel émerveillement, à des prises de consciences salutaires - par exemple dans leur rapport à l'essentiel, à la consommation, à la sobriété, au travail, au temps, à leur propre humanité. D'autres au contraire se sont encagés, enterrés dans leur mal-être, et cela avec des conséquences parfois dramatiques - violences sur les femmes et les enfants, dépression. A quels chocs "systémiques" post-traumatiques, peut-être inédits - au moins par l'ampleur de leur violence et de leur propagation -, individus et société s'exposent-ils dans les mois et années à venir ? De nouvelles pathologies psychiques pourraient-elles même émerger ?

Il est encore trop tôt pour émettre une analyse complète. Toutefois, deux tendances devraient se confirmer. D'abord, ceux qui portaient en eux des facteurs de vulnérabilité ante-pandémie ont certainement très mal vécu le confinement. Imagine-t-on ce que des épouses ou des enfants, cibles de violence avant, ont subi - ne serait-ce même que craint - pendant une telle réclusion ? Cette promiscuité forcée entre bourreaux et victimes a dû provoquer un niveau insupportable d'appréhension et de peur, qui laissera des traces - y compris chez les auteurs desdites violences.

Second enseignement : le décrochage d'adolescents, en grande majorité des garçons. En "temps normal", ces derniers constituent l'essentiel des patients en pédopsychiatrie, et accusent un net retard sur les filles - au Japon, 30% des garçons décrochent de la société ! Celles-ci, parce qu'elles obéissent mieux, apprennent plus vite, se contentent de moins, ne sont pas prostrées devant les jeux vidéos, se personnalisent de mieux en mieux et de plus en plus tôt, atteignent la majorité avec une maturité intellectuelle et comportementale de deux ans supérieure. Et, n'en déplaise à quelques figures du féminisme, ces jeunes filles quittent le confinement riches d'un nouveau savoir-faire : elles ont activement participé à "faire vivre le foyer", et cela consolidera l'éventail des "facteurs de protection" si déterminants dans le cadre d'un processus résilient.

 Suite du dialogue exclusif : Télétravail : les mises en garde de Boris Cyrulnik

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Commentaires
a écrit le 02/06/2020 à 19:05 :
Si j'ai bien compris, le goulet principal était les lits en réanimation. Imaginons une loi Léonetti 2, ou à partir de 85 ans ou 90 ans, on pourrait décider en cas de maladie grave si choisit une euthanasie douce, plutôt qu'une réanimation qui d'ailleurs dans de très nombreux cas a été suivi d' un décés en "réa" pour cette population.
Des centaines et sûrement des milliers de personnes très âgées seraient parties selon leur volonté. Les places non occupées auraient sans doute permis d' éviter la saturation des salles de réa et une meilleure prise en charge. J' aimerai que les philosophes, juristes, se penchent sur cette question (et pas les politiques, ni les religieux)
a écrit le 27/05/2020 à 21:49 :
Bonjour. J'ai été formatrice pendant 10 ans et j'ai travaillé sur votre processus de résilience en lien avec la formation que je dispensais de tutorat. J'ai toujours pensé qu'il fallait faire résilience avec soi même pour pouvoir s ouvrir au prisme des étudiants en formation en alternance. J'ai volontairement effe tué un Master 2 de formateur de formateur avec L'IUFM de Montpellier pour m'ouvrir à d'autre approches pédagogique. Vos travaux m'intéresse au plus au point car je pense que confronté, à divers âges, à des problèmes de santé, personnes n'est vraiment préparé. La résilience est un long processus dynamique auquel il faut UE le sujet soit préparé, et volontaire. En ce Ui me concerne j'utilise l'entretient de vermerch. Cela a de bon résultat à une condition pour moi la confiance bienveillante. J'aimerais échanger avec vous. Cordialement
M boulet
a écrit le 27/05/2020 à 12:04 :
Confondre "but" et "moyen" est la meilleure méthode pour pousser les gens a l'erreur!
a écrit le 26/05/2020 à 16:14 :
Ce que l'auteur ne voit pas ce sont les conséquences sur notre système de santé si l'épidémie s'était propagée.

Nous avons environ 3,5 millions de personnes. Si nous avions attendu d'avoir 60 % de contaminés pour atteindre le niveau d'immunité collective, cela veut dire que nous aurions eu plus de 2,1 millions de plus de 70 ans touchés par la maladie.

Les hôpitaux n'auraient pas été en mesure de faire face, il aurait fallu choisir quels malades soigner et nous aurions peut être eu 100 000, 200 000 ou peut être même 300 000 morts.

Qui pouvait accepter cela ? L'argent ne restera que de l'argent. Ce qu'on perd aujourd'hui, on peut le gagner demain. La vie, une fois qu'elle est perdue, c'est définitif.
a écrit le 26/05/2020 à 16:03 :
La grande tentation du déterminisme est bien là devant l'incertitude créée par la pandémie. Le déterminisme rassure à court terme. L'Etat-Banque se met à dépenser sans compter, sans contrepouvoir, dans tous les domaines de l'économie. Mais l'Etat n'a ni là compétence du terrain ni la compétence financière. Il n'a en dernier ressort que la compétence de lever l'impôt et de ruiner la nation sauf quelques uns. Le bien et solidarité ne peuvent être réduites à la garantie financière de l'Etat et aux ordonnances. La France a besoin de véritables résistants.
a écrit le 26/05/2020 à 11:04 :
Un véritable discours éthique : il faut choisir le bien … mais on ne sait pas quel est le bien.
Il est toujours plus efficace d'adopter une démarche morale, c'est-à-dire se contenter du moindre mal, en l'occurence combattre la pandémie.
N'en déplaise aux maniaques du grand changement social, ce choix n'engendre pas des effets aussi spectaculaires mais il laisse le temps de mieux les cerner. C'est heureusement le choix qu'a fait le gouvernement Macron en décidant le confinement.
Le seul choix était entre éthique et morale et Macron a fait le moins mauvais choix : ignorer l'éthique et opter pour la morale.
a écrit le 26/05/2020 à 10:01 :
"Un bon choix éthique peut être un mauvais choix économique", mais comme l'économique est un moyen et non un but contrairement a l'éthique, il n'y a d'importance!
a écrit le 26/05/2020 à 9:45 :
"Celles-ci, parce qu'elles obéissent mieux, apprennent plus vite, se contentent de moins, ne sont pas prostrées devant les jeux vidéos, se personnalisent de mieux en mieux et de plus en plus tôt, atteignent la majorité avec une maturité intellectuelle et comportementale de deux ans supérieure"

C'est ce que j'avais constaté et pas seulement qu'au Japon, le capitalisme qui a de moins en moins à proposer aux citoyens du monde si ce n'est larmes et sang ne tient plus essentiellement que grâce aux femmes, victimes permanentes des hommes et donc en effet plus dociles car ayant une capacité à s'adapter particulièrement aiguë, Nietzsche parlait d'un "second cerveaux" qu'elles acquièrent lors de leur vie en commun avec un homme, même face à un système totalement défectueux, et c'est une force, c'est la survie de l'humanité à tout prix malgré des conditions dramatiques.

Et c'est bien pour cela que l'égalité entre sexes doit être trouvée, afin que ce comportement de victime, qui a son entière justification du fait de l'histoire de l'humanité, cesse et qu’elles aussi comprennent qu'il n'y a rien à attendre de notre mode de fonctionnement qu'est la production-consommation et ce sera enfin la révolution à savoir, le renversement d'une oligarchie totalement dégénérée et incompétente aveugle et donc dorénavant incapable de guider l'humanité, pire la menant sans cesse dans une impasse.

Cependant de part le fait qu’elles aient été longtemps victimes des hommes et même encore largement actuellement on ne peut certainement pas leur reprocher de prendre le temps d'apprécier ce début de liberté qu’elles commencent à assimiler même si c'est un mauvais timing.

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