Michel Serres : « Grâce aux NTIC, le temps est d’amour »

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©Hamilton/Rea (Crédits : Hamilton/Rea)
Décédé samedi 1er juin 2019, Michel Serres a enseigné à l'Université Clermont-Auvergne. Dans cet entretien qu'il nous avait accordé en 2012, le philosophe, iconoclaste, déconstruit les postulats qui confèrent aux nouvelles technologies, et aux réseaux sociaux, la culpabilité d’une déliquescence humaine et sociétale. Au contraire, il se réjouit de ces outils grâce auxquels le “nouvel humain” peut entreprendre le chantier “le plus passionnant de notre époque” : renouveler les institutions et inventer de nouvelles communautés.

Article initialement publié le 27 juillet 2012

Votre essai Petite Poucette (Editions du Pommier) décortique la sociologie d'une jeunesse exposée à de profonds bouleversements. Une jeunesse que les drames de la guerre, de la famine, de la rusticité ont épargnée, mais qui est en proie à d'autres souffrances, consubstantielles à une société du chômage, de la cupidité, du matérialisme, de la virtualité... Cette génération est-elle davantage heureuse que désenchantée ? Ce "nouvel humain" qui "n'a plus la même tête", "ne vit plus dans le même espace", "ne parle plus la même langue", qui est-il ?

Cette réflexion vise à essayer de décrire un certain nombre d'événements colossaux qui ont secoué le XXe siècle et le début du XXIe siècle, et de saisir les circonstances et les conditions dans lesquelles un "nouvel être humain" est apparu. Au début du siècle dernier, les paysans constituaient 70 % de la population, et chaque métier, même d'avocat ou de médecin, avait une expérience directe avec l'agriculture ; la paysannerie concerne aujourd'hui 0,9 % de cette même population, et autant mes étudiants que de jeunes collègues n'ont jamais vu de vache ou de poussin ! La croissance verticale de l'espérance de vie ces dernières décennies produit des résultats tout à fait extraordinaires ; ainsi autrefois lors de son mariage un couple se jurait fidélité pour une quinzaine d'années ; dorénavant, pour soixante ans ! L'héritage, on le percevait dès 25 ans et les bénéficiaires pouvaient ainsi vivre confortablement ; en 2012, nombre de sexagénaires n'ont toujours pas hérité de leurs parents. Entre les deux guerres mondiales, sur les dix patients qui venaient consulter leur médecin, cinq étaient tuberculeux, quatre syphilitiques, le dernier était atteint d'une autre maladie ; aujourd'hui, seul cet "autre" fait l'objet d'une auscultation puisque les progrès de la médecine ont permis d'éradiquer l'essentiel des maladies d'antan comme, par ailleurs, de juguler la douleur physique. En 1850, seuls 8 % de l'humanité habitait dans les villes ; le paradigme est totalement inversé. Dans ma vie, j'aurai vu la population mondiale doubler à deux reprises, passant de deux à six milliards et demi d'habitants. Bref, les structures élémentaires de la société, le rapport au monde comme aux vivants sont bouleversés. Et c'est dans ce contexte que le "nouvel être humain" est né.

Autrefois, l'humain vivait d'appartenances - religieuses, statutaires... -, dont le "nouvel humain" s'est affranchi. Il s'est délesté du poids identitaire de ces cloisonnements. Lesquels toutefois avaient une vertu : celle de constituer un repère - y compris idéologique -, une ambition. Vit-on "bien" dans le déracinement ?

Ces "repères" sont un "tic". J'ai beaucoup navigué, et chaque marin peut faire la preuve qu'aucun repère n'est fixe. Tout tourne, tout est mobile, tout se déplace, de la voûte céleste au soleil. En revanche, il est exact que les appartenances anciennes s'écroulent les unes après les autres.

Qui donc aujourd'hui sait "faire" un couple ou un parti politique ? Plus personne ne "fait" communauté. Ce n'est pas que le "nouvel humain" ne sache plus faire, c'est qu'il n'est plus "chez lui" dans les communautés qui ont longtemps prévalu. Alors il cherche à en former de nouvelles, et c'est probablement l'entreprise la plus passionnante de notre époque.

L'irruption de ce "nouvel humain" peut-elle augurer une fracture intergénérationnelle, au risque d'affecter certains facteurs clés de la société : le vivre ensemble, le respect de la faiblesse, la transmission ? Cette fracture peut-elle aussi être d'ordre social, éducationnel, culturel, dès lors que le progrès technologique a créé de nouvelles?inégalités et n'a que très partiellement démocratisé l'accès aux savoirs ?

L'interrogation n'est pas d'ordre générationnel mais historique. Ce que la plupart des gens et des adultes ne comprennent pas, ce n'est pas la "nouvelle génération", c'est le "nouveau monde" qui est en train de se construire. Comment pourrait-il en être autrement dès lors qu'ils habitent, évoluent, travaillent dans des institutions - université, hôpital, politique, etc. - édifiées à un moment de l'histoire dans lequel elles sont demeurées figées ? Ces gens sont prisonniers de ces institutions désuètes, inadaptées au "nouveau monde" : voilà la véritable rupture.

En un siècle, les progrès technologiques et scientifiques ont accéléré le temps. Celui d'observer, d'examiner, d'arbitrer, de faire. Cette accélération se poursuit à une vitesse faramineuse. A-t-on franchi le cap du non retour, celui qui nous voit dépossédés de la maîtrise du temps, asservis à une instantanéité incompatible avec le temps biologique de la réflexion, de la décision, de la respiration ? Cette course contre la montre, par la faute de laquelle le temps pour soi est interrompu, traduit-elle un rapport anxiogène à la mort que l'on espère combler par un contrôle et un "remplissage" du temps ?

Ma vision d'ensemble, y compris du rapport au temps, est tout sauf celle qu'il est coutume d'associer à la "terreur", à la "prison", ou à la "peur". Bien au contraire. Marin, j'étais à Djibouti. Ma fiancée, qui deviendra ensuite ma femme, vivait à Bordeaux. Nous nous écrivions, et six semaines séparaient l'envoi de la réception du courrier. C'est-à-dire qu'un aller-retour épistolaire réclamait trois mois... On ne peut pas dire que ce délai correspondait à mon état d'âme ! Notre aventure déplacée soixante ans plus tard, comment se manifesterait-elle ? Avec nos téléphones et ordinateurs portables, nous serions en communication de manière instantanée. C'est ce temps immédiat qui est celui de l'amour, puisqu'il permet de transmettre un sentiment, de le partager, d'en réceptionner la réaction en temps réel. Autrefois, le marin parti chasser la baleine sur les côtes de la Nouvelle Angleterre quittait son foyer pour trois ans, et s'il faisait naufrage son épouse pouvait attendre le retour jusqu'à la fin de ses jours ; aujourd'hui un astronaute placé en orbite peut communiquer instantanément avec sa femme... L'éloge du "temps long" que l'on semble vouloir restaurer, me semble bien déplacée ; ce temps était inhumain, au contraire de celui que nous assurent les nouvelles technologies.

Ce "nouvel être" est celui des réseaux sociaux, dont vous faites l'éloge. Ces réseaux libèrent-ils bien, favorisent-ils bien la créativité, enrichissent-ils bien le lien social ? N'ont-ils pas aussi initié une nouvelle forme, déguisée, d'asservissement ? En effet, ils érigent de nouveaux cloisonnements, renouvellent le conformisme, l'uniformisation ou le communautarisme, chaque contributeur est épié et contrôlé, l'imperméabilité entre sphères privées et publiques est effacée, la tyrannie de la transparence s'impose... Bref, ils constituent des ghettos modernes, voire, déplorent des sociologues, une version contemporaine du totalitarisme...

En général je m'interdis de juger entre le bien et le mal, et préfère analyser l'état des choses. Retenons l'exemple des sphères privée et publique dont l'étanchéité aurait soi-disant disparu. Mais croyez-vous qu'elle existait autrefois ? L'individu évoluait au sein d'une tribu, la famille, constituée de toutes les générations qui cohabitaient sous un même toit. Pensez-vous que sa sphère privée était protégée ? Non. L'individu "privé" est né très récemment. Il est notre contemporain.

Est-il un progrès ?

Evaluer le progrès supposerait du temps qu'il soit linéaire. Or il est disparate, il est comme un paysage, très varié, où se croisent des vallées fleuries - le progrès - et d'autres désertiques - la régression. Parfois un même objet peut contenir les deux extrêmes. La télévision, par exemple. Elle constitue un progrès technologique considérable, mais aussi un motif de sacrifice humain et de régression si j'en juge par la plupart des programmes dont les cadavres capturent l'image et au sein desquels la mort est le mot le plus répandu.

L'espérance de faire naître, grâce aux réseaux sociaux, des rapports plus égaux et une nouvelle expression de la citoyenneté est-elle crédible ? Les aspirations et les exigences de ce "nouvel humain" peuvent-elles augurer une "nouvelle démocratie" ?

Cette question, politique, de la démocratie est difficile à régler. Elle interroge la problématique du savoir et la "présomption de compétence". Longtemps des élites ont été les seules titulaires du savoir, qu'elles dispensaient à des interlocuteurs jugés incompétents. C'était le cas du médecin avec son patient ou de l'enseignant avec l'apprenant. Cet aréopage, très exclusif, d'experts n'est plus. Lorsque je pénètre dans l'amphithéâtre et m'adresse aux étudiants, je peux présumer qu'une partie d'entre eux s'est déjà informée du contenu et de la crédibilité de l'enseignement que je vais partager. Dans les années cinquante, lorsque je m'étais orienté vers l'épistémologie - ou théorie des sciences -, nous étions une poignée de professionnels dans le monde ; aujourd'hui, à l'aune de l'avis que chacun d'entre nous peut avoir aussi bien sur le nucléaire, la génétique, que les OGM, nous sommes plusieurs milliards d'épistémologues... Bref, une nouvelle démocratie du savoir s'est imposée.

L'offre politique meurt, mais la demande politique croît. Cette nouvelle démocratie du savoir peut-elle permettre de combler le hiatus ?

Il est difficile de l'expliquer ou même d'en circonscrire les manifestations, mais je perçois que les choses commencent de s'articuler. Nous traversons une crevasse dont nous pouvons estimer la profondeur et la largeur ; il nous manque encore d'en percevoir clairement la lèvre avale.

La Toile est-elle une "bonne" réponse à un mal qui frappe aussi la jeunesse : l'isolement ? N'a-t-elle pas "aussi" imposé une dictature, au nom de laquelle ne pas être dans le réseau social signifie une marginalisation synonyme de ringardisation et de disqualification ?

Effectivement les jeunes sont dans une solitude dont ils demandent à s'extraire. Mais relisez Madame Bovary. Le roman de Gustave Flaubert est très instructif sur les problématiques de solitude et de virtualité à une époque où pourtant rien des réseaux numériques actuels n'existait. Le sujet du rapport à l'information ou de l'excès d'informations n'est pas vraiment nouveau. Après la découverte de l'imprimerie, des philosophes aussi éclairés que Leibnitz pronostiquaient que cette "horrible" masse de livres allait précipiter bien davantage vers la barbarie que vers la culture. Les mêmes prophéties accompagnent la prolifération des réseaux. Or si solitude il existe bien, c'est simplement qu'à l'heure de la naissance de nouvelles communautés certains n'y trouvent pas encore leur place.

"Par la faute des réseaux, nous assistons à une reféodalisation de la société", juge le sociologue Pierre Musso, l'identité de l'individu, autrefois conditionnée au territoire et à la temporalité longue étant dorénavant assujettie à l'éphémère, à la mobilité, à la disparition des distances. L'impression est que l'"on" n'existe plus qu'au travers de l'autre ; il n'y a qu'à voir le désarroi de ceux exposés au silence de leur boîte mail ou de leur smartphone. Les réseaux sociaux diluent-ils ou au contraire libèrent-ils l'identité des participants ?

Les réseaux sociaux sont les tentatives contemporaines de construire une nouvelle communauté. Et dans leur creuset l'identité peut y trouver son compte. A-t-on connaissance dans l'histoire d'une communauté qui, comme Facebook, a regroupé 750 millions d'individus ? Non, bien sûr. Vous rendez-vous compte : 10 % de la population de l'humanité est aujourd'hui reliée par un réseau social. Quelle que soit la disparité des motivations, n'est-ce pas impressionnant ?

Daniel Parrochia, professeur de philosophie à l'université Lyon 3, estime que le mythe d'une mondialisation heureuse et d'une planète harmonieuse, érigées grâce aux vertus de l'intelligence collective et de l'interconnexion des réseaux, est un "leurre". Et de rappeler l'étymologie du mot réseau : "rétis. Qui signifie filet. Or qu'emprisonne-t-on dans les filets si ce n'est la liberté de celui que l'on capture ?". La solidarité de proximité est abîmée, la société apparaît morcelée et désunie, l'individualisme prospère. Jamais l'information n'a été aussi universelle, jamais on n'a autant été en connexion les uns les autres ; pourtant ni l'humanité ni la fraternité ni l'altruisme ne semblent avoir progressé... L'impression est que nous sommes parfois plus proches du lointain mais plus loin des proches. A quoi sert-il d'être en lien avec un Brésilien si l'on n'est pas mieux capable de regarder son voisin ?

A tous ceux qui jugent que l'ère contemporaine est dégradée et que les solidarités sont atrophiées, je vais rappeler les joyeux effets de la belle solidarité d'"autrefois", celle que formaient la nation, la patrie, la paroisse : Première Guerre mondiale, révolution russe de 1917, avènement de Franco et de Mussolini, ravages du nazisme et du stalinisme, guerre civile en Espagne... Au bas mot, ce sont 250 millions de morts que ces "vertueuses solidarités" ont engendré... Cessons une fois pour toutes cette nostalgie pour des appartenances en réalité plus meurtrières les unes que les autres.

Quant aux différences de traitement, qu'il soit lointain ou proche, des liens humains, là encore méfions-nous. Il est très facile d'aimer un Québécois parce qu'il est à 10 000 km. Le plus difficile est d'aimer son prochain. Pour preuve, 60 % des homicides sont perpétrés en famille, et dans 90 % des cas de meurtre l'assassin et/ou la victime se connaissaient très bien. N'importe quel intellectuel français vous dira qu'il faut aimer le Libyen ou le Syrien, mais on ignore la manière dont il traite sa femme. Peut-être même la bat-il en rentrant chez lui ?

La société du spectacle a disqualifié l'anonymat. L'individu est, paradoxalement, en mal de reconnaissance et de valorisation. Les réseaux sociaux donnent-ils aux utilisateurs l'illusion d'échapper à cet anonymat ? La multiplication des blogs personnels, mais aussi les pulsions impudiques, exhibitionnistes, narcissiques, et égocentriques que ces réseaux encouragent, traduisent-elles la conviction - ou l'espérance - que "l'on compte", que "l'on est important", simplement que "l'on existe" ?

L'exhibitionnisme et le narcissisme n'ont pas attendu les nouvelles technologies pour se manifester ! L'anonymat a commencé à devenir une réalité très sérieuse il y a deux à trois siècles, lorsque sont apparues les premières grandes villes. Auparavant, tout le monde se connaissait dans les petites structures, citadines ou campagnardes. Mais l'anonymat a aussi des vertus, et permet notamment des libertés. C'est d'ailleurs parce qu'elles délestent les habitants d'une omniprésence, pesante voire infernale, du lien social que les grandes villes sont devenues si recherchées. La notoriété publique peut constituer une véritable catastrophe individuelle. Moi-même l'ai vécue avec grande peine.

On le constate dans nombre de métiers - notamment de journaliste : la culture de la virtualité s'est imposée au point que la rencontre physique n'est plus aussi essentielle. Dans quelle mesure cette virtualité des moyens de communiquer affecte-t-elle l'authenticité, l'émotion des relations humaines ? Car finalement comment évoquer une relation humaine lorsque la dimension non verbale et para-verbale - l'attitude, le regard, les gestes, le silence - est niée ?

La question présuppose que la relation vivante, ce que l'on appelle le présentiel, est très supérieure au virtuel. Mais si le présentiel peut être le meilleur, il peut aussi être le pire. Telle personne devient un mathématicien convenable parce que son professeur l'apprécie beaucoup et qu'elle lui rend au centuple ; telle autre échoue à devenir un habile manipulateur de langue étrangère parce que son professeur d'anglais la déteste et qu'elle aussi le lui rend au centuple... Des études démontrent que le téléphone portable améliore la relation entre parents et enfants. Pourquoi ? Justement grâce à l'absence de présentiel ; il est en effet nettement plus aisé de s'adresser par cette voie à quelqu'un qui vous impressionne. Il est donc faux de cataloguer positivement le présentiel et négativement le virtuel. Le théorème d'Esope éclaire ce fait et sur les antagonismes de toute situation. Un jour le maître demande à son esclave de lui préparer le meilleur met du monde. L'esclave lui sert un plat de langue, et le maître se régale. Le lendemain, le maître exige du même esclave la pire des recettes. Ce dernier confectionne le même plat de langue. Furieux, le maître le menace de fouet. Alors l'esclave lui répond : "La langue est la meilleure et la pire des choses. Avec elle je peux dire je t'aime mais aussi je te hais". Effectivement, avec la langue on peut être perfide, joyeux, méprisant, aimant, abominable ou compatissant. Et ce qui caractérise ainsi la relation présentielle vaut bien sûr pour la relation virtuelle.

C'est dans le désordre, l'indiscipline, la désobéissance, le décloisonnement que germe la capacité de créer. L'architecture de notre société, et notamment la charpente numérique qui la régit, s'y prêtent-elles ?

La créativité et l'inventivité sont aujourd'hui les mots les plus à la mode, notamment dans l'entreprise. On aime bien "expliquer" qui par l'éducation, qui par une rencontre exceptionnelle, qui par des gênes... le processus à partir duquel tel grand découvreur s'est illustré. Mais en réalité, il n'existe aucune méthode au service de l'inventivité, il n'existe pas de chemin qui pave la capacité créative. Personne ne sait ce qui conduit à être créatif. Sinon, tout le monde le serait ! Non, la créativité est réellement un mot vide de contenu.

Facebook malmène, même défigure la consistance d'un des plus beaux mots de la langue française : "ami". Ne faut-il pas blâmer ce travestissement, cette exploitation utilitariste et marchande d'un des sentiments les plus fragiles et vitaux de l'espèce humaine ?

Il est vrai que dans l'histoire, jamais, absolument jamais personne n'a déshonoré le mot ami ! La traîtrise est apparue avec Facebook (rires) !

Avec le numérique, nous sommes envahis de connaissances. Le savoir, l'information viennent à nous. Ce flux descendant transforme-t-il notre rapport à l'acquisition et simultanément à l'intégration du savoir ? De quelle manière impacte-t-il l'évolution de notre intelligence ?

A chaque grand passage - de l'oral à l'écrit, de l'écrit à l'imprimé, de l'imprimé au journal télévisé - s'est produit un "changement de l'intelligence". C'est par exemple à l'époque du passage de l'oral à l'écrit que les mathématiques et l'arithmétique ont été inventées et que les mécanismes de la mémoire ont connu une importante transformation. A cette époque, l'impossibilité de prendre des notes obligeait à disposer d'une grande mémoire grâce à laquelle on pouvait transmettre oralement, dans les moindres détails, une information ou un événement. C'est alors que la mémoire est passée du cerveau à l'écriture, et au gré des progrès technologiques a décliné. Est-ce grave ? Montaigne aspirait à ce que les têtes "bien pleines" fassent place à des têtes "bien faites". Qu'est-ce que cela pouvait signifier, à cette époque de l'imprimerie ? Que la capacité mémorielle à ingurgiter toutes sortes de savoirs n'avait plus d'intérêt au moment on l'on disposait de ces savoirs dans les livres. Transposé au XXIe siècle, cela veut dire que l'irruption de nouveaux supports modifie le travail et l'utilité de la mémoire, et y juxtapose le phénomène d'externalisation. En clair, nous ne pensons plus comme hier, notre intelligence ne travaille plus de la même façon. La nature des savoirs est différente, et notre intelligence s'y adapte.

Longtemps, notre intelligence fut celle des mains. Le discrédit de l'exercice manuel résulte-t-il en partie de cette sacralisation de l'outil numérique ?

Que pratique Petite Poucette ? Elle a son portable en main, et nous fait découvrir le sens profond du mot maintenant. Maintenant, ça veut dire Main Tenant. Avec cet objet posé dans sa paume, elle "tient en main" toute l'information du monde, chaque lieu de la planète, mais aussi sa famille, ses amis... En actionnant son pouce, elle se met immédiatement en lien avec chacun d'eux. Il s'agit là d'une nouvelle fonction de la main, même d'une invention que nos ancêtres n'avaient pas prévues.

Etre sur les réseaux, c'est être constamment en mouvement, en réactivité, c'est aussi être dans l'attente, presque pathologique, de clics, de mails, d'"amis" dont l'existence et la multiplicité rassurent, mais dont l'absence peut provoquer une panique : celle de se croire seul...

Mais Madame de Sévigné vivait les mêmes tourments lorsqu'au cours des vingt-cinq ans de correspondance avec sa fille, la Comtesse de Grignan, elle attendait chaque réponse à ses missives... Cette problématique est, elle aussi, récurrente ; seuls changent les conditions et les supports.

"Je voudrais avoir 18 ans, puisque tout est à refaire, tout reste à inventer", confiez-vous. 18 ans en 2012, c'est un bel âge ?

J'ai 18 ans... mais dans le désordre ! Voilà ma réponse. Que signifie-t-elle ? La plupart des livres sont produits dans le prisme de la génération et du savoir d'"avant" ; j'ai tenté de transporter ce point de vue de l'autre côté. Et ce que je vois autour de moi me paraît bien obsolète. Institutions, sociologie, manières de penser ou d'agir : tout est vieux. Tellement vieux. De la télévision à l'exercice politique, de l'enseignement aux universités...

Petite Poucette est préférée à Petit Poucet parce que vous avez davantage confiance en la femme qu'en l'homme, "arrogant et faiblard"...

J'enseigne depuis quarante ans. Et depuis quarante ans, j'observe au quotidien que les étudiantes sont meilleures - c'est-à-dire bien davantage expertes, travailleuses, intelligentes, informées - que leurs homologues masculins, sans doute parce qu'elles ont plus à "montrer" que ceux qui se sont accaparé les leviers du pouvoir. Notre société?n'est pas moins machiste que celle que nous dénonçons en Afghanistan. D'ailleurs, lorsque j'interviens devant les "staffs" en entreprise, je m'adresse à ces "Messieurs les Talibans" et invite les femmes à se lever. Combien sont-elles : un, deux, trois pourcents ? En quarante ans, j'ai assisté à la victoire des femmes. Mais cette victoire n'est pas complète. Et elle n'est pas acquise.

De quelle manière les nouvelles technologies modifient-elles l'expression et l'application de la fidélité ? Les principaux utilisateurs, la génération des trentenaires, apparaissent dans les entreprises peu fidèles...

La fidélité était très observée dans les temps précédents. Croyez-vous que l'adultère et la traîtrise étaient absents ? Je ne sais traiter l'impact des réseaux sociaux sur la fidélité ; je sais en revanche que sans eux il n'y aurait pas eu de Printemps arabe. Je sais aussi que, notamment avec leur concours, les conditions semblent réunies pour qu'émerge un printemps occidental...

Contre quoi appellera-t-il à lutter ?

Contre l'endormissement des médias. Oui, contre leur fonction dormitive, soporifique, narcotique, par la faute de laquelle les sociétés occidentales ne s'aperçoivent pas qu'elles sont vieilles. C'est d'ailleurs pourquoi je me réjouis de ces nouvelles technologies, car elles réveillent de ce sommeil-là, de cette absence de lucidité dans lesquels la société du spectacle a plongé la culture.

La connaissance est aujourd'hui dominée par les sciences dites dures. Les sciences humaines et sociales ne cessent d'être dévalorisées. Quelques tentatives, comme la fusion à Lyon des deux ENS travaillent bien à juguler le phénomène, mais la loi qui s'est imposée, notamment dans les recrutements des entreprises, est explicite. Nous sommes loin de l'Amérique où vous enseignez...

Détrompez-vous. La société américaine est encore plus vieille que son alter ego européen. On ne revalorise pas une filière. Elle a à se revaloriser elle-même. Si les sciences humaines débordaient d'inventivité, elles n'auraient pas besoin de chercher du secours. Si, de leur côté, les domaines de l'astronomie, de la physique quantique, de la biochimie, inventent autant, ils ne le doivent qu'à eux-mêmes. Tout corpus intellectuel s'impose de lui-même ou s'érode de lui-même, et n'a besoin d'aucun apport extérieur. Il est seul responsable de sa situation. Lorsqu'une science n'invente plus suffisamment, elle perd de son crédit. Et à cela, personne ne peut rien.

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Commentaires
a écrit le 11/02/2014 à 12:50 :
Très intéressant et intellectuellement stimulant, mais bigrement optimiste, je dirais même beaucoup trop !...
L'opposition avec le "vieux monde", auquel je reste personnellement très attaché, est bien trop binaire.

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