« Un métier de tueurs »

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Le sociologue et ex-ministre Azouz Begag exhibe un monde politique à la morale, aux codes, aux logiques effrayants. Et conclut à l'inadaptation de cette caste à la Société civile. De son essai « Un mouton dans la baignoire » surgit plutôt la démonstration que sa personnalité, son ambition, la duperie dont il a été victime, sont symptomatiques des incompatibilités de cette Société civile aux plus hautes responsabilité politiques.

A l'aune de votre difficile expérience ministérielle, concluez-vous que les personnalités issues de la société civile ne sont pas adaptées à l'exercice du métier politique ?

 

C'est bien plutôt le monde politique qui n'est pas adapté à la société civile qu'il est censé servir. Il est regrettable que les actions politiques soient le fait e professionnels de la politique. Exercer la politique comme un métier perturbe radicalement la relation entre l'élu, les ministres et la société civile.


Mais la responsabilité politique requiert des compétences pointues, et le métier s'est professionnalisé…

 

Certes. Mais dès lors que l'individu fait de sa fonction politique un métier et donc sa principale source de revenus, il a pour souci de tout faire pour conserver son travail. Il faut réformer le statut de l'élu, afin de favoriser davantage de circulation et de diversité, afin aussi que la population porte un autre regard sur les élus. On devrait notamment pouvoir être réélu une seule fois et ne pas pouvoir exercer plus de deux mandats successifs. Il faut aussi assurer de retrouver son métier d'origine une fois la mission politique achevée.


L'arythmie de la vie politique et de celle du chercher, et l'asymétrie de la nature même des métiers - le politique est dans l'action immédiate, le sociologue dans la réflexion plutôt à long terme - forment-elles les difficultés les plus délicates que vous ayez eu à gérer ?

 

Passer de la réflexion à l'action n'est pas compliqué, dès lors qu'on dispose des moyens, d'une administration, de l'argent pour agir…


… ce dont vous avez été dépossédé. Votre essai, achevé un an après votre nomination, dresse un état des lieux apocalyptique…

 

J'ai écrit par analogie avec la finale de la Coupe du monde France-Italie. Le point culminant fut cette fameuse 110e minute, qui correspondait à celui des difficulté que je vivais dans mon expérience gouvernementale. Au contraire de Zinedine Zidane, j'ai décidé de ne pas mettre de « coup de boule » et de demeurer sur le terrain jusqu'à la fin, d'être maitre du moment où je le quitterais. Je suis arrivé au Ministère avec des projets : substituer le concept d'égalité des chances à celui d'intégration, refonder un pacte républicain autour de « l'égalité des chances », non plus circonscrite aux seuls immigrés - comme s'y étaient employés les socialistes - mais redimensionnée aussi en direction des personnes handicapées, âgées, des seniors sans emploi, des femmes… Au bout d'un an, l'Agence nationale d'égalité des chances était née, des préfets à l'égalité des chances étaient désignés. La nomination de Rachir Arhab au CSA, ou de Rachida Dati au Ministère de la Justice répond d'une banalisation progressive de cette diversité. C'est le résultat de mon travail.


Que est cet « autre Azouz » que la réalité de la vie politique imposait d'être et que vous avez échoué à devenir ?

 

La politique est un métier de tueurs. Je reçois des courriers qui évoquent mon honnêteté, ma naïveté, aux yeux de leurs auteurs incompatibles avec les règles de ce monde de la politique « sale » et « plein de salauds » qu'ils associent à l'absence de loi et de foi.


Vous-même décrivez un monde de complots, de cynisme, de manipulations, de rumeurs…

 

Effectivement. D'abord, lorsque comme moi on se met en travers de Nicolas Sarkozy, qui plus est Ministre de l'Intérieur, on a intérêt à être inattaquable aux plans personnel, fiscal, familial, et à ne prendre aucun risque. On a vu ce qu'il en a couté à Hervé Gaymard… C'est la première des mesures sécuritaires. Ensuite, tout, dans le cirque politique, jusqu'à la démesure par une politique-spectacle qui créée la confusion entre l'image et l'action politique. Le point de ralliement, c'est la caméra, l'appareil-photo, les séances de questions d'actualité, filmées, qi mettent en scène des députés surenchérissant de gesticulations pour « capter » l'image et s'assurer d'être vus par les électeurs de leur circonscription. Voilà la réalité, scandaleuse. La politique française est désormais aux mains d'avocats, beaux parleurs, charlatans.


Mais alors que l'omnipotence des Enarques est dénoncée, l'émergence de ces avocats (Sarkozy, Borloo, Lagarde, Montebourg…) n'est-elle pas utile pour renouveler la manière d'exercer la politique ?

 

La domination des avocats, comme naguère celle des professeurs sous le règne socialiste, est contre productive. Au contraire, il faut rendre les responsabilités politiques accessibles à tous ceux qui représentent la diversité des métiers et de la population : facteurs, meuniers, loueurs de bicyclettes, experts-comptables, médecins… La référence doit être l'Europe du nord et l'Allemagne. Là-bas, les ministres continuent de vivre aux côtés de la population, sans l'apparat qui en France, les isole. Lorsque j'étais ministre je revenais chaque week-end à Lyon, sans chauffeur ni officier de sécurité, vivre ma vie comme je l'avais toujours fait auparavant. La politique est un sacerdoce, qui n'est pas profitable et qui coûte. Il coûte cher à la vie privée, à la stabilité psychologique, à la santé physique et mentale. A chaque fois que j'avais des turbulences psychologiques, je prenais ma plume.


Cette écriture vous fut salvatrice…

 

Absolument. Car lorsqu'on est Ministre, nombre de spectre guettent : l'alcoolisme, la folie, la brutalité, le sexe. Et le Temesta.


Quelle est votre propre responsabilité dans votre échec ? Qu'y-a-t-il d'intrinsèque dans votre personnalité qui n'est pas compatible avec une responsabilité ministérielle ?

 

Je refuse d'endosser une quelconque responsabilité. Simplement, je n'étais pas à l'UMP, je ne suis pas un tueur, et je voulais jouer collectivement au sein du gouvernement, c'est à dire nourrir « d'égalité des chances » les ministres de l'Education nationale, de la Ville, du Logement, de l'Intégration, ou de la Santé. Ce fut un leurre. Ces collègues m'ont repoussé, car leurs chapelles constituent des bastions indépendants.


N'étiez vous pas simplement l'énième démonstration qu'une personnalité issue de la Société civile ne dispose pas de l'expérience suffisante pour comprendre les mécanismes et s'imposer, ne possède pas la légitimité du sérail - issue du seul suffrage universel -, ne fait pas siennes la culture du compromis, la discipline collective qui, de facto, mettent sur la touche « l'électron libre » que vous pensiez rester ?

 

Je n'étais pas le « mouton noir » ; ce sont eux, les « professionnels » de la politique, qui formaient le troupeau d'ours réunis dans la fosse. Je n'étais pas « l'inadapté » ; ce sont eux les inadaptés. J'étais étranger à la famille, le risque d'altération. Pour beaucoup, Jean-Louis Borloo en particulier, je constituais même une menace, puisque j'étais le seul du gouvernement à avoir accès aux banlieues. J'étais dans un monde que le parcours de Nicolas Sarkozy résume bien : né à 17 ans lorsqu'il a décidé d'entrer en politique, il n'a jamais emprunté le moindre métro, et n'a quitté Neuilly-sur-Seine que pour intégrer la Place Beauvau puis l'Elysée. J'étais un ministre de la société civile et voulais le rester. Pour cela j'ai refusé de faire allégeance à leurs règles. J'ai aussi refusé de cautionner la « sortie » de Nicolas Sarkozy à l'automne 2005, lorsqu'en s'engageant à « karchériser la racaille » il brandit cette sémantique guerrière, qui allait constituer la première marche stratégique de sa conquête de l'électorat d'extrême droite.


Vous esquissez de Brice Hortefeux un profil assez inquiétant…

 

Le « assez » est de trop. Pendant un an, chaque mercredi matin au Conseil des ministres, il me lançait : «  Alors, toujours là toi ? ». Ses amis s'esclaffaient. Les derniers temps, il concluait par un « fissa, dégage d'ici ». J'ai compris que par là s'exerçait la pression du Front national à l'intérieur du système Sarkozy. C'est à cet homme que revient désormais le soin de prodiguer l'aide au développement aux pays d'Afrique pour s'assurer que les petits noirs resteront bien chez eux et ne viendront pas altérer notre « identité nationale ». Les 53 % de Français favorables au programme de Nicolas Sarkozy peuvent se réjouir : avec Brice Hortefeux, leur identité nationale sera bien protégée.


Que redoutez- vous du tandem Sarkozy-Hortefeux ?

 

Etre républicain, c'est ne pas pactiser avec le Front national. Or, lorsque Nicolas Sarkozy fustige l'immigration des gens qui excisent les filles, sont polygames ou égorgent des moutons dans la baignoire de leurs appartements, il endosse les habits de Le Pen.


Mais l'écroulement, réussi, du FN, ne passait-il pas par une droitisation conjoncturelle d'une partie du programme UMP ?

 

La catastrophe est annoncée. Subrepticement. L'avocat a usé d'un discours qui fait insidieusement pénétrer les idées du Front nationale au sein de l'UMP. Elles vont y prospérer, au point qu'un nombre croissant de députés n'hésitera plus à stigmatiser l'immigration des Arabes, des musulmans, des Noirs. Les tensions, le rejet de l'autre, les conflits vont s'exacerber. Jusqu'à la menace terroriste que je vois grandissante, car le monde entier a saisi que les diatribes de Nicolas Sarkozy contre l'immigration étaient dirigées vers le monde arabo-africano-musulman. Gagner les élections de la sorte constitue l'anéantissement de l'espoir républicain.  


Vous assurez être la proie d'une « fatwa médiatique » et de « doigts invisibles ». N'est-ce pas la paranoïa qui dicte cette analyse ?

 

Posez la question à Alain Genestar - débarqué de la direction de Paris Match pour avoir publié en couverture une photographie de Cécilia Sarkozy et de Richard Attias, ndlr - … Que s'est il passé une fois que je me suis opposé à Nicolas Sarkozy ? Sur TF1 plus jamais mon nom n'a été prononcé. Jean-Marie Colombani (ex-directeur du Monde) ne me prenait même plus au téléphone. J'a alors compris… Lorsqu'on est issu de la société civile, qu'on est novice en politique, qu'on est enfant d'immigré et de bidonville, on ne dispose d'aucune arme dans ce bras de fer… Nicolas Sarkozy n'étais sans doute pas intervenu, ce musellement résultait davantage d'une auto-censure de la part des dirigeants de ces médias. Certains m'ont confié qu'il n'était pas « judicieux » de me faire de la place. Il m'a fallu contacter directement Serge Dassault pour que la rédaction du Figaro daigne écrire quelques lignes sur la signature de la Charte de la diversité qui rassemblait pourtant 700 grands patrons. Quant à la presse de Gauche, elle m'a pilonné, me considérant comme le petit arabe de banlieue « donc » nécessairement de Fauche et « donc » coupable de traîtrise…


Mais le silence médiatique ne résulte-t-il pas davantage de l'illisibilité de votre ministère, aussi du désintérêt de la population pour cette cause de la promotion des chances ?

 

Non. Je pense au contraire que 90 % des Français sont très sensibles au thème de l'égalité des chances. Je ne suis pas responsable de l'arbitrage des médias, qui donnent la priorité aux ministres « hyper visibles » qui ne font rien, au détriment des plus discrets qui agissent en profondeur. Je ne peux rien si à chaque fois qu'on favorisait l'ouverture de grandes écoles aux enfants des banlieues, c'est Gilles de Robien qui, pour son seul compte, récupérait le thème de l'égalité des chances dans l'Education nationale. Je n'allais pas convoquer les médias et clamer : « Ce n'est pas lui, c'est moi »…


Dans la logique marchande et marketing à laquelle les médias son assujettis, la promotion de l'égalité des chances n'est pas un produit « bankable »…

 

Effectivement, et c'est le cas de tout ce qui est de l'ordre de la construction, du progrès social, à long terme… Le caractère « bankable » de l'information repose sur la puissance du slogan, sur le caractère spectaculaire de son impact. Nicolas Sarkozy y est maitre, comme lorsqu'il veut « faire de tous les Français des propriétaires ». Une fumisterie, quand on sait qu'aucune banque ne prêtera jamais à la famille d'origine immigrée qui veut acquérir son petit appartement cours Gambetta. Mais qu'importe, l'auteur a martelé son slogan et phagocyté les médias. Et la population, emprisonnée dans l'ingurgitation de ce type de méthode qui condense et « textoïse » l'information, subit.


Vous dénoncez l'attrait du pouvoir suprême. Mais n'est-ce-pas l'hypnose du pouvoir et de la reconnaissance qui hier vous dissuada de démissionner alors que vous en aviez chaque jour envie, et aujourd'hui dicte votre besoin de poursuivre dans cette politique ?

 

Jamais je ne me suis laissé emporter dans le tourbillon du pouvoir. Chaque jour, j'ai marché sur deux pieds : l'un en recul dans ma posture critique, l'autre en avant dans l'action politique. Je n'aime pas commander les autres. Or commander est une drôle de responsabilité ; on est bardé d'une cour de prétendants, de rongeurs eux-mêmes fascinés par le pouvoir, qui espèrent trouver auprès du Ministre portes ouvertes pour leurs rêves professionnels. Le travail d'un homme politique c'est tout de même de servir la nation et que ses représentants, les passants, le reconnaissent.


Certes, mais dans votre essai vous vous focalisez sur la reconnaissance de votre personne bien plus que sur celle de votre action…

 

Pour que la lisibilité de mon action soit forte, il aurait fallu que je me résigne, que j'accepte des compromissions par rapport à mes propres convictions, que je sois docile. Tout cela, je l'ai refusé.


Vous constatez « qu'on vous a balancé dans la fosse aux ours sans formation ni préparation » et avez fait « seul » votre éducation de ministre. Cette négligence, incroyable, ne résultait-elle pas du fait que votre ministère était davantage un alibi, au contenu et aux moyens anémiques ?

 

Les actions que j'ai conduites prouvent que ce n'était pas un ministère alibi. Je ne parviens pas à expliquer les raisons pour lesquelles j'ai été à ce point livré à moi-même. A 48 ans, je me suis trouvé dans la peau du jockey au départ d'une course de trot. Au coup de starter, les trente autres chevaux ce sont élancés quand le mien demeurait stoïque. Je lui criais « Avance ! », mais ni lui ni moi ne savions dans quel sens le diriger. Et pendant ce temps, les autres attelages fonçaient, chacun concentré sur ses propres préoccupations.


Ce qui impressionne aussi, c'est que votre expérience ministérielle, loin de l'atténuer, a plutôt aggravé le dualisme de vos identités arabe et française…

 

Il existe des conditions qui morcellent le puzzle identitaire bien plus qu'elle n'aident à le réformer. Lorsque le candidat Sarkozy blâme les arabo-musulmans-africains pour courtiser l'électorat frontiste, le collègue-ministre Azouz Begag comprend qu'on cible là une partie de son identité, de son histoire personnelle, et qu'on livre en pâture au Front national celles de ses parents. Lorsque le même candidat prend à partie le chef de l'Etat en plein conseil des ministres en déplorant « qu'un ministre, ici présent, considère que je prend l'immigration comme chair à canon » alors que quelques jours plus tôt j'ai expliqué à la télévision « ne plus supporter que l'immigration soit utilisée depuis vingt-cinq ans comme argument électoral », l'amalgame et l'instrumentalisation me malmènent de manière abominable et maintiennent en conflit mes identités françaises algériennes, arabo-musulmanes.


Votre plus forte joie, ce sont les membres du Centre des Jeunes Dirigeants qui vous la donnent, lorsqu'ils vous accueillent à Saint-Etienne à leur congrès national. Est-il fortuit qu'elle émane du monde entrepreneurial ?

 

Ces entrepreneurs ont la jeunesse et le sens de la démocratie. Je partage avec eux un même souci de lier, de manière réaliste, production, rentabilité, valeurs humaines, enthousiasme, ouverture d'esprit, ceci dans le rejet de toute cristallisation, de toute haine.


Du sommet de l'Etat, quelle analyse sociologique et politique faites-vous de l'état de la France ?

 

Nous sommes en grand danger. Non seulement d'Europe, dont les Français n'ont pas encore compris qu'elle était notre seul recours, mais de fracture sociétale. 300 000 emplois dans le BTP ou l'hôtellerie restauration ne trouvent pas preneurs, simplement parce qu'une grande partie de la population susceptible d'accepter ces offres s'en détourne. Elle les rejette parce que les 1 500 euros de rétribution correspondante ne lui permettent pas de contenter son besoin de consommation. Ce décalage profond entre réalité du travail et les images, largement fantasmatiques, de la société de consommation - lesquelles ne risquent pas d'être apaisées par une croisière sur le yacht de Vincent Bolloré ou la réservation du Fouquet's -, contribue à la dislocation de la valeur travail. Dans cette société qui ne retrouvera jamais le plein emploi, qui ne fera pas croître les revenus de tout le monde, qui ne contentera pas les espoirs de tous d'accéder à des statuts supérieurs, chaque acte qui concourt à sacraliser le pouvoir suprême et l'accumulation financière conduit à l'explosion. Dans ces conditions, être exemplaire est un devoir, dont la première manifestation est de ne pas brandir des promesses qu'on ne tiendra pas. Droite et Gauche doivent avancer ensemble avec leurs différences, et pour dessein commun de réduire les sujets de fragmentation. Ce qui impose d'être bien davantage dans la dialogue, l'écoute, le respect, que dans le rejet de l'autre, dans l'antagonisation protéiforme, dans la stigmatisation manichéenne des « pauvres feignants » opposés aux « vertueux travailleurs ».

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