Abdenour Aïn Seba  : "Pour tout entrepreneur et toute entreprise, la pandémie est une épreuve de vérité"

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OPINION. "Une situation invraisemblable, que nous n'avons pas su ou pu imaginer, encore moins anticiper, à la tête de nos PME. Elle nous appelle à penser la rationalité comme simple moyen de gestion afin qu'elle n'envahisse pas l'ensemble de l'entreprise, au détriment de ce qui fait sa réelle force : la Vie". Ainsi l'homme, l'entrepreneur (Pdg d'IT Partner), l'acteur associatif (Centre des jeunes dirigeants, CESER, Cités d'Or, Réalités du dialogue social), le croyant (musulman) Abdenour Aïn Seba photographie le "moment" du confinement, opportunité d'investiguer la relation de soi à soi et celle de soi à l'autre, qu'elles aient pour théâtre le foyer ou l'entreprise. Nombres de digues - vie privée et vie professionnelle, etc. - que l'on croyait insubmersibles s'écrêtent ; l'altérité livre, comme jamais, ses trésors ; ce qui compose habituellement l'Intérieur et l'Extérieur - intime, matériel, spatial, organisationnel, professionnel - est détricoté. Enfin, l'entrepreneur et l'entreprise sont placés au révélateur de ce qui fut - ou non - ensemencé avant l'irruption de l'indicible. Ainsi, l'entrepreneur mû par l'insécabilité de l'intention et de l'action, architecte "d'une vision partagée et de valeurs vécues", promoteur "d'une individuation reconnue et d'un lâcher-prise serein", instigateur "d'un accueil de l'improbable et d'une sérendipité agile", peut promettre beaucoup : aux salariés, invités à la gouvernance, à la réflexion et à l'action stratégique, un épanouissement supplémentaire ; à l'entreprise, nourrie par "l'intelligence collective", un redimensionnement heureux.

Tenir, résister, combattre. Lâcher-prise, accueillir, insuffler. Face à une situation inédite, nos repères paraissent désuets, nos tableaux de bords insipides, nos process inopérants. L'entreprise s'est, d'un seul coup, transformée.

Alors que nous rechignions à ouvrir le télétravail à toutes nos équipes, que le contrôle prenait trop souvent le pas sur la confiance et que nous nous obligions, avec méthode, à distinguer la sphère privée de celle professionnelle, tout a basculé en quelques heures. La vision et nos valeurs partagées deviennent notre seule et véritable boussole.

Ce mardi 17 mars, sous un beau soleil, un dimanche d'été sans fin vient de démarrer et avec lui une mise en abîme de nos vies. Un brouillard épais s'est installé entre nous et notre futur, tandis qu'une jungle d'idées se fait jour en notre esprit, lui-même soumis au rythme des annonces officielles. Notre état émotionnel suit un cours inconnu entre désespoir et fatalisme, car nous ne pouvons que peu agir. Ce dimanche, fait d'intermittence de travail et d'enfermement, perturbe notre appréciation du temps qui passe, comme si le temps, lui-même, était devenu une donnée non fiable.

Dans un même espace, se jouent nos vies professionnelles, scolaires et familiales dans lequel les miroirs de cet huis-clos sont remplacés par nos écrans individuels, seules évasions possibles vers un monde extérieur devenu numérique. Le lieu de vie, jusqu'alors si jalousement gardé, s'est ouvert sans crier gare, dans une sorte de frénésie impudique, aux regards curieux de ses collègues, de ses patrons.

" Si la productivité en pâtit, elle y gagne en humanité et en sens "

Qu'est-ce que l'entreprise ?

Dans ces "domiciles", devenus lieux de coexistence, s'entrechoquent de nouvelles injonctions : qui prendra la cuisine et qui le bureau ? Limiter le streaming pour la "visioconférence" de maman ? Ou réduire encore davantage l'espace de liberté des enfants, parce que papa a un "call" très important ?

Ainsi, se sont entremêlés des genres qui ne s'embrassaient que du bout des yeux, les différents temps de nos vies étant bien rangés dans les tiroirs de notre double identité. L'école a fait irruption dans le lieu de travail, et les enfants, par inadvertance, sur nos écrans. Les temps de travail et de repos ne se décomptent plus de la même manière, la politique RH de l'entreprise prend en compte la disparition de la dichotomie parent-collaborateur. Si la productivité en pâtit, elle y gagne en humanité et en sens.

La moitié de l'humanité confinée. Plus de 3 milliards de personnes formant une unité pleine et qui pourtant vivent cette expérience de 3 milliards de façons différentes. Ainsi en est-il de même pour nos entreprises. Chaque collaborateur vit ce confinement de manière singulière d'un autre. Ce ne sont pas que les conditions matérielles qui sont en jeu, loin s'en faut ; celles familiales peuvent être un apport de sérénité ou de tension, l'aménagement de son logement peut être plus ou moins propice à la promiscuité ou à l'isolement, le besoin de maîtrise de son temps. Enfin, ce non-choix infantilisant peut parfois être générateur de violences contre soi-même ou les autres.

Et pourtant, sous une autre forme l'entreprise continue à vivre. Elle s'adapte avec plus ou moins d'agilité. Les passerelles collaboratives dont elle tient son essence se remodèlent. A travers ses expériences multiples, l'unité de l'entreprise continue à exister et elle pourrait survivre, probablement, à une période bien plus longue. Ce qui lie l'ensemble des collaborateurs, c'est autant le besoin de participer à la poursuite de la construction d'une œuvre plus grande que soi, que de vivre une nouvelle expérience grandissante, c'est autant la poursuite du partage de la vision et du sens trouvé par chacun dans son travail, que l'envie d'appartenance.

Qu'est-ce que l'entreprise ? Des femmes et des hommes, où qu'ils soient, qui, par leur autonomie minutieusement cultivée, partagent une réalité commune à laquelle ils prennent part, en adulte.

L'Autre révélé autrement

Il n'y a plus de sacré, il n'y a que du profane. Il n'y a plus de profane, il n'y a que du sacré. Le binaire laisse la place au complexe : l'unité définie par le multiple. Les hommes recueillis dans une humanité une et entière, partageant le même souffle inaliénable et inaltérable.

La limite entre le profane et le sacré s'estompe pour laisser la vie dans son entièreté partir à la recherche d'un équilibre nouveau. Cette nouvelle frontière, largement poreuse, nous questionne sur le comment du nécessaire respect de la vie privée de nos collaborateurs.

Comment gérer ces liens nouveaux qui se sont tissés à travers des images "impudiques" ramassées ou volées et qui construisent le souvenir ? Car l'autre, de par l'intrusion acceptée dans son intime, n'apparaît plus tel que nous nous le représentions jusqu'alors. Nous faisons une nouvelle expérience de l'altérité, de l'acceptation de l'autre dans ce qu'il a de dérangeant ou de plaisant.

Nous débutons une relation plus "vraie" faite d'émotions, de sensibilité et de non-jugement. L'altérité, ou comment porter une somme de regards différents sur une même situation, un même enjeu, un même projet. L'altérité comme opportunité de nous apprendre sur nous-mêmes. L'altérité comme stimulus de l'intelligence situationnelle et de la recherche sans fin de l'enrichissement de la stratégie de notre entreprise par un mouvement collectif et d'individuation.

L'autre, vu comme un collègue mais également comme un "Frère" en humanité, qu'il soit cadre, employé, directeur ou portant je ne sais quel titre ronflant. Cette opportunité qui nous est donnée est à prendre avec volontarisme, afin que notre troisième valeur : celle de la République, jusqu'alors incompatible avec nos choix de société, renaisse porteuse d'un regard nouveau des relations citoyennes dans l'entreprise. Le sens ne se donne pas, il s'acquiert et il a un prix, celui de laisser la vie s'inscrire dans les relations entre les femmes et les hommes qui font nos entreprises. Cela, en symbiose avec les valeurs vécues et partagées dont nous demeurons les gardiens.

" L'altérité, comme stimulus de l'intelligence situationnelle et de la recherche sans fin de l'enrichissement de la stratégie de notre entreprise par un mouvement collectif et d'individuation "

L'opportunité d'une nouvelle relation au travail

Probablement faisons-nous également une nouvelle expérience de la rencontre de l'Extérieur et de l'Intérieur. La dichotomie vécue, d'ailleurs largement entretenue autant par le code du travail que par des acquis culturels, entre le moi professionnel et le moi privé, laisse place à l'imaginaire d'un autre possible davantage harmonieux. Nous nous sommes vus installés tel un rempart à l'interface entre le moi extérieur et le moi intérieur. Pourtant, la remise en question des liens familiaux qu'ils soient au sein du couple, ou dans la réduction croissante des liens intergénérationnels ont depuis longtemps jeté en pâture l'image idyllique d'un intérieur heureux, réconciliateur, ressourcement d'une extériorité barbare.

Que devient alors l'intérieur ? Et par complémentarité, l'extérieur ? Qu'en est-il du quartier dans lequel nous vivons ? S'il est intérieur, alors pourquoi ne puis-je sortir librement en période de confinement ? S'il est extérieur, pourquoi ce sentiment d'appartenance ? Pourquoi cela me dérange-t-il si on y apporte tel ou tel changement ? Il en va de même pour notre ville, notre pays ou notre entreprise. L'enfant est bien de l'ordre de l'intime, mais son maître d'école, de l'externe. Le conjoint l'est tout autant mais pas son emploi ni ses collègues. En télétravail, à quelle sphère l'espace de travail appartient-il ? Ce qui se montre sur l'écran tient-il toujours de l'intérieur ? Le salarié, considéré selon la comptabilité et le droit des sociétés comme un tiers, serait donc une partie prenante extérieure de l'entreprise ? Au contraire, d'un actionnaire inconnu de tous, qui lui, serait intérieur ?

Cette rencontre inattendue, vécue par toutes et tous changera les relations entre les salariés et leurs entreprises. Les attentes se transformeront, non pas dès le 11 mai, mais elles évolueront indubitablement et elles seront très différentes d'une personne à l'autre, et surtout d'une entreprise à l'autre. Pour les entrepreneurs qui n'avaient pas encore engagé ou accompli leur révolution interne, une occasion unique leur est présentée. Placer l'intelligence collective au centre du réacteur et réintégrer l'ensemble des équipes au cœur de la gouvernance, de la réflexion et de l'action stratégique. Car la stratégie ne peut être découplée de la fragilité vécue par nos équipes.

La notion même d'appartenance à une équipe est questionnée par cette expérience de distanciation sociale. Car si des outils peuvent permettre la collaboration, ils ne peuvent créer l'expérience commune nécessaire à l'émergence du sentiment d'appartenance. Ils laissent chacun dans son environnement et créent juste un "segment" de temps de rencontre. Ce qui se passe avant et après appartient à chacun. Et là peut résider une opportunité de création d'une nouvelle relation au travail.

" Il n'y a plus de sacré, il n'y a que du profane. Il n'y a plus de profane, il n'y a que du sacré. Le binaire laisse la place au complexe : l'unité définie par le multiple "

"Qu'avons-nous dans notre besace ?"

Pour nous autres, chefs d'entreprises, la crise, rencontre de deux idéogrammes chinois de Danger et d'Opportunité, est vécue très différemment selon nos forces, mais surtout nos croyances, nos fragilités et notre propre foi. Unique dans nos itinéraires d'entrepreneurs, nous vivons un moment qui nous invite non pas à nous débattre, mais à la prise de recul, au lâcher-prise, à la sérendipité.

Inutile de s'inquiéter outre mesure, nous ne pouvons rien ou du moins pas grand-chose d'autre qu'observer, écouter, changer de partition. La maximisation de la productivité parait dérisoire et se fait l'écho de notre relation au temps, maintenant détachés que nous sommes du diktat de notre planning. Cette distorsion du temps est due à des choix passés, chacun à son échelle, auxquels il nous est demandé de rendre compte.

Non, nous ne sommes pas au jour du Jugement, mais une question nous est dictée avec force : Qu'avons-nous dans notre besace ? Ou posée autrement : qu'avons-nous cultivé dans notre entreprise qui soit prêt à éclore ? Le passé s'invite soudainement et nous met en porte-à-faux face à une réalité jusqu'alors impossible. Ce passé détermine notre présent mais influencera aussi nos décisions pour demain. Car là où le "dirigeant" gère et combat sans relâche le risque par peur, l'entrepreneur, lui, entreprend avec la conviction, ancrée en lui, que l'opportunité est à portée de main. Il ne parait inconscient qu'aux yeux de ceux qui sont d'une nature différente, il ne peut être compris que par ses pairs.

Le monde avance-t-il parce que certains prennent des risques ? Non, il ne se transforme pas suffisamment parce que trop peu nombreux sont ceux qui agissent en voyant les opportunités. Peser les risques est probablement nécessaire, être pris par un projet, être porté par lui et entrevoir le bonheur de le réaliser nous place bien au-dessus. Il n'y a alors plus de sacrifice, ni de souffrance mais de la joie, née d'une forme de libération. Car tel le buisson ardent, l'énergie de l'entrepreneur ne se consume pas, mais éclaire, elle se nourrit d'elle-même sans combustion.

" Là où le « dirigeant » gère et combat sans relâche le risque par peur, l'entrepreneur, lui, entreprend avec la conviction, ancrée en lui, que l'opportunité est à portée de main "

Et là est une autre clef : l'Action et l'Intention forment un tout. Chacun nourrit l'autre, tel le yin et le yang ils s'entremêlent pour donner naissance à l'œuvre. L'intention est l'âme même de l'action. C'est en rendant cette parentalité entre elles, en refusant de les rendre orphelines, que l'action et l'intention se nourrissent. Elles forment une unité indissociable et un phare dans le brouillard. L'une guidera l'autre. Lorsque la vue est obstruée, que le doute s'installe, l'entrepreneur se lève et marche, il agit et ainsi crée les opportunités de trouver un chemin, souvent différent de celui prévu.

Une vision partagée. Des valeurs vécues. Une individuation promue. Un lâcher-prise serein. Un accueil de l'improbable. Une sérendipité agile. Ainsi, nos entreprises répondront-elles à l'appel. Une invitation nous est faite à la contemplation du monde extérieur pour trouver dans notre intériorité le nécessaire chemin menant au divin qui est en nous. Le silence des lieux de culte ouvre nos cœurs et raffermit notre chant interne afin de reprendre en écho celui des autres, connectés que nous sommes, au-delà des dogmes, à notre humanité plurielle et unitaire.

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Commentaires
a écrit le 05/05/2020 à 15:54 :
Article abscons, prétentieux et obscur.
Dire les choses simplement, de manière concise, est un signe d'intelligence. Ce qui n'est pas le cas ici.
Je plains ceux qui travaillent dans cette entreprise.
a écrit le 05/05/2020 à 11:07 :
C'est un texte avec de beaux effets de "non sens". Une belle Langue de bois adaptée au discours du soit disant néo zen-management tout aussi factice...
a écrit le 05/05/2020 à 7:03 :
Que d'allusions à la religion dans ce texte ! Cela me gêne car votre journal n'est pas une revue de paroisse que je sache. Ne serait-ce que la chute : "Le silence des lieux de culte ouvre nos cœurs et raffermit notre chant interne afin de reprendre en écho celui des autres, connectés que nous sommes, au-delà des dogmes, à notre humanité plurielle et unitaire." La 1re partie est impressionnante ! Qui n'a connu cette sensation a un mariage ou autre cérémonie familiale religieuse mais de la a en truffer un article me semble douteux. Vous imaginez si chaque auteur y allait de ses impressions religieuses ce que ca donnerait ? Si je remonte dans le texte je lis encore : "le buisson ardent", "Nous ne sommes pas au jour du Jugement", "nos croyances, nos fragilités et notre propre foi", "Il n'y a plus de sacré, il n'y a que du profane. Il n'y a plus de profane, il n'y a que du sacré. Le binaire laisse la place au complexe : l'unité définie par le multiple", "L'autre, vu comme un collègue mais également comme un "Frère" en humanité", "L'Autre révélé autrement Il n'y a plus de sacré, il n'y a que du profane. Il n'y a plus de profane, il n'y a que du sacré.", "des images "impudiques"". Voilà, en partant de la fin du texte une formulation explicite, qui s'insère insidieusement dans le discours, fort positif ceci dit. Et cela me dérange. Oui, je pense que ce texte aurait dû être publié dans un journal de paroisse. Surtout quand on connaît le prosélytisme de certaines confessions…

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