"Jouera-t-on encore demain dans la cour européenne de la recherche ? "

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Phillipe Gillet, vice-président de l'Ecole Polytechnique et Fédérale de Lausanne.
Phillipe Gillet, vice-président de l'Ecole Polytechnique et Fédérale de Lausanne. (Crédits : DR)
Philippe Gillet est aujourd'hui vice-président de l'Ecole Polytechnique et Fédérale de Lausanne, en charge des « affaires académiques ». L'ancien directeur de l'ENS Lyon, détaille les « risques, considérables », que la récente votation suisse contre l'immigration fait peser sur l'avenir économique et scientifique du pays.

Le 9 février, les Suisses se sont prononcés à 50,3% en faveur de la « fin de l'immigration de masse » et de l'instauration de quotas. Comment « l'étranger » que vous êtes vit-il cela?

Je suis légaliste, et en premier lieu respectueux de cette procédure dite de « votation » qui manifeste une expression populaire et singularise le système démocratique domestique dans toute l'Europe. Cela fait d'ailleurs partie des motivations qui m'ont conduit à rejoindre Lausanne. Ce vote doit être accepté et assumé. Ceci étant, je suis atterré par l'issue du scrutin. J'ai l'impression d'être assommé par un grand coup de massue.

Ce scrutin traduit-il une lame de fond xénophobe particulière dans ce pays ?

Je ne crois pas. Il illustre un sentiment de méfiance. Les partisans du « Oui » ont manifesté avant tout leur peur de la mondialisation et une culture davantage de la « défense » de leur situation que d'un rejet de l'étranger. L'immigration concerne, dans l'ensemble du pays, 23% de la population. Or que révèle la cartographie des urnes ? Les électeurs citadins (y compris à Zürich) se sont opposés à ceux des cantons « agricoles », les plus hostiles à une immigration qui pourtant ne les concerne qu'à la marge. Cela me rappelle il y a quelques années les électeurs d'un petit village alsacien qui ne comptait aucun immigré : ils avaient voté massivement Front National… Et d'ailleurs, que cette votation fasse « tache d'huile » dans le reste du continent doit constituer une grande peur politique, surtout à quelques mois du scrutin européen.

Mesurez-vous d'ores et déjà les répercussions économiques, d'image, et d'attractivité ? Les mesures européennes de « rétorsion » sont-elles palpables ?

Dans le seul domaine de la recherche et de l'enseignement supérieur, que constate-t-on ? Un plan Horizon 2020 (plan de collaboration européenne) qui va pâtir de financements rediscutés, un dialogue gelé entre l'Union européenne et l'Etat helvétique, un programme Erasmus sans doute reconsidéré… Tout de la réputation, des échanges, des actions que le pays avait réussies, ces dernières années, à mettre en avant au niveau international va être contesté. Jusqu'à la capacité de continuer à attirer les meilleurs talents (étudiants comme enseignants-chercheurs) non seulement européens mais aussi d'outre-Atlantique. Jouera-t-on encore demain dans la « cour européenne » de la recherche ? Rien ne peut l'assurer.

Un établissement comme l'Ecole Polytechnique et Fédérale de Lausanne doit-il anticiper la difficulté d'attirer les financements des entreprises ?

Au sein de l'école, l'onde de choc est considérable. Etudiants comme enseignants sont profondément affectés. L'ensemble des industriels et du tissu économique suisses sont inquiets. Or chaque année, l'EPFL parvient à mobiliser des sommes conséquentes pour financer notamment ses programmes de recherche. Qui peut nous assurer que certaines entreprises ne seront pas frileuses devant cet incroyable symbole de « retour en arrière » ? Oui, le moment est grave pour tout le pays. Je garde toutefois l'espoir que le bon sens et le principe de réalité s'imposeront à une dérive doctrinaire aux répercussions considérables.

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