Salomé Berlioux  : "En matière transgénérationnelle, la solidarité s'imposera à la division"

 |   |  4952  mots
(Crédits : DR)
LE MONDE D'APRES. Elle a trente ans, a suivi un cursus universitaire remarquable - IEP Paris, Ecole normale supérieure - qui lui promettait une brillante carrière dans quelque prestigieuse enseigne de la finance ou du consulting internationaux. Elle a fait un choix de "vie" aux antipodes, nourri par sa trajectoire intime, initiée dans l'Allier, poursuivie dans le Cher et la Nièvre, et entravée des embûches, confiscations et carcans contre lesquels désormais elle s'emploie à lutter, aussi bien dans un collège ardéchois que dans le bureau du ministre de l'Education Jean-Michel Blanquer ou comme conseillère de l'ancien Premier Ministre Jean-Marc Ayrault. "Elle" s'appelle Salomé Berlioux, et a fondé l'association Chemins d'avenir qui accompagne les jeunes "invisibles" des France rurale et périphérique, frappés d'inégalités du même ordre : tour à tour inaudibles, dissimulées, négligées, niées. Un maquis de discriminations peu spectaculaires mais aiguës, qui génèrent fréquemment un déclassement, parfois même une insupportable disqualification. Mais sous l'écorce desquelles bouillonnent une énergie, des ressorts, des espérances que le moment si singulier de crise pandémique, et particulièrement de confinement, met à l'épreuve... ou en lumière.

La Tribune : Ce moment si particulier des premières semaines de confinement, comment l'éprouvez-vous intimement, comment l'interprétez-vous intellectuellement ?

Salomé Berlioux : L'un des défis de cette période est sans doute de parvenir à déconnecter ses pensées intimes des réactions collectives. Ou en tout cas de faire en sorte que les premières ne soient pas toujours dépendantes des secondes. C'est un lieu commun mais une telle réalité : une crise de ce type redistribue nécessairement les cartes et fait relativiser bien des difficultés du quotidien. Pour autant, l'individu ne disparaît pas en un claquement de doigts derrière la crise, aussi mondiale soit-elle. Le confinement n'efface pas les épreuves personnelles, n'éradique pas les difficultés individuelles. Il peut les suspendre pour quelques semaines, ou, au contraire, les exacerber ; mais quoi qu'il en soit, l'intime est toujours là. Il est utile d'être à l'aise avec cette idée, pour ne pas tomber des nues lors du dé-confinement, quand la vie reprendra son cours. Nous n'existons pas uniquement à travers la crise sanitaire, même quand celle-ci semble prendre toute la place.

Au sein de votre association Chemins d'avenirs, vous étudiez la jeunesse de la France périphérique - des villes petites et moyennes et des campagnes -, plus largement "les" jeunesses les moins armées "des" France les moins dotées. L'essai qu'Erkki Maillard et vous avez publié, Les Invisibles de la République (Robert Laffont, 2019) en témoigne. Des jeunesses et des France qui composent une mosaïque variée, disparate, hétérogène, mais sont un stigmate éclairant des fractures de la société française. Ces jeunes sont particulièrement conditionnés par leurs origines sociales et démographiques, ils sont même prisonniers de ce double déterminisme qui hypothèque, pêle-mêle : la nature et l'étendue de leurs ambitions, leurs aspirations et leurs dispositions scolaires, leurs projections professionnelles. Vivent-ils l'épreuve du confinement de manière singulière ?

Il est important en effet de prendre garde aux généralités : les jeunes de la France périphérique ne sont pas tous dans la même situation objective, pas plus, d'ailleurs, que les jeunes des grandes métropoles ne forment un tout homogène. A propos de la singularité de la jeunesse de la France périphérique durant cette crise, je suis frappée de constater à quel point cette dernière, à travers ses représentations médiatiques, est métropolitaine et urbaine. Sont mis en lumière des territoires très denses et très urbains, car davantage à risque. Ce n'est pas anormal ; l'Île-de-France est, par exemple, l'une des zones les plus impactées par le Covid-19. Mais cela diffuse le sentiment que les territoires ruraux sont absents de cette crise. Et l'impact ne doit pas être neutre sur la façon qu'ont les habitants de ces territoires d'affronter la crise et de préparer l'avenir.

Ce qu'Erkki et moi avons toutefois voulu montrer, c'est que la fracture territoriale n'épargne pas les 10 millions de jeunes de moins de 20 ans qui grandissent dans les campagnes et les petites villes de France. Grandir dans le cœur de Lyon ou dans un hameau de Puy-de-Dôme ne vous place pas dans la même situation de départ face au futur, et les jeunes de la France périphérique font très souvent face à un parcours du combattant à l'heure de construire leur avenir. L'autocensure, le manque d'opportunités académiques, professionnelles ou culturelles à proximité immédiate, le déterminisme social, les enjeux de mobilité, la fracture digitale... autant de freins qui peuvent brider leurs aspirations. Il est d'ailleurs désormais admis qu'à résultats scolaires proches de la moyenne nationale, les jeunes des "territoires" ont une orientation beaucoup plus contrainte que les autres. Sans que les politiques publiques soient venues, jusqu'ici, jouer pleinement leur rôle en matière d'égalité des chances.

A travers les actions de Chemins d'avenirs, qui accompagne cette année mille jeunes ruraux dans la construction de leur parcours, nous suivons depuis quatre ans le quotidien de nos filleuls, isolés des grandes métropoles. Pour lutter contre la fracture territoriale, notre système de parrainage est conçu à distance, par vidéo-conférence, si bien que nos mille binômes poursuivent leurs échanges réguliers malgré la fermeture des collèges et des lycées. Pour pallier la suppression de nos programmes et ateliers dans les établissements, nous avons initié un challenge propre à la période du confinement. Des défis conçus sur-mesure pour que nos bénéficiaires doivent continuer de découvrir de nouveaux parcours et métiers, d'apprendre à mieux se connaître, de réviser leurs cours accompagnés par des bénévoles, de profiter d'une offre culturelle à distance, de décrypter l'actualité grâce aux regards de professionnels, de profiter du contexte pour améliorer leur prise de parole à l'oral ou pour préparer des candidatures à des stages. A la clé : la prise en charge de séjours dans des capitales européennes à l'issue du confinement ! Pour permettre à nos jeunes reclus de concevoir un après qui les autorise à repousser les limites de leur ancrage géographique.

"Grandir dans le cœur de Lyon ou dans un hameau de Puy-de-Dôme ne vous place pas dans la même situation de départ face au futur, et les jeunes de la France périphérique font très souvent face à un parcours du combattant à l'heure de construire leur avenir."

Communément, il est admis que les jeunes de la France périphérique peuvent "au moins" compter sur les technologies de communication (smartphones, Internet) afin de combler, partiellement, le fossé des inégalités. C'est oublier que des territoires en France ne sont pas raccordés à la fibre et à des réseaux 4G performants, c'est oublier que se déplacer avec dextérité sur les réseaux sociaux ne signifie pas maîtriser Internet aux fins de nourrir, avec discernement, ses connaissances, c'est oublier aussi que 20% des foyers sont dépourvus d'ordinateurs. La fracture numérique est une réalité, et l'illectronisme frappe aussi les jeunes. Cette épreuve de la pandémie semble l'exacerber...

Les jeunes sans accès à Internet ou à la communication téléphonique apparaissent aujourd'hui d'autant plus marginalisés que l'accès de la population française au réseau s'est élargi. C'est effectivement une inégalité de plus entre ceux qui peuvent s'adapter et ceux qui demeurent à l'écart de la société numérique. Dans le contexte de la crise sanitaire, cette fracture empêche tout simplement les jeunes concernés de pouvoir suivre leurs cours. Heureusement, l'Education nationale et les collectivités territoriales sont très mobilisées sur le sujet depuis le début du confinement. Certains conseils départementaux et régions ont, par exemple, proposé à leurs élèves le prêt d'une tablette ou d'un ordinateur, pour assurer cette continuité pédagogique qui fera la différence à l'issue de la crise.

A son échelle, le Collectif mentorat dont Chemins d'avenirs fait partie s'est engagé depuis le premier jour en faveur de l'accès au numérique des jeunes, et de la continuité pédagogique. Un travail de longue haleine qui permet à nos huit structures engagées en faveur du mentorat d'apporter aux jeunes défavorisés ou isolés des outils efficaces : des outils matériels, comme une connexion à Internet ou un ordinateur, et des ressources humaines, comme du tutorat scolaire ou du parrainage sur les enjeux d'orientation. N'oublions pas en effet que la fracture digitale est bien plus qu'une fracture technique. Elle devient vite fracture économique, sociale et culturelle. L'accès à Internet ne résout pas tout : au-delà des questions d'infrastructures, ce sont aussi les différences d'usages qui sont discriminantes. Le pouvoir égalisateur des chances d'Internet pour tous relève en partie du fantasme. Il ne suffit pas de dire à un jeune "cherche sur Internet" pour qu'il soit libre de construire un parcours académique et professionnel à la hauteur de son potentiel.

Chaque étude mesurant leur effroyable propagation le démontre : cette jeunesse disqualifiée est la plus sensible aux infox, l'un des pires poisons pour la démocratie qu'elles intoxiquent méthodiquement, irrémédiablement. Pire poison, car ces "fake news" légalisent le droit de contester l'incontestable, légitiment le mensonge, embarquent dans de délétères théories complotistes et conspirationnistes, enferment dans le fantasme jusqu'à hypothéquer toute possibilité de dialogue avec "les autres", et au final consacrent la rupture de confiance entre ceux qui y succombent et les représentants de la démocratie représentative. Sensible, c'est-à-dire réceptive et complice, à l'image d'un de ses relais ou porte-voix emblématiques depuis l'automne 2018 : les "gilets jaunes". La pandémie constitue une terrible boite de pandore...

Dans la période actuelle, le sujet des fake news est particulièrement marqué, la crise sanitaire plaçant la parole des experts, des médecins, infectiologues ou biologistes sous les feux des projecteurs. Une partie de la population se retrouve démunie, ne croit plus en cette parole et refuse les zones d'incertitudes. Il y aura un aspect positif si cette parole favorise, à l'issue de la crise, une forme de réhabilitation du raisonnement scientifique. La recherche de la preuve. Nous n'y sommes sans doute pas encore... ce sera en tout cas l'un des combats de demain.

Les jeunes générations, et notamment les 18-24 ans, font partie des publics les plus perméables aux théories du complot. Les récents travaux de la Fondation Jean-Jaurès sur le sujet ont livré deux éléments "explicatifs" ; les théories du complot permettent de rendre rationnel ce qui est de l'ordre de l'inconnu ou de l'extra-ordinaire, comme une crise sanitaire mondiale, et de donner une explication "entendable" à des phénomènes qui dépassent l'entendement, comme un attentat. D'autre part, elles se diffusent massivement sur Internet et les réseaux sociaux. Or, ce sont les jeunes générations qui "consomment" le plus ces outils. Les études de la Fondation montrent que plus vous vous informez via Internet et notamment les réseaux sociaux ou les sites de vidéos en ligne, plus vous avez tendance à adhérer aux théories du complot.

Enfin, votre question sollicite celle de la représentation. Il faut être précis. D'un côté, le Parlement ne peut plus siéger comme avant, le second tour (et peut-être l'intégralité) des élections municipales a dû être reporté, un pan entier de la représentation démocratique se trouve donc affaibli. Mais de l'autre, tout est entrepris pour que ledit Parlement puisse assurer un travail a minima en maintenant des questions d'actualité, et il faut reconnaître le rôle des élus locaux, majeur dans la gestion de la crise et la préparation de sa sortie.

Les enseignements de vos examens sur la jeunesse invisible ont un point commun avec ceux des travaux que les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot poursuivent depuis trente ans sur la jeunesse riche : inébranlable (ou presque) apparaît le mécanisme des castes, fondé sur la reproduction non seulement des propriétés réelles de chaque "histoire sociale" mais sur celle des représentations auxquelles les membres de ces clans sont - consciemment et non, et de toute façon malgré eux - assujettis. Le phénomène d'autocensure, celui d'auto-interdiction de "s'autoriser à", celui de réclusion à l'intérieur des frontières circonscrites par l'héritage, la pression ou le mimétisme familiaux, l'illustrent. Le mal endogamique caractérise le fonctionnement de tous les groupes sociaux. L'événement de la pandémie peut-il fissurer, même faiblement, l'hermétisme de ces blocs ?

On peut bien sûr espérer que les représentations autour de certaines professions évoluent de façon durable pendant et après la crise. Ce sera, le cas échéant, un premier pas vers la levée des mécanismes d'autocensure qui limitent trop souvent les aspirations des enfants de ces professionnels. Pour autant, le double déterminisme géographique et social qui entrave les jeunes de la France périphérique a des fondements que la crise sanitaire, à mon sens, n'ébranlera ni en bien ni en mal. Pour ne prendre qu'un exemple : le logement étudiant est un facteur clé de ces inégalités, avec seulement une famille sur deux estimant pouvoir financer un logement pour son enfant, comme le montre l'étude IFOP pour Chemins d'avenirs et la Fondation Jean-Jaurès. Les jeunes ruraux (- 8 points) sont les premiers à subir cet état de fait, puisque les formations sont éloignées de leur domicile. Un avis du CESE le rappelait en 2017 : pour les jeunes ruraux, l'aspect financier est un frein à la poursuite des études supérieures, notamment quand elles nécessitent le départ du foyer parental. Ce sont ces freins matériels et psychologiques qu'il importe de lever en priorité si l'on veut faire bouger les lignes en profondeur.

La pandémie créera peut-être, comme le révèle votre question, de nouvelles interrogations sur les structures sociales dans notre pays et sur les freins à la mobilité. Ce n'est pas une certitude. C'est une possibilité.

"La fracture digitale est bien plus qu'une fracture technique. Elle devient vite fracture économique, sociale et culturelle."

La pandémie tue, pour l'essentiel, personnes âges et/ou malades. La jeunesse dans son ensemble, et la jeunesse disqualifiée en particulier, par définition protégées, comment imagine-t-on qu'elles "vivent" cette épreuve ? Est-il à craindre qu'une partie d'entre elle ressente sinon comme une revanche, du moins avec indifférence, la vulnérabilité de cette génération d'aînés plutôt privilégiée, souvent tenue pour responsable de ne pas avoir assez "partagé" au profit des jeunes, communément rendue coupable de lester les jeunes générations du double fardeau de la dette publique et de l'état de la planète ? Un schisme transgénérationnel est-il à redouter ?

Je n'aime pas beaucoup ce qualificatif de jeunesse "disqualifiée". L'idée qu'il recouvre est compréhensible, mais il contient une dimension bien trop définitive. Je lui préfère le terme "invisibles", qui souligne la responsabilité des pouvoirs publics, des entreprises, de la société civile, dans la prise en compte - ou non - du futur de la jeunesse périphérique. Si ces jeunes sont invisibles, ce n'est pas de leur fait...

... La "disqualification" à laquelle je fais référence, pas davantage !

Entendons-nous sur le fait que la prise de conscience doit être collective et les moyens mis en œuvre collectifs également, pour être à la hauteur de ces jeunes et du potentiel immense qu'ils représentent pour le pays.

Je ne pense pas du tout qu'un schisme transgénérationnel menace la société. Il existe bien sûr des cas isolés qui s'expriment dans ce sens. Mais il n'est pas impossible d'être jeune et bête ! En réalité, les jeunes expriment une profonde empathie à l'égard des personnes touchées par le virus. Et de l'inquiétude, aussi. Soit parce qu'ils projettent la possibilité d'une perte dans leur propre famille, notamment chez leurs grands-parents, soit parce qu'ils ont conscience de vivre une période inédite et empreinte de gravité, ils semblent au contraire aborder le sujet avec un grand sérieux. Certainement pas avec indifférence et encore moins avec agressivité ou dans une logique de revanche. Je crois beaucoup plus à de nouvelles formes de solidarité transgénérationnelles qu'à l'hypothèse d'un schisme.

Cela peut sembler anecdotique, mais parfois l'anecdote éveille des symboles aux portées aiguës. L'image des Parisiens colonisant la mer, la campagne, la montagne où ils trouvèrent refuge dans leurs résidences secondaires a dû particulièrement vous interpeller. Car cette image - involontairement, peut-être injustement, mais spectaculairement - d'arrogance et de morgue, est une illustration supplémentaire de l'abîme séparant la France des grandes métropoles de la France périphérique. Quelle trace peut-elle laisser, surtout quelles interprétations peuvent-elles éveiller au sein de cette jeunesse qui déjà éprouvait le sentiment de déclassement ?

Veillons à ne pas projeter nos propres élans ou réactions sur des jeunes qui ont déjà fort à faire et de nombreux défis à relever. Si les médias ont souvent décrit les jeunes de la France périphérique comme "les enfants des gilets jaunes", gardons-nous des raccourcis : ce sont leurs parents qui éprouvent un sentiment de déclassement. Pas eux. Pas encore, ajouterais-je, et c'est là toute l'urgence : placer ces jeunes dans une situation de départ qui leur soit favorable et qui leur permette de suivre la profession qui leur correspondra le mieux, puis d'exercer les professions qui leur permettront de se réaliser pleinement.

C'est le sens du rapport que m'a commandé le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer et que je lui ai rendu début mars, juste avant le confinement. Il a pour titre "Orientation et égalité des chances dans la France des zones rurales et des petites villes" et pour sous-titre "Restaurer la promesse républicaine". Ce n'est pas un hasard. Si l'on accorde des signes de reconnaissance aux 65% des jeunes Français qui grandissent en dehors des grandes métropoles et de leurs banlieues, si l'on partage avec eux les outils qui leur manquent pour envisager l'avenir avec confiance et ambition, alors ils ne prêteront pas la moindre attention aux urbains venus passer le confinement dans leurs résidences secondaires - ce qui est, rappelons-le, tout à fait leur droit.

Des enseignements de la pandémie, beaucoup est dit, c'est-à-dire espéré, promis ou déjà engagé, sur l'un des plus incontestables : la nécessité de relocaliser, l'utilité des circuits courts, au-delà les vertus de la proximité. Et ce raisonnement interpelle autant le quotidien des Français confinés sommés de faire leurs courses que le déséquilibre des centres de gravité industriels concentrant hors d'Europe, et notamment en Chine, la production de l'essentiel sanitaire et vital (masques, médicaments, équipements de soin). Cette (re)découverte, si elle prend racine dans l'économie post-pandémie, peut-elle concrètement revitaliser - en termes d'emplois, d'infrastructures, d'équipements publics, etc. - la France périphérique et réduire les inégalités dont souffrent les populations, notamment la jeunesse ?

La prise de conscience de certains excès de la mondialisation est là. C'est certain. Elle pousse à des réflexions sur la relocalisation de productions, elle invite à privilégier des circuits courts, voire l'économie circulaire.

Dans ce cadre, il est possible que les territoires périphériques parviennent à recréer certaines activités, mais cela ne se fera pas sans une action volontariste de l'Etat. D'une part, il ne faut pas croire que les grandes industries vont renoncer aux bénéfices, réels pour les consommateurs, de production à bas coût grâce à une division internationale du travail très poussée.

D'autre part, s'il y a bien relocalisation de certaines productions, il est probable que celles-ci soient situées près de grands centres logistiques et économiques et donc près des grandes métropoles. Il faut une réflexion collective et d'ampleur en matière d'aménagement du territoire, pour ne pas risquer un bis repetita des conséquences de la crise de 2008.

"Les théories du complot permettent de rendre rationnel ce qui est de l'ordre de l'inconnu ou de l'extra-ordinaire, comme une crise sanitaire mondiale, et de donner une explication "entendable" à des phénomènes qui dépassent l'entendement, comme un attentat."

Notre époque est inféodée au diktat de la "mobilité", indissociable de celui du "mouvement". Mobilité géographique, mobilité intellectuelle, mobilité de métiers, mobilité physique... une doctrine érigée en dogme, en devoir, à laquelle aucun pan de ce qui "fait société" n'échappe. Au point que lui résister, s'y opposer, ou simplement ne pas réussir à y souscrire - pour des raisons personnelles, familiales, éducationnelles -, est anathématisé. Imagine-t-on aujourd'hui un recrutement qui ne mentionne pas, en prérequis, d'être "mobile" ? Or, sous toutes ses formes, la mobilité est loin d'être universelle parmi les jeunes, et d'ailleurs ce biais participe à la disqualification des plus vulnérables d'entre eux. En ce moment où une partie des Français est figée dans l'immobilité, découvre l'opportunité de se recentrer, et donc les vertus du localisme, va-t-on - enfin ? - remettre en question cette sacralité de la mobilité ?

Je me garderais bien de le souhaiter ! Une telle remise en question ne profiterait qu'aux plus favorisés qui pourront, de toute façon, persévérer dans leurs choix ; se "recentrer", rechercher le mouvement et repousser les limites géographiques - nationales, européennes ou mondiales -, professionnelles et autres. Pour les jeunes des territoires isolés, l'enjeu de la mobilité est majeur. Dira-t-on à un lycéen des Vosges ou du Cher, dont le domicile familial est situé à plus d'une heure de Nancy ou de Dijon, que ce n'est pas gênant si l'obtention de son permis de conduire est décalée de plusieurs mois, que ce n'est pas grave s'il doit reprendre des heures supplémentaires de conduite avant de se présenter à l'examen, puisqu'il peut se "recentrer" sur les vertus du localisme ? Pour ces jeunes, les moyens de transport sont un "pass'" vers la liberté. Liberté de choisir leur collège, leur lycée puis leur formation, d'effectuer des stages, de rencontrer d'autres étudiants, de chercher un job d'été. Il ne s'agit pas de "bougisme", alors, mais bien de liberté d'action.

Soyons clairs : non seulement vivre à la campagne ou dans une commune de 8 000 habitants peut être formidable, mais l'école rurale elle-même peut représenter une chance pour les élèves. C'est ce vers quoi nous devons collectivement tendre. Aujourd'hui, trop souvent les jeunes des territoires doivent choisir des études ou une profession dans un périmètre donné. Il faut leur donner les moyens de voir plus loin. L'objectif est de trouver la façon la plus efficace de les rendre acteurs de leur parcours et de leur vie. Sans assignation à résidence, ni injonction à la mobilité - je vous rejoins sur ce point.

Ce qui est critiqué et en partie critiquable à travers la crise que nous connaissons, ce sont les risques associés à une mobilité permanente d'une partie de l'humanité - échanges économiques, tourisme de masse... Ce n'est pas du tout le même prisme que la mobilité nécessaire et même indispensable, pour les jeunes qui vivent dans des petites villes ou les villages isolés.

Combattre les "freins" intimes à se rendre mobile, à se mettre au moins en possibilité d'être un jour mobile - par souhait personnel ou nécessité professionnelle -, s'apprend et même s'enseigne "dès le plus jeune âge" rappelez-vous. Partout mais isolément, des enseignants ou des chefs d'établissements font preuve d'un remarquable engagement pour sensibiliser les jeunes notamment aux "bonnes mobilités". Mais comment croire crédible que l'Education nationale, sanctuaire de l'immobilisme, soit armée pour professer à grande échelle cette dynamique ?

C'est faire peser une lourde responsabilité sur les épaules de l'Education nationale que de penser qu'elle peut et doit, de concert, lutter seule contre l'assignation à résidence, l'inégalité des chances, les enjeux d'autocensure, la fracture digitale... L'Education nationale peut beaucoup, mais elle ne peut pas tout. Aussi est-ce à l'ensemble des pouvoirs publics, aux collectivités territoriales, aux entreprises, à la société civile, d'exercer leur rôle pour aider les jeunes ruraux à se projeter vers l'avenir.

Au cours des six mois qu'a duré ma mission, j'ai observé des initiatives de terrain innovantes, avec un impact concret. Un chef d'établissement dans le Puy-de-Dôme qui fait de l'accès à la culture une priorité pour ses jeunes, par exemple. Une association qui s'appuie sur le sport pour développer le sens de l'engagement des jeunes des campagnes. Les lycées agricoles, modèles d'ouverture vers leur territoire. Des professeurs dans la Nièvre et l'Orne qui, malgré une multi-affectation, prennent sur leurs heures personnelles pour accompagner l'orientation de leurs élèves. Le rectorat d'académie de Dijon qui a lancé un vaste plan Education et ruralité. Des collèges isolés qui s'ouvrent au dispositif des Mini-Entreprises dans les académies de Caen et de Rouen. Le problème, c'est qu'à ce jour, ces initiatives reposent sur des bonnes volontés. Et ne peuvent donc suffire pour passer à l'échelle et répondre aux inégalités qui existent entre jeunes ruraux et jeunes urbains. Qui plus est dans la durée.

Au-delà, il est exact que le contexte sanitaire accentue les inégalités entre les jeunes. Ne serait-ce que parce que les familles ne sont pas toutes à armes égales pour faciliter le maintien du lien scolaire - sans même évoquer les inégalités en matière de logement. L'Education nationale a, semble-t-il, mis toutes ses forces dans la bataille. J'échange régulièrement au téléphone avec des enseignants de nos collèges et lycées partenaires, des chefs d'établissement, des inspecteurs et des recteurs ; leur mobilisation, jour après jour, est à la fois naturelle et remarquable.

La représentation que la jeunesse invisible se fait du monde peut être fallacieuse. Souvent elle n'a jamais pris un avion ou franchi les frontières de l'Hexagone, mais par la télévision, Internet et surtout les réseaux sociaux, elle se construit sa propre image du monde. A son profit - nourrissant découvertes, connaissances, rêves, ambitions. Ou pour le pire. Ainsi, Los Angeles lui est "livrée" à travers le spectacle qui lui offre une quinzaine de jeunes abrutis... confinés dans une somptueuse propriété de Bel Air. Cette planète qu'elle observe recluse, malade, silencieuse, immobile, mobilisée dans un même combat - mais avec des armes inégales -, peut-elle, demain, l'appréhender "autrement" ?

L'enquête Chemins d'avenirs - Fondation Jean-Jaurès évoquée précédemment montre que seuls 12% des 17-23 ans ont passé un semestre ou une année à l'étranger dans le cadre de leurs études au cours des cinq dernières années. Cela ferait beaucoup de jeunes "disqualifiés", si on suivait ce raisonnement ! Veillons à ne pas stigmatiser ces jeunes.

Là en revanche où j'abonde votre observation, c'est que les pesanteurs et les fractures liées aux déterminismes sociaux et géographiques tendent à s'accroître encore bien davantage à l'heure où les cursus s'internationalisent. La compétition scolaire s'est en effet déplacée sur ce nouveau champ : 33 % des 17-23 ans déclarent être encouragés par leurs familles à étudier à l'étranger, ce pourcentage s'élevant à seulement 27 % pour les jeunes des territoires ruraux, contre 41 % en agglomération parisienne. Là, de plus, le réflexe de l'international peut aller bien plus loin qu'une simple incitation, et solliciter une préparation dès le plus jeune âge à travers l'apprentissage des langues étrangères. Ainsi, près d'un tiers des jeunes Français ont suivi des cours supplémentaires en langues, financés par leurs parents, à l'école primaire, au collège ou au lycée. Cet investissement complémentaire dans l'apprentissage des langues étrangères concerne 21 % des jeunes ruraux contre 42 % des jeunes vivant en agglomération parisienne...

Après la crise, je repère deux priorités. D'une part, encourager les jeunes Français à voyager vraiment, d'une part, c'est-à-dire en dépassant effectivement les stéréotypes qu'offrent parfois la télévision ou Internet avec complaisance. A voyager à l'étranger donc, mais aussi au sein de leur propre pays ! D'autre part, et peut-être avant tout, privilégier les incitations à la mobilité pour les jeunes qui en ont le plus besoin. Ils sont nombreux...

Si la perception, par une partie de la jeunesse, d'inégalités "insupportables" franchit un nouveau seuil, si la relation de confiance, déjà faible, qu'elle destine aux "institutions" franchit un palier supplémentaire, la cohésion nationale peut-elle franchir un point de non-retour ?

Ce qui est vrai, c'est la persistance de fractures territoriales qui biaisent l'intégration sociale, politique, économique de millions de jeunes de la France périphérique. Ce qui est vrai aussi, c'est que ce sujet s'avère dangereux pour la cohésion sociale. Il est trop tôt pour affirmer que la relation de confiance aux institutions sera encore affaiblie, en particulier chez les jeunes. Peut-être assistera-t-on, au contraire, à une meilleure perception du rôle essentiel de l'Etat ?

Peut-on attendre de cette jeunesse, et cette fois de toutes les jeunesses, indépendamment de leurs singularités - territoriales, sociales, sociologiques -, qu'elles exercent une contribution singulière dans les possibles nouvelles orientations "civilisationnelles" que pourrait emprunter la communauté humaine ? Une aspiration, une ambition, un combat peuvent-ils naître qui coalisent et donc décloisonnent les jeunesses ?

Mais c'est déjà le cas ! Je suis frappée par l'engagement de la jeunesse française et très confiante en sa capacité à agir. L'an dernier, Chemins d'avenirs avait organisé sa manifestation annuelle, les Rencontres Jeunesse & Territoires, sur le thème : "Une jeunesse audacieuse". Loin des clichés de jeunes mollassons scotchés devant leur télévision, 500 jeunes ruraux étaient présents au Conseil économique social et environnemental pour échanger, justement, autour de leur volonté d'agir, avec courage, audace, entêtement. Non, vraiment, sur ce point : je ne suis pas inquiète.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 18/04/2020 à 17:18 :
Ttes les initiatives privées ou institutionnelles dt le but est d'aider nos jeunes défavorisés à entrevoir des pistes pour construire et prendre en main leur avenir et contribuer à bâtir une ste plus solidaire, sont bien évidemment capitales pour lutter contre ce cancer de la fracture sociétale qui menace la cohésion sociale et pousse à l'adhésion à des Fake news extrémistes et complotistes.
Mais Madame, en qualité d'interlocutrice de Mr Blanquer, qu'en est il du rôle de l'Education Nationale ds ce domaine ??
Car il me semble bien que cette institution a depuis qcqs années, voulu aller au delà de son rôle initial de transmettre un socle de savoir égalitaire à tte une classe d'âge en cherchant en particulier à mettre en place des formes d'enseignement personnalisé destinées à des élèves en difficulté.
Puisque, se st mis en place des protocoles de tutorat ( sur la base du volontariat des enseignants je crois).
Quel est le nbre d'enseignants concernés, d'élèves tutorises ??
Quels sont les résultats obtenus, les retours d'expérience les plus probants ( en particulier ds la relation de confiance entre le tuteur et l'élève, gage de réussite de la démarche..)??
Il existe également il me semble ds tt collège et lycée des conseillers en orientation à disposition des élèves et des familles.
Quelle est leur efficacité en matière de conseil et d'info sur les filières éducatives et professionnelles en adéquation avec les aspirations du jeune?
Il est bien évident que le milieu citadin est plus riche en incitations intellectuelles et culturelles.
Mais un jeune n'est pas forcément un "rat" de médiathèque, cinéma, théâtre, concerts, expo et autres musées, quoique ces lieux publics se soient multipliés ds les petites villes.
Ds la ruralité française, un jeune a aussi la chance de pouvoir s'épanouir ds des activités de plein air à peu de frais, auprès de clubs de sport, d'associations de découverte ou de préservation des milieux naturels ou de sites ruraux, et exercer ses capacités d'autonomie, d'initiative, de leadership en plus d'enrichir son intellect.
Après, concernant l'incitation des jeunes à découvrir le monde, je pense que c'est plus les moyens qui manquent que l'envie, car vous n'ignorez certainement pas que bcp de jeunes occupent leurs vacances ds des boulots saisonniers pour payer leurs études...( la fameuse fracture sociétale), une sacrée leçon d'énergie qui force le respect.
Je pense aussi qu'un jeune rural issu d'une classe sociale favorisée est tt aussi armé sinon plus que son homologue citadin, sauf que ce dernier sera plus près des multiples réseaux d'influence socioprofessionnels que côtoient ses amis, ses proches familiaux et leurs cercles de connaissance, un ex de fracture territoriale contre lequel il est quasiment impossible de lutter qui est un atout certes, au départ mais qui s'estompe ds le déroulement de la vie professionnelle et l'expérience acquise.
a écrit le 17/04/2020 à 21:42 :
Cette jeune personne enfonce les portes ouvertes de l'inégalité sociale et territoriale décrites depuis +50 ans (Bourdieu, Poinçon-Charlot) et par toutes les écoles des sciences sociales modernes... Voire plus si nous prenons en compte les philosophes du 19 eme siècle... Mais elle a réussit à en faire un charity-business sous couvert associatif archi-subventionné rapidement grâce à ses réseaux alors que des associations font la même mission depuis des dizaines d'années sans bruit et sans communication spectaculaire ! On la présente alors opportunément comme conseillère de Mr le Ministre avec tous les codes de la technocratie à la Française.... Avec pour but de formater ces jeunes à devenir les bons petits producteurs en les introduisant dans le système grâce à ces "tuteurs" et reproduisant le modèle social dont elle imagine qu'il est le plus pertinent dans un contexte capitalistique mondialiste devenu subitement désué depuis la crise du coronavirus. Démontrant que ce modèle à pour conséquence principale de désorganiser l'économie et mettre en concurrence les forces productives humaines aux 4 coins de là planète en détruisant notre environnement...
a écrit le 17/04/2020 à 20:21 :
Un sujet comme l’ENF , ça dépend qui vous êtes et vous vous placez à quelle angle et avec qui ...
40 ans d’échec en France pour pondre en «  2017 » un projet cohérent pour lutter contre les injustices à l’école comme les REP et compagnies , les classes diminués en nombre ...
En l’éducation nationale n’a pas fait grand chose , quand nous regardons nos voisins européens ils s’en sortent mieux avec moins de cours , j’invite notre ministre de l’éducation à faire ça :
A partir de septembre :
3 jours de cours physique
Et 2 jours de cours à distance
Et un jour tous les 15 jours à faire «  le bilan pédagogique «  pour chaque élève
Faut préparer ces élèves à l’avenir , bref ce sujet me soûle car en France ça fait 40 ans ou plus , ceux qui ont les moyens ont pu faire étudier leurs rejetons et les autres , eh bien juste une histoire de survie ,
Le pire c’est quand l’histoire est racontée par une personne issue de classe sociale élevée , l’histoire que «  nous on a vécu « 
Qu’est ce qu’elle vécu Salomé ? Par rapport à nous ? Elle a vécu que le bon côté et là elle vient nous donner des «  leçons »?
Alors que le système est ce qu’il est est
Ça m’énerve «  des inversions «  comme ça pour «  noyer le poisson «  et faire «  connaître «  les futurs leaders » qui vont se taper «  du beurre gratuit «  d’un sujet societale ou certains ont souffert et d’autre qu’ils viennent comme ça pistonner par le haut et tiennent un discours que tout le monde veut entendre pour récolter «  des bons points « 
Bref encore un truc politisé pour nous arnaquer , que du vent comme d’habitude...
a écrit le 17/04/2020 à 12:49 :
Merci.Un article intelligent sur un sujet négligé mais symptomatique.Une réflexion avec un peu d'avance qui peut s'avérer très productive en décisions et actions.Rafraîchissant.
a écrit le 17/04/2020 à 9:20 :
"La solidarité s'imposera à la division" ... même pas du français ce charabia !
Si c'est pour dire que la solidarité sera imposée et financé par des impots supplémentaires, ce n'est pas un scoop, ou alors c'est trop "brillant" pour moi.
Cette rubrique est vraiment spécialisée dans le n'importe quoi.
a écrit le 17/04/2020 à 9:15 :
Une différence majeur toute simple c'est qu'en ville très tôt les jeunes prennent les transports en commun, j'en connais un qui dès ses onze ans accompagnait seul ses deux petites soeurs à l'école avant d'aller au collège, je ne vous dis pas tout ce que l'on gagne en confiance et maîtrise de soi, en expérience et donc en maturité comparé à nos jeunes en campagne que nous transportons bien souvent, que nous devons accompagner bien plus longtemps, ce que nous faisons avec plaisir bien sûr mais les maintenant dans une dépendance pas forcément productive pour eux.

En ce qui concerne la solidarité, les compagnies aériennes américaines ont fait il y a longtemps déjà de gigantesques tests grandeurs natures afin d'observer des groupes de personnes lors d'accidents d'avions, le but étant d'étudier les comportements afin d'éviter tout risque bref afin de payer le moins possible en cas de sinistre on se doute, méthodes d'une efficacité redoutable à l'américaine tandis qu'en europe par exemple les hommes d'affaires vont acheter les politiciens et les lois c'est plus économique que d'investir.

Et de ces test est ressorti le fait que les gens sont d'abord et avant tout solidaires en cas de danger imminent majeur, s'entraidant avant tout parce que nous savons au fond de nous, notre sagesse intérieure, que c'est la meilleur façon de survivre, parce que méthode pratiquée depuis des centaines de milliers d'années et donc imprimée dans notre inconscient.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :