Le mouton se noie

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(Crédits : Acteurs de l'Economie)
« Je suis leur inconnu de la société civile, le civil inconnu de leur société ». Le tableau, apocalyptique, qu'Azouz Begag, nommé en 2005 à la Promotion de l'Egalité des chances, dessine de sa furtive trajectoire ministérielle, conclut à une épaisse étanchéité des sphères politique et de la société civile.

Une imperméabilité synonyme d'incompréhension, de manipulations, de moqueries. De non crédibilité, même d'illégitimité. « L'arabe de service », la caution ethnique du gouvernement Villepin, égrène au long de 377 pages - qu'il aurait pu condenser en une centaine - le calvaire, enduré dès les premiers jours de sa désignation, d'une responsabilité qui n'en était pas - il ne disposait d'aucun budget -. Celui dont « personne ne remarque l'absence ni la présence » et qui apparaît bien plus spectateur qu'acteur de sa fonction, amoncelle humiliations et opprobre, qu'il exhibe dans un cri du cœur et un cri d'alarme à la fois pathétiques et impudiques, poignants et consternants. Tour à tour, il « avale les couleuvres », intègre sa « cellule », « appelle à l'aide », empile les « bavures », ploie sous la « dictature de la rumeur », subit les ennemis « d'autant plus virulents qu'ils évoluent dans le cercle des plus proches », dénonce une « fatwa médiatique » ourdie par des « doigts invisibles ». Devient « martyr de luxe ». Lui, « pauvre ministre sans portefeuille », se laisse supplicier sous les anathèmes, abdique. Même Jamel Debouzze le raille et le « trahit » publiquement.

Epris de reconnaissance

La faible consistance de sa mission, l'illisibilité des résultats, les gangrènes paranoïaques, égotiste, mégalomaniaque, confinent l'analyse d'ensemble à un intérêt minime, et les péripéties aux seules situations qui mettent l'auteur, épris de reconnaissance, en lumière de son auditoire - qu'il prenne pour visage celui d'une jeune femme, « princesse Isabelle » à laquelle il espère succomber au sortir d'une boite de nuit, celui de groupes de harkis ou du quidam qui le hèle dans les rues de Lyon -. Si ce n'est l'incroyable impréparation à laquelle il est abandonné - des conditions de création de son cabinet à la gestion des situations de crise et à celle des relations avec les journalistes - et l'oblige « à faire seul son éducation de ministre », Azouz Begag échoue à livrer un examen circonstancié des conditions qui rendent l'imbrication de membres de la société civile dans l'exercice du métier politique si hasardeuse. Les quelques anecdotes stigmatisant les comportements de Nicolas Sarkozy, de Jean-Louis Borloo - un « marchand de tapis, qui, lors qu'un diner à la montagne, vendit au plus offrant, Nicolas Sarkozy, ses 35 % de côté de popularité en contrepartie d'un grande ministère de l'Economie » -, de Brice Hortefeux, d'Alain Minc, ou de Jean-Michel Dubernard, pêle-mêle violents, comploteurs, despotes, cyniques, malveillants, on ne sait si elles résultent d'une lecture privilégiée permise par sa proximité, ou d'une partialité nourrie par la rancœur. Elles forment en tous cas l'écorce de l'essai sous laquelle ne perce aucun des enseignements qu'une telle personnalité pourvue d'une telle perspicacité ayant vécu une telle expérience laissait augurer. De « l'ethnologue et du pauvre », à la fois « écoeuré et heureux » de l'expérience qu'il traverse, le lecteur aura -vainement - attendu une autre introspection.

Paradoxe

Que retenir alors ? Que le corps de l'auteur, arraché à son sommeil chaque nuit à 3h12 et puni par des insomnies insensibles aux médicaments, enfoncé dans l'errance, lesté par une pierre « au fond du ventre », se décompose et sombre en quelques mois, s'envasant à devenir cet « autre Azouz » que lui commandait la fonction, incapable de trouver sa place dans « la cage » qu'il rejoint, sans cesse plus rétif, le dimanche soir, tout aussi incapable de démissionner, lui qui « fait le ministre pour être aimé et faire reculer la mort ». Que l'exercice de son mandat et la confrontation aux doléances publiques auront bien davantage aggravé que soigné le dualisme de ses identités arabe et française, et labouré moult fossés - entre l'élite et le peuple, entre l'opulence et la simplicité, entre le faste parisien et la réalité lyonnaise - au creux desquels il s'égare. Que le dépit devient lourd à chaque référence, parfois émouvante, au père et à leur racine sétifienne - jolie évocation que ce 7 avril 2006, premier « jour euphorique » depuis l'entame de sa mission ministérielle, concomitant u quatrième anniversaire de la mort de son géniteur -. Que l'écriture salvatrice de cet essai, qui doit préserver l'auteur de « la descente aux enfers » et maintenir en vie l'existence d'un homme drapé en marionnette - tout en lui assurant la notoriété qu'il espéra, vainement, conquérir dans le cadre de son expérience gouvernementale -, ne cautérise que partiellement la souffrance éprouvée. Que la candeur, la tendresse, la spontanéité même puériles, la liberté de penser et surtout de dire, la maitrise d'un temps qui assure le recul intellectuel, si caractéristiques du sociologue, sont incompatibles avec les codes du « ring » politique. 
Seule éclaircie : l'ultime chapitre. Là, Azouz Begag rapporte sa visite à « Bernard ». Il dissèque avec malice, pudeur, affection, le purgatoire du « grand écrivain » recroquevillé dans sa déchéance, dévidé par l'usure, dans l'attente patiente du trépas. La « scène la plus triste » à laquelle ses propres « yeux d'écrivains aient jamais assisté ». Une dizaine de pages dont la qualité et l'émotion, subtiles, rompent avec la grossièreté et l'insignifiance voire l'insipidité du reste de l'essai.  Elle fait la démonstration que le piètre homme politique est un écrivain de talent, et que son utilité est bien moins dans la conquête d'un strapontin législatif - il n'atteint pas les 15 % au premier tour - ou municipal que dans la rédaction d'ouvrages et de scénarii, dans la participation au débat public et intellectuel. Mais l'homme est un habitué des paradoxes. Et celui de vouloir à tous prix réincorporé cette « fosse aux ours » qui l'a embastillé jusque dans sa plus profonde intimité, n'en est qu'un supplémentaire. 

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