Une croissance durablement lente est un risque pour la France

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Le risque pour la France n'est pas une crise brutale, comme dans les pays périphériques de la zone euro, mais une croissance durablement très lente.

Certains observateurs s'étonnent de ce que les investisseurs ne manifestent pas d'inquiétude quant à la situation de la France, ce qui explique la bonne tenue de ses marchés financiers. Mais cette attitude des investisseurs est normale : il n'y a pas en France de risque de crise brutale comme il y en a eu dans les pays périphériques de la zone euro, car on ne voit aucune dégradation brutale (des finances publiques, du commerce extérieur) et parce que l'économie française est très peu cyclique.

Le risque concernant la France est différent : c'est celui d'une croissance durablement faible. Tout va en effet dans ce sens : la fiscalité et la rentabilité déprimée du capital ; la compétitivité-coût dégradée, les problèmes de qualification de la population active ; la faible sophistication du capital des entreprises, la structure sectorielle de l'économie. C'est donc progressivement et lentement que le pessimisme sur la situation de la France va s'installer.

Aucune inquiétude visible de la part des investisseurs

Les marchés financiers ne manifestent aujourd'hui aucune inquiétude quant à la situation économique de la France. L'écart de taux d'intérêt à 10 ans sur la dette publique avec l'Allemagne est très stable, autour de 60 points de base, et il ne réagit à aucune annonce, à aucun choc. Le CAC (l'indice boursier) augmente régulièrement.

Beaucoup d'investisseurs et d'observateurs s'étonnent de cette situation alors que les nombreux problèmes structurels de la France, sur lesquels nous allons revenir, sont largement débattus. Mais il est normal que les investisseurs (essentiellement non-résidents, avec un taux de détention de la dette publique de la France par les non-résidents supérieur à 60%) continuent aujourd'hui à acheter de la dette française, car il n'y a pas en France de risque de crise brutale.

Pas de risque de crise brutale en France

Les pays périphériques de la zone euro (Irlande, Portugal, Espagne, Italie, Grèce) ont connu à partir de 2009 et surtout durant l'hiver 2011-2012 une crise violente, avec très forte hausse de leurs taux d'intérêt, incapacité à financer leurs déficits publics et extérieurs. Mais ces pays montraient aux investisseurs des signes très inquiétants : hausse très rapide de l'endettement public, chute de l'activité, déficits extérieurs devenus impossibles à financer. Ce n'est pas du tout le cas de la France aujourd'hui.

Même si le déficit public n'est réduit que très lentement, le taux d'endettement public en pourcentage du PIB n'augmente que de 2 points par an et n'est, à la fin de 2013 que de 93%, plus bas que dans beaucoup de pays de l'OCDE ; même si le commerce extérieur se dégrade avec les problèmes de compétitivité, le déficit de la balance courante n'est que de 2 points de PIB, grâce en particulier à la hausse de l'excédent des services ; même si le chômage augmente, il est nettement plus faible que dans les pays périphériques de la zone euro. Il n'y a donc aucune urgence, pour les investisseurs, à réduire leur exposition à la France.

La France est de plus une économie peu cyclique où un recul brutal de l'activité est très peu probable. Ceci est dû en particulier au poids très élevé des dépenses publiques, à l'absence de réponse des salaires réels à la situation économique avec le fonctionnement non concurrentiel du marché du travail qui évite le recul des salaires réels dans les récessions observé dans les autres pays.

Une croissance durablement très faible en France pour de multiples raisons

Le problème de la France n'est donc pas le risque d'une crise brutale ; c'est la perspective d'une croissance durablement très lente pour des raisons structurelles persistantes. Les travaux de prévisions à moyen terme du gouvernement français sont faits avec l'hypothèse d'une croissance potentielle (à long terme) de 1,6% par an.

Nous croyons que, au mieux, la croissance potentielle de la France est de 1%. Tout pousse en effet à attendre une croissance durablement faible en France. La rentabilité du capital physique est très faible, d'environ 5%, alors qu'elle atteint 10% en moyenne dans les autres pays de l'OCDE. Ceci décourage d'investir en France, en particulier dans l'industrie, et est dû essentiellement au poids très élevé de la fiscalité qui pèse sur les entreprises.

La compétitivité-coût de la France est dégradée ; compte tenu du faible niveau de gamme de la production, les salaires et les coûts unitaires de production sont très élevés, ce qui implique l'incapacité pour les entreprises industrielles de passer les hausses de coûts dans leurs prix, qui doivent être bas compte tenu de niveau de gamme, et l'effondrement des marges bénéficiaires de l'industrie. Avec des marges très faibles, l'industrie ne peut pas investir pour monter en gamme, et les facteurs de production (capital et travail) sont détournés de l'industrie vers les services.

Faiblesse du niveau de gamme

La faiblesse de niveau de gamme de la production française est renforcée par les problèmes de compétence de la population active. L'enquête PIAAC de l'OCDE montre que la France se classe parmi les derniers en ce qui concerne les compétences de base des salariés.

Ceci explique la faiblesse des gains de productivité, de la croissance de la Productivité Globale des Facteurs, et aussi très probablement la difficulté pour les entreprises d'utiliser des équipements sophistiqués, parce que beaucoup de leurs salariés ne sauraient pas les utiliser. On comprend mieux alors la faiblesse de l'investissement en Nouvelles Technologies en France (moins de 2% du PIB contre 4% aux Etats-Unis), la faiblesse du nombre de robots achetés par les entreprises (3000 par an contre 18000 en Allemagne). Avec un capital peu sophistiqué ; les entreprises ne peuvent pas monter en gamme, et le cercle vicieux de la baisse des prix et de la profitabilité se prolonge.

On a donc en France un défaut de montée en gamme, particulièrement de l'industrie, associé à des compétences insuffisantes de la population active. Il résulte de ces caractéristiques une déformation de la structure de l'économie en faveur des secteurs où la productivité est faible et n'augmente pas (services protégés, distribution, construction…) qui réduit évidemment le potentiel de croissance du pays.

Quelles conséquences d'une croissance durablement très faible ?

La France n'est donc pas sous la menace d'une crise brutale, ce qui explique l'absence d'inquiétude aujourd'hui des investisseurs. Mais elle est sous la menace de l'incapacité à sortir d'une situation de croissance durablement faible, avec les problèmes de qualification, de niveau de gamme, d'absence d'investissements en biens d'équipement sophistiqués, de compétitivité et de rentabilité insuffisantes du capital, de déformation de l'économie au profit des secteurs peu productifs.

Si la croissance de long terme de la France est de 1% au mieux et non de 1,6% (ou plus parfois envisagé), progressivement la situation de tous les systèmes de protection sociale (santé, retraites, indemnisation du chômage…) va continuer à se dégrader ; la réduction des dépenses publiques (0,5% en volume chaque année) nécessaire à la correction des déficits étant très difficile à obtenir, les finances publiques globalement continuent à se détériorer. Ce n'est que lentement au cours du temps que l'inquiétude des investisseurs va monter.

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Commentaires
a écrit le 23/06/2014 à 21:47 :
En quoi l'inflation des prix est une croissance, vous tuez le consommateur? Bon sujet de bac la croissance pour un pays de boomers loosers en la matière!
a écrit le 23/06/2014 à 21:44 :
Qu'on nous parle pas de la croissance, quand on y fait de la prostitution une loi de croissance! Et du 50% de chômage sur des bulles organisées par l'Etat.
a écrit le 10/04/2014 à 20:39 :
Bof dans une France gangrénée par les rentiers et autres "fils de", il n'y pas de place ni pour le mérite ou la prise de risque. Que voulez-vous attendre d'une équipée de vieux schnoks qui s'accrochent à leur place? Et qui font tout pour étouffer ceux qui suivent?
A bas les vieux et vous verrez ce que vous verrez!
a écrit le 10/04/2014 à 16:11 :
Le rôle du gouvernement est justement d'initier des réformes qui permettront d'augmenter la croissance POTENTIELLE de la France et non simplement de doper la croissance de court terme ou pire de n'avoir qu'une simple vision comptable de la politique.
Faut-il reprendre le rapport Attali revisité à la lumière de la crise actuelle en 2014 ?

« Ambition 1 Préparer la jeunesse à l’économie du savoir
et de la prise de risque

Ambition 2 Participer pleinement à la croissance mondiale
et devenir champion de la nouvelle croissance

Ambition 3 Améliorer la compétitivité des entreprises françaises,
en particulier des PME

Ambition 4 Construire une société de plein-emploi

Ambition 5 Supprimer les rentes, réduire les privilèges
et favoriser les mobilités

Ambition 6 Créer de nouvelles sécurités
à la mesure des instabilités croissantes

Ambition 7 Instaurer une nouvelle gouvernance au service
de la croissance

Ambition 8 Ne pas mettre le niveau de vie d’aujourd’hui à la charge
des générations futures »
a écrit le 10/04/2014 à 15:31 :
Un point de vue tres interessant, d autant plus que tout cela semble tres probable. Croissance francaise long terme=1%, il y a de nombreux acquis blabla qui vont devoir passer a la trappe, comme notre situation budgetaire va se degrader: lentement mais surement.
a écrit le 10/04/2014 à 15:08 :
A partir du moment où la "croissance" ne sert plus que les plus riches et même plus les petits rentiers, que voulez-vous qu'elle nous importe..?? et sinon, comme noté plus bas, le traffic des chiffres ne trompe plus grand-monde.. Même si vous essayez de vendre votre place, ce qui est là, pour une fois, logique.
a écrit le 10/04/2014 à 13:13 :
Monsieur " artur " est économiste...Et il voit une croissance là où il y a déflation.
Ce monsieur devrait faire coiffeur...
Réponse de le 10/04/2014 à 14:51 :
Quelle déflation ? Vous rigolez ! Moi, je vois les prix monter inexorablement, et je ne suis pas le seul...
Réponse de le 10/04/2014 à 18:01 :
Il peut y avoir déflation et croissance en même temps comme à la fin du 19ème siècle. Ce sont 2 notions différentes.
Personnellement, je trouve excellente l'analyse. La grégarité des marchés financiers est bien mise en valeur. Et on ne sait pas qui va donner le signal de la hausse des taux, ni quand... mais ça viendra et de façon brutale si on continu à taxer lourdement le capital et le talent en même temps que de mal former les Français.
Visiblement l'inertie est forte et on a un peu de temps devant nous... ça tombe bien puisque les efforts à mener auront aussi beaucoup d'inertie... s'ils sont faits un jour !
a écrit le 10/04/2014 à 12:47 :
Cela donne une rupture de la justice sociale avec ecotaxe, compte en suisse pour tous, louvoy, chorus, Ecomouv....
Et n'oubliez pas de voter extrême gauche aux européennes car Leonarda & family veulent rentrer.
a écrit le 10/04/2014 à 12:28 :
La seule manière de renouer avec la croissance c'est par la compétitivité que peut nous donner la "la TVA sociale". Celle ci mise en route d'un bloc avec la contribution de la finance internationale permettra a la France d'être perçu comme une terre d'investissement profitable et.. il n'attente que ça!
a écrit le 10/04/2014 à 12:15 :
Un des problèmes serait donc le faible niveau de compétences des salariés français qui ne seraient pas capable d'utiliser un équipement sophistiqué. C'est quelque chose qu'on lit rarement dans en France, pays si fier de la qualité de ses écoles ! On aimerait avoir plus de détails sur cette étude PIAAC de OCDE.
a écrit le 10/04/2014 à 11:52 :
Très bien vu et très bien dit, M. Artus. Je note qu'en plus vous ne proposez pas une sortie de l'euro, illusion qui dupe trop de nos compatriotes.
Réponse de le 10/04/2014 à 12:13 :
Ah ouais ? Et c'est quoi votre solution qu'on rigole ? Ne rien changer sur le fond (à part répéter comme un perroquet qu'il faut des "réformes" sans modifier ses propres privilèges et rentes) ?
a écrit le 10/04/2014 à 11:48 :
C'est normal car rien ne change, les vraies réformes sont tout le temps repoussées en 2017 et 2021 qui ne sont que des promesses car il y a de fortes chances qu'elles passent au panier de façon verticale, quand on ne veut pas faire , on repousse dans le temps . Les patrons veulent faire financer la sécu par les mutuelles très riches, mais qui ne manqueront pas d'augmenter les cotisations des assurés pour ne rien perdre comme ils le font à chaque réformes d'augmentation des taxes .
Réponse de le 10/04/2014 à 12:14 :
Les bonnes réformes, ce sont celles qui impactent les voisins. Les mauvaises ce sont celles qui touchent vos rentes ...
Réponse de le 10/04/2014 à 15:10 :
"qui touchent vos rentes" "Touches pas au grisby,...)
a écrit le 10/04/2014 à 11:19 :
M Arthus la solution est de sortir de monnaie unique pour en revenir à une monnaie nationale et vous le savez très bien comme tous les économistes.
Réponse de le 10/04/2014 à 11:54 :
Ah bon, vous êtes le porte-parole de "tous les économistes" ?
Réponse de le 10/04/2014 à 15:28 :
Sortons plutot du monde, au moins on sera peinard.
Si on peut plus tirer au flanc en paix, non mais....
a écrit le 10/04/2014 à 11:01 :
Brillant article pour dire qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour le moment car on se dirige dans le mur lentement et non rapidement. Monsieur Patrick Artus je crois que vous connaissez comme moi les solutions de bases aux problèmes de la France : Réduire la dépense publique pour diminuer les prélèvements sur les entreprise, mais sortir de l’euro, déprécier la monnaie et monétiser la dette publique, autrement on ira dans le mur, de façon certes lente, mais on ira dans le mur inéluctablement. Plus on attend pour le faire plus il sera difficile de remonter la pente quand finalement il faudra le faire. Si on attend qu’il n’y ait plus aucune industrie localisée en France par manque de compétitivité, il sera compliqué d’en reconstruire une.
a écrit le 10/04/2014 à 10:44 :
c'est à cause d'experts comme vous ultralibéraux qui conseillent les politiques depuis des decennies que la croissance est faible M Arthus.
Réponse de le 10/04/2014 à 17:52 :
Il m'avait échappé que la France était un pays libéral.

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