Universités françaises : réveillez-vous !

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Jean-Robert Pitte est membre de l’Académie des Sciences morales et politiques Ancien Président de l’Université Paris-Sorbonne ©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
Jean-Robert Pitte est membre de l’Académie des Sciences morales et politiques Ancien Président de l’Université Paris-Sorbonne ©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
Il m'est arrivé en bien des circonstances depuis 1968 d'exprimer des points de vue critiques sur les universités françaises. À l'heure de quitter celle où j'ai effectué mes études et toute ma carrière, je suis infiniment triste de constater que ces institutions sont en France dans une ornière dont elles ne parviennent pas à sortir.

Que l'on ne m'accuse pas d'aigreur et de déclinisme : j'ai tenté tant que j'ai pu de les faire bouger, d'augmenter leur visibilité et leur rayonnement en France et à l'étranger, de les orienter vers l'insertion professionnelle de leurs étudiants, de contribuer à réformer leur gouvernance.

Conservatismes et corporatismes

En vain, et ce en raison des conservatismes et corporatismes internes aux établissements et aux syndicats de toutes obédiences, mais aussi en raison de la crainte de tous les présidents de la République et gouvernements successifs depuis le Général de Gaulle de s'attaquer à la racine des problèmes, de peur de voir des foules étudiantes descendre dans la rue et rejouer mai 68. Quand le dentifrice est sorti du tube, il est très difficile de le faire rentrer, craignent nos princes et chacun se souvient des reculades successives dont les grands moments sont la loi Edgar Faure elle-même, aggravée par la loi Savary en 1984, le retrait de la loi Devaquet en 1986, la mise aux oubliettes par Jacques Chirac de la loi Villepin sur le Contrat Première Embauche en 2006 et, enfin, la loi Pécresse relative aux Libertés et Responsabilités Universitaires en 2007, intéressante par certains articles, conservatrice ou timorée par beaucoup d'autres, néfaste par quelques uns et qui a tout de même, malgré de discrètes négociations avec l'UNEF et une manne financière inusitée, entraîné de grandes manifestations de rue et occupations d'universités.

Insertion professionnelle

Beaucoup de professeurs, en particulier dans le secteur des humanités, proclament que la mission des universités est de créer le savoir par la recherche et de le transmettre par l'enseignement. Un point, c'est tout. Autant dire qu'ils s'imaginent être professeurs au Collège de France, une institution créée par François Ier avec ces nobles objectifs, ouverte à tous sans condition et ne délivrant aucun diplôme. Le rêve ! Sauf que notre pays a 2,4 millions de jeunes poursuivant des études supérieures dont 1,4 million sont inscrits dans 73 universités. Le bon sens voudrait que l'insertion professionnelle soit la conséquence normale des études et que celle-ci fasse partie des objectifs affichés de toutes les filières. C'est loin d'être le cas, carence qui s'inscrit dans un contexte de méfiance de l'Education nationale vis à vis des contacts avec le monde des métiers et de l'emploi, tout particulièrement le corps des conseillers d'orientation. Il y a d'heureuses exceptions : les lycées technologiques et professionnels et, dans l'enseignement supérieur, les STS, les IUT, les licences et masters professionnels, les écoles d'ingénieurs et de commerce, toutes filières sélectives.

Le tabou de la sélection

On touche ici à un point crucial : celui de la sélection. Considérer un baccalauréat largement passoire comme le premier grade de l'enseignement supérieur est une mascarade. Autoriser tous les bacheliers à s'inscrire sans condition dans une filière générale est une absurdité que plus de la moitié d'entre eux paient d'un échec cuisant en première année et encore un bon nombre en deuxième et en troisième année, sans parler des 10 à 20% qui ne s'inscrivent que pour bénéficier de la Sécurité sociale sans mettre jamais les pieds à l'université. L'actuel président de la Conférence des Présidents d'Université, Jean-Loup Salzmann -qui n'est pas un ultra-libéral- déclarait il y a quelques mois  : « Certains présidents d'université sont pour la sélection. Je ne vais pas jusque là mais peut-être faut-il préconiser une orientation prescriptive ». Bel euphémisme ! En attendant, les meilleurs bacheliers tentent d'échapper aux universités et se dirigent vers les classes préparatoires et autres filières sélectives, sauf ceux qui se destinent à la médecine.

Gelée royale

Le financement des études supérieures est une autre des pierres d'achoppement de notre système. Les filières sélectives non payantes (CPGE, STS, IUT, etc.) et, à plus forte raison, salariant leurs étudiants (ENS, Polytechnique, Chartes, etc.) sont très gourmandes en deniers publics : chaque étudiant coûte de 50% à 500% plus cher qu'un étudiant inscrit dans une filière universitaire générale. Est-il raisonnable de nourrir à la gelée royale et sans aucune contrepartie financière des étudiants ayant au départ toutes les chances de réussir, de trouver un emploi à l'issue de leurs études et, last but not least, nés dans des familles aisées ou capables de soutenir les efforts de leurs rejetons (les enfants de professeurs, par exemple) ? On ne fera pas bouger les lignes dans l'enseignement supérieur tant que l'on continuera à penser que la gratuité est démocratique. Elle ne l'est nullement. Chacun doit participer au financement de ses études, ce qui n'exclut pas -comme le fait Sciences Po- de moduler les droits d'inscription en fonction des revenus des parents.

Autonomie véritable

Il est donc temps de permettre aux universités d'exercer une véritable autonomie et donc de choisir leurs étudiants, de leur demander une contribution plus que symbolique au financement leurs études, de se préoccuper de leurs débouchés professionnels, bref d'être responsables des jeunes qui leur confient leur destin pour quelques années. Elles doivent aussi se procurer des ressources propres en investissant le champ de la formation continue comme le font toutes les grandes écoles et en créant des fondations qui pourront, en partie, être alimentées par leurs alumni et par des entreprises partenaires. Une dernière réforme est urgente, celle de la gouvernance : dans aucun pays au monde les universités ne sont dirigées par un président élu par les seuls représentants des enseignants, des étudiants et des personnels administratifs. Il faut créer des conseils d'administration indépendants des acteurs, mais dans lesquels les représentants des employeurs et de l'Etat doivent être majoritaires. Des conseils des études et scientifiques présidés par des universitaires seraient chargés de la mise en œuvre de la stratégie choisie par le CA. C'est ainsi que fonctionnent la plupart des universités qui comptent dans le monde et, en France, quelques grands établissements, privés bien entendu, mais également publics (Sciences Po, grandes écoles).

Je sais bien que ces propos horrifient les communautés universitaires et la plupart des décideurs politiques français. Qu'ils pleurent donc à loisir sur le classement de Shanghai. Les universités françaises, même regroupées, ne grimperont pas dans ces conditions vers le haut du tableau. « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » disait Bossuet.


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Commentaires
a écrit le 27/03/2014 à 15:32 :
Excellent article, brisant enfin les tabous de l'université française.
L'université doit d'inspirer de ce qui marche pour se transformer: sélection des étudiants, autonomie financière et pédagogique, participation des étudiants aux frais de fonctionnement, solidarité étudiants-anciens élèves, accompagnement de la formation.
C'est triste d'en être toujours au point de départ en 2014.
Réponse de le 02/04/2014 à 12:43 :
GratuitéTOTALE des etudes ! ecole privee, argent exclusivement prive!
a écrit le 24/03/2014 à 5:44 :
Nous sommes restés un des rares pays où la compétition entre universités est inacceptable. On vous ditqu'en Allemagne, ils n'ont plus de notation depuis des lustres, sauf qu'en Allemagne, ils ont 3 niveau d'enseignements, et que si vous avez plus de 1,9 au bac, vous n'avez pas le droit de poursuivre des études de médecine, ou scientifiques. 1,9 = plus de 18/20. On vous raconte des salades. La concurrence entre établissements supérieur est la seule issue pour que les meilleurs se lancent dans les cursus les plus difficiles et que les autres poursuivent d'autres formations. Ca ne vous plait pas, mais étonnez-vous qu'on soit la risée de tous à caque compétition sportive. On a un esprit de loosers, juste digne des émissions de Jacques Martin. Tout le monde gagne, tout le monde a 10/10, mais le monde des bisounours s'arrêtera à nos frontières.
Réponse de le 25/03/2014 à 18:01 :
3 niveaux prend un x , le mot caque n'existe pas mais ça ,on ne l'apprend pas dans les universites!!!
Réponse de le 25/03/2014 à 20:40 :
Sauf que la recherche n'a rien à voir avec une compétition sportive. S'il y a une certaine émulation, la coopération est beaucoup plus importante.
Réponse de le 26/03/2014 à 13:24 :
Il faut un x a niveau et le mot caque n'existe pas! On ne l'apprend pas dans les universites
Réponse de le 26/03/2014 à 20:32 :
3 niveau prend un x et le mot caque n'existe pas !retournez a l'universite
Réponse de le 27/03/2014 à 10:39 :
Il faut un x a trois niveau ! et le "mot" caque n'existe pas
Réponse de le 27/03/2014 à 16:31 :
Niveau prend un x et le "mot" caque n'existe pas ! on ne l'apprend pas dans les universites ?
Réponse de le 03/04/2014 à 21:28 :
3 niveaux prend un x (niveau cm2).
a écrit le 23/03/2014 à 21:56 :
Vous imaginez, si toutes les universités font faillite, ce qui risque d'arriver bientôt si rien n'est fait, l'état n'aura plus à payer pour les universités, et pourra donc augmenter le Crédit Impôt recherche pour financer l'absence quasi totale de recherche par les entreprises !!! Avec 20% détournés par les cabinets de consultants qui montent les gros dossiers administratifs de cette usine à gaz qui siphonne 6 milliards du budget de l'état chaque année...
a écrit le 18/03/2014 à 9:36 :
Partout dans le monde les entreprises recrutent des docteurs (PhD) sauf en France où ils sont considérés comme trop dérangeants. Cela illustre l'intérêt des employeurs pour les universités. Si ces personnes prennent le contrôle des CA des universités, il n'y aura bientôt plus d'université du tout ...
Réponse de le 23/03/2014 à 21:52 :
Vous imaginez, si toutes les universités font faillite, ce qui risque d'arriver bientôt si rien n'est fait, l'état n'aura plus à payer pour les universités, et pourra donc augmenter le Crédit Impôt recherche pour financer l'absence quasi totale de recherche par les entreprises !!! Avec 20% détournés par les cabinets de consultants qui montent les gros dossiers administratifs de cette usine à gaz qui siphonne 6 milliards du budget de l'état chaque année...
a écrit le 16/03/2014 à 14:08 :
Un ÇA indépendant dans lequel l'état et les entreprises sont majoritaires ??? Quelle drôle de conception de l'indépendance !!!!!
a écrit le 16/03/2014 à 14:05 :
Faisons payer les études par les jeunes afin de ne surtout pas demander de efforts aux retraités et de préserver leur niveau de vie aux frais des actifs et des jeunes !!! Tel est le cher souhait de ce futur retraité !!!
a écrit le 13/03/2014 à 19:29 :
Et la qualite de l'enseignement, le taux de reussite, il n'en ai pas question? Les reformes sont necessaires, maintenant qu'en fin de carrier ce Monsieur n'est rien a d'autre a dire, sauf c'est de la faute des autres, il faut changer... c'est un peu douteux
a écrit le 13/03/2014 à 14:35 :
Quel pitre ultra liberale
Réponse de le 24/03/2014 à 5:38 :
Pitre est masculin, donc ultra libéral ne rend pas de "e". Mais ça, on ne l'apprend pas dans les universités...
a écrit le 12/03/2014 à 22:59 :
Monsieur pitre
a écrit le 12/03/2014 à 21:47 :
jean robert pitre
a écrit le 11/03/2014 à 9:40 :
Se bouger ... se bouger ... c'est vite.

L'Université UVSQ a un budget recherche cette année de 0 euros.
Pendant ce temps là nos génial gouvernement de gauche rend 25 milliards d'euros aux entreprises via le CICE soit l'équivalent du budget de la recherche publique
Réponse de le 23/03/2014 à 21:44 :
Sans oublier les 6000 millions par an pour le Crédit Impôt Recherche, pourtant totalement inutile selon la Cour des Comptes... Quel gâchis, quel gaspillage inutile ds fonds publics... Ce M. Pitte ferait mieux de dénoncer un tel gâchis plutôt que de vouloir faire payer les étudiants...
a écrit le 10/03/2014 à 13:48 :
Bah, les universités se bougent quand même sacrement. Les universitaires ne pleurent pas à loisir sur le classement de Shanghai, c'est un truc de président, de politique et de journaliste ça Jean Robert...Dans la vrai vie, on essaye au mieux de former nos étudiants pour leur éviter le chômage. Alors on rajoute des stages....en se disant qu'on est dans un pays bizarre ou les entreprises ne prennent strictement aucun risque, cherchent des personnes employables immédiatement, pas chères et en CDD (ou mieux, en stage !)...et que donc la philo, les arts, ca sert à rien car pas ce n'est pas immédiatement "employable". Marrant de voir qu'à Stanford, il y a un département de musique, à Harvard, un département de philo (excellent d'ailleurs) et à Yale, ou on encourage les étudiants à faire du théatre et de la musique, un département des arts...Quand les entreprises jugeront du potentiel du candidat, plus que son diplôme, ça ira peut être un peu mieux pour les Universités Françaises.
a écrit le 10/03/2014 à 13:13 :
Désolé mais votre un étudiant en filière sélective courte IUT et BTS ne coûte pas plus cher Monsieur Pitte : Si on le rapporte aux effectifs de la formation et au volume horaire proposé : le coût est même nettement inférieur .... Et si on ajoute la réussite et l'insertion ...... On peut alors affirmer que l'investissement est plus que rentable .... Mais quand on cherche surtout à se débarrasser des bacs technologiques ....... On est prêt à raconter n'importe quoi.

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