Jean-Christophe Rufin : « Le Chemin de Compostelle, une parabole de la vie »

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©Hamilton/Rea (Crédits : Rea)
De retour de quatre mois de marche solitaire sur le Chemin de Compostelle, l'Académicien s'est trouvé mu du désir de rapporter des émotions, des transformations, et des leçons tour à tour légères et considérables, qui interrogent ou bousculent chaque lecteur d'Immortelle randonnée (Editions Guérin).

Quatre mois à arpenter 800 km du Chemin de Compostelle : devient-on un « autre » homme après une aventure qui mêle à un point aussi paroxystique les émotions, les sentiments, les épreuves les plus antithétiques ?

 

Devient-on soi-même ou un autre ? A cette interrogation, sous-jacente à toutes celles qui se posent à soi lorsqu'on accomplit ce pèlerinage, il est difficile de répondre avec clarté. Je n'ai pas le sentiment d'avoir « progressé » en terme de réflexion, et il est complexe de détailler précisément les contours, les ressorts, les manifestations d'un quelconque changement. En revanche, et c'est là l'une des caractéristiques du Chemin, j'ai la perception d'avoir été transformé presque à mon insu. Cette perception, on l'associe davantage à un retour à soi-même qu'à l'éclosion d'une nouvelle personnalité.


« Pourquoi ? » Oui, pourquoi s'engage-t-on dans une telle aventure ? Cette question est omniprésente, et pave chaque kilomètre parcouru, chaque averse éprouvée, chaque blessure pansée. Mais finalement, trouver une réponse à cette interrogation est-il si essentiel ? N'a-t-on pas le droit de « faire » sans forcément y associer une explication ? Demande-t-on au peintre de disséquer, de justifier le mouvement de la main ou l'œuvre aboutie ?

 

Effectivement, le Chemin enseigne très vite d'éliminer cette question du « pourquoi », d'ailleurs essentiellement posée avant le départ. L'interrogation s'éteint d'elle-même dès que l'on est engagé dans le périple, et ne réapparaît qu'au retour dans la bouche d'un entourage ou d'interlocuteurs qui ne se sont jamais aventuré à Compostelle. Cette « disparition » traduit certainement un phénomène profond : l'effacement de la différence entre l'avant et l'après. Avant de s'engager, on imagine en effet pénétrer dans un monde radicalement différent et même inédit, intriguant ; en réalité, ce qui domine est la continuité entre les deux temporalités, signifiant là que le Chemin est simplement une parabole de la vie. Le marcheur s'immerge dans un mystère : celui de la création. Et, en effet comme pour la main du peintre, on n'a pas à expliquer ou à justifier le mystère.


Dans la société, l'impression est que toute situation de solitude est imposée, redoutée, rejetée. Le plaisir de la solitude, la jouissance du vide forment deux émotions volontiers niées…. et que vous rebaptisez en « délicieux compagnon » qui apparaît progressivement sur le Chemin…

 

Cette solitude constituait, pour moi, une aspiration particulièrement importante après mon expérience de diplomate. Les trois années que j'avais passées à la tête de l'ambassade de France au Sénégal et en Gambie de 2007 à 2010 furent celles d'une négation de la solitude. Jamais je n'étais seul, j'étais même constamment sous surveillance, y compris lorsque je ne m'y attendais pas du tout. Un jour, mon fils aîné m'offrit de grandes palmes de plongée, que je m'empressai de tester seul, loin de tous les regards, dans une contrée déserte et isolée. J'en revins le lendemain griffé d'écorchures après que les courants et les vagues m'eurent projeté sur les rochers qui bordaient la côte. « Monsieur l'ambassadeur, vous avez eu des problèmes avec vos palmes ? », me questionna l'un des gendarmes en faction… Voilà ce que fut mon quotidien en Afrique. De retour en métropole, je redécouvris un espace de solitude mais estimai important de lui affecter un cadre approprié, une dimension inédite. En effet rien n'est plus dangereux que de subir la solitude, car tout exercice passif devient source de manque, objet de crainte, et même synonyme d'abandon voire de mort. Une telle solitude, c'est de manière active qu'il faut l'apprivoiser afin de conjurer tous ces spectres et de lui donner un sens. A cet égard, le Chemin confère à la solitude et au dépouillement une valeur particulièrement élevée et positive : ils deviennent des compagnons bien davantage que des adversaires.  


Parmi les motivations non forcément de départ mais qui apparaissent peu à peu, existe-t-il la volonté, paradoxale avec la quête intérieure, de fuir une partie de son monde, mais aussi une partie de soi, cette partie sale, honteuse, misérable que chacun de nous porte ?

 

Je ne suis pas certain. Le sentiment de « me » fuir, je l'ai davantage éprouvé lors de ce passé récent qui me happait vers une espèce de divertissement pascalien constitué d'agitations, d'honneurs, de cérémonies permanents et souvent dépourvus de sens. Or sur le Chemin, qui éloigne physiquement des lieux familiers, la superposition habituelle des « écrans » s'efface. On est face à soi, face à ses questionnements, face à ses limites. Et on se rapproche de soi.


A ainsi souffrir et baisser la garde qui protège des autres et surtout de soi, on apprend sur ses faiblesses, ses failles, et ainsi on réhabilite les vertus de la fragilité. Ce peut être effrayant, car on prend conscience de ce que l'on est intrinsèquement. Etre à ce point et si longtemps seul avec soi est une prise de risque, peut-être aussi une mise en danger. Avez-vous découvert en vous-même des cavités, heureuses ou indicibles, que vous ignoriez ? Est-ce dans cette mise en péril de soi que l'on approche la Vérité ?

 

Cette peur, je ne l'ai pas connue, car la solitude m'est coutumière. Je fuis les charges officielles, et consacre de longs mois dans ma maison de montagne à écrire. Or l'écriture et, au-delà, cette discipline, forment elles-mêmes une sorte de traversée solitaire.


Avec le « sac à dos » est évoquée une parabole de la vie. Au début du périple, on le charge, par « peur » de manquer. Puis au fur et à mesure de sa mise à nue personnelle, on le déleste. « Le poids, c'est de la peur ». Or la société n'a jamais été autant productrice de protections, d'assurances, qui toutes concourent à se « prémunir ».

 

Ce périple vers Compostelle m'a effectivement permis d'établir une distance à l'égard de certaines de mes peurs. Ce « poids de la peur » n'incarne pas une angoisse existentielle, mais plutôt concentre l'ensemble des petites peurs, parfois infimes mais répétitives, qui, au fond, tissent une personnalité. Peur d'être en retard, peur de manquer, peur d'avoir froid, peur d'avoir faim, etc. Des peurs sur lesquelles, une fois en chemin, on se focalise et que l'on met en perspective, quotidiennement, avec ce poids autant physique que philosophique que l'on charrie sur son dos.

Je dois toutefois reconnaître qu'avant le départ a surgi le sentiment, étrange, que cette aventure exhalait un parfum mortifère. Je me suis surpris à mettre de l'ordre dans ma vie, à organiser les conséquences de ce que j'assimilais à la perspective de disparaître. Rien dans ce périple n'avait de caractère risqué ou exceptionnel, et pourtant j'éprouvais une espèce d'ablation, m'invitant à préparer et même à répéter ma mort, comme si j'étais atteint d'une maladie incurable. Cette perception, cette conscience inédite d'une forme d'irréversibilité, constituèrent une grande angoisse, qui toutefois s'évanouit dès que je commençai d'arpenter le Chemin.


Depuis votre retour, vous êtes-vous défaits de certaines de ces peurs ?

 

Oui, la principale d'entre elles étant celle que l'on éprouve pour les autres à l'idée de disparaître. Or cette peur n'interroge pas que le cercle intime, qu'il soit familial ou amical. Sous son écorce fourmillent bien d'autres déclinaisons. Par exemple la question que l'on se pose sur la place, la représentation, la lisibilité sociales, qu'on a l'impression de devoir à tout prix honorer parce qu'elles démontrent que l'on est « vivant » pour les autres, que l'on demeurera dans leur mémoire. Auparavant, je répondais volontiers aux sollicitations des médias, parfois même je voulais coûte que coûte être « présent » non pour assouvir un orgueil, une vanité, une fatuité quelconques, mais simplement pour conjurer la peur d'être oublié. Aujourd'hui, ce réflexe a disparu : j'établis un filtre extrêmement sélectif et épouse une discipline à laquelle je me tiens sans aucun effort, très naturellement.  


Vous avez établi une nouvelle hiérarchie de l'« essentiel »...

 

Absolument. Désormais, je hiérarchise mes priorités et arbitre les sollicitations à partir d'une indication principale : le sens de mon intervention. C'est en évaluant l'envergure de ce sens que je décide de mes engagements. Et depuis que je distingue mieux l'essentiel de la futilité, depuis que mon discernement répond à des critères plus exigeants, « vrais », et davantage conformes à ce que je « suis »,  je me sens bien plus léger…


… et avez peut-être appris aussi à relativiser votre « utilité », autant strictement personnelle que contributrice à votre environnement - littéraire, médiatique, etc. ?

 

En réalité, chaque fois que je soulève cette question, fondamentale, de l'utilité, je suis ramené mécaniquement à mon métier d'origine : la médecine. C'est en effet surtout, et peut-être même seulement, dans mon activité de médecin que je me considère utile. A tel point d'ailleurs qu'à chaque retour d'une longue aventure, je veux m'imposer de reprendre l'exercice de mon « véritable » métier. Malheureusement, ce n'est guère compatible avec l'ensemble de mes autres engagements.


Pourquoi vous sentez-vous davantage utile en qualité de médecin que d'auteur ?

 

Je ne néglige pas la valeur de l'écrit ni l'intérêt de mes écrits. Et je ne conteste pas que les livres peuvent être utiles, être d'un secours substantiel auprès de lecteurs, innerver un sens. Simplement, l'utilité sociale de l'écrivain est faible, voire nulle, contrairement à celle du médecin. D'autre part, la formation et l'exercice de cette profession sont durs, exigeants, concrets, réclament une discipline importante et « exposent » émotionnellement. C'est pourquoi je me présente toujours « médecin », jamais « auteur ». Toute autre activité semble dès lors sinon futile en tous les cas secondaire.


Le Chemin, c'est aussi l'opportunité de vivre la liberté d'une manière inédite. En concluez-vous que dans son quotidien, personnel ou professionnel, l'individu fait un emploi incongru de sa liberté ?

 

Ne soyons pas si sévère. Le Chemin n'est pas la liberté, il est même en réalité une forme d'astreinte puisqu'il contraint jour après jour à accomplir un effort qui pèse de plus en plus. Se lever chaque matin, hisser son sac, affronter la pluie, marcher 40 km, dormir dans des conditions bien peu orthodoxes… En revanche, le Chemin prépare à la liberté parce qu'il oblige au dépouillement.  Peu de temps après mon retour, lors de l'écriture de Le Grand Cœur - une biographie de Jacques Cœur -, j'ai situé à sa disgrâce, à l'écroulement de son pouvoir et de sa richesse, et donc à son incarcération, le moment où ce grand argentier et voyageur du XVème siècle rencontre la véritable liberté. C'est en effet en prison, nu, débarrassé de tout ce qui avait fait sa puissance, qu'il confie être « enfin » libre. Chacun possède sa propre définition de la liberté, son propre chemin pour y parvenir. De mon côté, je pense qu'on ne l'approche vraiment que lorsqu'on s'est affranchi des carcans qui font écran. Des carcans matériels, mais aussi constitués de toutes les exigences sociales, de toutes les responsabilités professionnelles, etc. Le Chemin amène à regarder ces entraves autrement, et incite à les mettre sur le bord. Et c'est lorsqu'il a bien préparé le pèlerin, lorsqu'il l'a bien « vidé », que ce dernier jouit comme jamais de la liberté. Et l'une des propriétés les plus mystérieuses du Chemin, c'est qu'une fois revenu dans le « monde réel » on ne se départit pas de cette liberté. Car on a circonscrit, pour toujours, l'essentiel.


C'est alors aussi que vous prenez conscience de votre insignifiance, de votre presque invisibilité.

 

Face à l'étendue du chemin, face à l'immensité de la tache à accomplir, face au poids considérable de l'histoire de ce Chemin et du nombre de pèlerins qui l'ont parcouru, on prend conscience que l'on n'est rien et en même temps on y vient pour apprendre un peu plus que l'on est tout. On est un « géant nain », à la fois « au comble de l'humilité et au faîte de sa puissance ».

 

Vous êtes d'autre part un alpiniste chevronné. Or, dans la face ouest du Dru ou dans le Linceul aux Grandes Jorasses, on est également infiniment petit. Infiniment petit dans le monde contemporain, infiniment petit dans l'histoire du monde. Cette dualité, comment l'interprète-t-on ?

 

Qu'est-ce qu'un pèlerin ? C'est un point à l'horizon sur un minuscule chemin et au sein d'un espace immense. Il passe son temps à se voir de loin à travers l'autre, car au contraire de son quotidien habituel qu'il traverse tel un myope se heurtant à chaque obstacle formé par un mur, un bureau, un trafic, ou un interlocuteur, le pèlerin saisit sur le Chemin l'opportunité de regarder loin, très loin devant lui et de manière extrêmement nette. Et ce qu'il voit en premier lieu, c'est la place qu'il occupe dans le monde contemporain et dans l'histoire du monde, c'est-à-dire effectivement une place infiniment petite et infiniment éphémère. Mais il éprouve aussi un délicieux orgueil à n'être rien, d'où il extrait a contrario un sentiment presque de puissance. Ainsi, de se retourner et d'apercevoir, au loin, un col de montagne que l'on a franchi deux jours plus tôt par la seule endurance de ses jambes et de son mental, rend fort. L'infiniment petit devient extrêmement grand...


Lorsque vous mettez cette conscience objective de vous-même en perspective de la reconnaissance, considérable, que les codes sociaux vous réservent depuis de nombreuses années, vous interrogez-vous autrement sur votre véritable « importance » ?

 

Le pèlerinage n'a fait que consolider mes convictions : je ne me suis jamais fait d'illusions sur la valeur et la réalité des louanges…. Je suis très attaché à la perpétuation d'un certain nombre de traditions, comme celles, par exemple, qui accompagnent les événements ou les interventions à l'Académie Française. Il est des cérémonies qui ont du sens, qu'il faut préserver, et dont on retire une certains satisfaction. Mais une fois l'habit reposé sur le cintre, il faut quitter cette peau artificielle et éphémère pour recouvrer la réalité. Le danger est d'assimiler ce que l'on est intrinsèquement aux honneurs ou aux fonctions, et pour cela il faut savoir faire preuve de toute la distanciation, de toute l'humilité, de toute la lucidité nécessaires.


Et le Chemin peut aider à mieux saisir et à conjurer les périls que secrète la confusion des genres….

 

Effectivement. Et parfois quelques comportements peuvent étonner. Ce pèlerinage, je l'ai conçu au départ, vécu, puis rapporté au retour dans une logique de rupture. Rupture d'avec les codes habituels de mon existence, rupture dans le silence et le secret - personne n'était informé préalablement, jamais je n'avais imaginé en décliner une narration et d'ailleurs je n'ai pris aucune note -, rupture nécessaire pour se faire totalement oublier et ainsi s'oublier soi-même. C'était, à mes yeux, la condition indispensable pour vivre une expérience personnelle existentielle. Vous imaginez ma surprise lorsque, invité sur France Inter à commenter le livre, je dus échanger en direct avec Axel Kahn parti pour un Tour de France pédestre… Je ne juge nullement cette démarche, et d'ailleurs son auteur en expliqua fort bien la motivation ; toutefois, cette image, antithétique, du marcheur solitaire relié par téléphone portable à des centaines de milliers d'auditeurs, me laissa perplexe….

 
« Il faut souffrir pour être heureux », emploie-t-on usuellement. La dimension sacrificielle est partie intégrante de la volonté du marcheur. Est-elle naturelle dans notre culture occidentale ? Par quels ressorts physiologiques et psychiques parvient-on à faire de la souffrance physique le terreau d'un plaisir émotionnel ?

 

La pratique de l'alpinisme est, à cet égard, riche de leçons. Après chaque retour d'une ascension exposée, délicate, éreintante, dans laquelle on s'est engagé parfois au-delà de ce dont on se croyait capable, la première impression est de définitivement tourner les talons et d'abandonner cette pratique. Puis, très vite, on se ravise, car tout ce que cette expérience a d'extraordinaire, tout ce qu'on a pu découvrir de beau autour de soi et de dense au fond de soi, prennent le pas et s'imposent. Ce qui distingue les deux efforts, c'est que celui déployé sur le Chemin est répétitif et long, très long, au contraire de celui réalisé en montagne, bref et aigu. Ce pèlerinage qui mène à Compostelle, chaque journée consacrée à refaire les gestes de la veille l'apparente à un chemin de… croix.

Ce que le Chemin révèle et qu'on peut assimiler à une forme de « conscience physique », c'est que peu à peu le fonctionnement entier du corps devient conscient. Dans notre quotidien, on déjeune « parce que c'est l'heure » ; sur le Chemin, « quand on a faim ». Ainsi débarrassé des codes sociaux et des conditionnements de toutes sortes, on revient donc à notre source physique, à l'authenticité du corps et de l'esprit, dans le sillon desquelles on réinscrit notre rythme.


Ce Chemin est le lieu de belles rencontres, mais pas d'une solidarité ou d'une fraternité particulières. Cette désunion entre la souffrance physique et cette double vertu n'était d'ailleurs pas rare chez les déportés des camps d'extermination. Est-ce dû au fait que lorsqu'on est trop à l'intérieur de soi-même, par goût ou malgré soi, on n'est plus en mesure ou simplement on ne souhaite plus être dans l'empathie ? N'est-ce pas un paradoxe dès lors qu'on peut considérer qu'être au mieux au fond de soi doit servir son humanité et son altruisme ?

 

Lorsqu'un pèlerin est en souffrance ou en grande difficulté, il peut compter sur autrui. Mais il est tout aussi exact que chaque « Jacquet » est porté par un « chacun pour soi », qui explique d'ailleurs que des groupes se fassent et se défassent au gré des écueils et des différences de rythme, sans que cela ne semble poser problème. Il y a là un caractère inéluctable, une fatalité dont tout le monde s'acquitte. Les groupes autoformés sur le Chemin résultent souvent d'opportunités et sont friables ; en revanche, à la lecture des nombreux témoignages qui m'ont été adressés depuis la publication du livre, je saisis l'existence d'une entraide solide et constante au sein des groupes partis ensemble, avant le départ, à l'aventure.


Ce sac à dos, dont le volume du contenu progresse de manière inversement proportionnelle à la frugalité dont on se laisse emparer, c'est aussi l'impossibilité d'y ranger des souvenirs matériels et donc l'obligation de nicher ces souvenirs dans la mémoire. La mémoire constitue-t-elle la « vraie » vitrine des souvenirs ? Durant ces quatre mois, de quelle manière et sous quelle forme votre mémoire a-t-elle exhumé les moments émotionnellement les plus forts de votre existence ?

 

Ce pèlerinage aura été l'occasion de raviver les souvenirs de mon enfance. Parmi eux, principalement celui de la captivité de mon grand-père, médecin, déporté à Buchenwald pour faits de résistance. La métaphore est audacieuse mais réelle : le « poids » de cette marche si laborieuse, de ce dépouillement et de cette nudité progressifs, m'a interrogé sur celui qui avait été chevillé aux pieds de mon aïeul. Je me sentais parfois prisonnier, tout comme lui l'avait été. Jamais je ne m'étais senti si proche de lui, jamais il ne m'avait autant semblé pouvoir approcher ce qu'il avait éprouvé. Et souvent j'ai essayé d'imaginer ce qu'avaient pu être la privation totale, l'absence du confort le plus élémentaire, et la manière dont tout cela avait pu le conduire à questionner le sens de la liberté.   


Avec néanmoins une différence fondamentale : « votre » souffrance était inoffensive, vous l'aviez souhaitée et pouviez vous en échapper ; la sienne, il l'avait subie et s'annonçait mortelle….

 

 

Effectivement. Et au contraire de lui, plongé dans le tunnel de l'inconnu et de l'indicible, j'avais entre les mains l'anticipation et la maîtrise d'une issue qu'à tout moment je pouvais infléchir et à laquelle je pouvais mettre fin. Reste un point sinon commun à nos démarches du moins comparable : il fut déporté non pour une identité subie « malgré lui » - juif, tzigane, etc. - mais pour un engagement, une conviction qu'il avait fait le choix, libre, d'accomplir en toute connaissance de cause et qui étaient le prolongement de sa mobilisation lors de la Première Guerre mondiale.


« Le Chemin est une alchimie du temps sur l'âme ». Votre expérience apparaît comme le théâtre d'une inversion des principes ou des valeurs traditionnels : la souffrance devient belle, le dépouillement la règle, l'épreuve physique non l'objet d'une punition mais l'occasion de laver son âme. L'impression est aussi que l'émerveillement matérialiste vient à nous, s'impose à nous, s'entretient de lui-même, et s'est substitué à l'émerveillement « vrai », celui, émotionnel, que l'on doit soi-même nourrir et que la marche sur le Chemin permet d'alimenter. Cette nouvelle échelle des valeurs est-elle la condition à une mise en… condition apurée de la conscience, à une ode à la sobriété chère à Pierre Rabhi ?

 

L'essentiel de mon temps, je le passe dans mon chalet de montagne. Et parfois même, plutôt que d'y dormir, je dresse une tente dans le jardin ou même plus loin dans la nature. Exactement d'ailleurs comme sur le Chemin, lorsque je privilégiais à de nombreuses reprises cette solution à celles, traditionnelles, des logis ou des dortoirs. La sobriété, je ne l'ai pas découverte en me rendant à Compostelle ; elle m'est caractéristique, moi qui goûte très peu à tout ce qui fait consumérisme - voitures, vêtements, etc. Pendant quatre mois, je fus plutôt en cohérence avec ma manière de vivre.   


Une telle expérience est une riposte à ce que la société est parvenue à imposer : vitesse, confort, sécurité…. Quels enseignements a-t-elle révélés sur le sens, la valeur, la gestion du temps, mais aussi sur la profusion des anachronismes auxquels nous sommes assujettis au quotidien ? Est-ce dans cette dimension de riposte qu'une telle démarche peut être considérée moderne et progressiste ?

 

Les manifestations traditionnelles du temps, que forment les rythmes imposés par les codes ou les rites sociaux - travail, repas, sommeil - s'effacent très vite. Une fois sur le Chemin, on découpe son temps selon son bon vouloir. Sans aucune autre contrainte que celles que l'on se fixe. On peut par exemple faire le choix de marcher toute la nuit - une pratique à laquelle je m'adonne avec joie, l'hiver, à skis - et ainsi d'abolir une conception rigide du temps. Ces moments forment une liberté totale, quotidienne, naturelle, alors que dans la vie courante ils constituent de rares respirations que l'on « vole » à une organisation toujours précise. Autre enseignement, l'unité de mesure du pèlerin est le kilomètre, mais celui-ci s'évalue non en distance mais en temps. Chaque kilomètre semble rapide au début du parcours et progressivement ne cesse de s'allonger.

 

A-t-on le sentiment d'être dépositaire d'un passé, d'une mémoire lorsqu'ainsi on marche sur ce même chemin foulé depuis des siècles par des millions de pèlerins ? La nudité matérielle et d'âme est telle que l'on est sans doute là au plus près de ce que furent les alter egos quelques siècles plus tôt. Avec l'idée qu'on fait presque « un » avec le passé et l'histoire, et qu'on a rétréci le champ du temps….

 

C'est sans doute cette singularité historique et spirituelle qui distingue le Chemin de toutes les autres randonnées. D'être effectivement sur un sentier marqué, usé par l'histoire, et qu'ont emprunté autant de pèlerins mus par une démarche toujours très personnelle, produit une sensation particulière et qui ne quitte jamais le marcheur. Cette permanence du passé dans la démarche spirituelle, on la ressent particulièrement lorsqu'on s'apprête à découvrir un monastère ou une église. Ce sanctuaire, qu'habituellement on visite après avoir garé sa voiture à quelques mètres et qu'on quitte tout aussi hâtivement, on l'approche en effet pas à pas. Et à mesure que la distance décroit et que l'édifice grandit, on perçoit les fondations, le terrain - et parfois les vestiges, romains voire préhistoriques eux-mêmes chargés d'histoire - qui lui sert de socle, puis on ressent que le lieu est habité, non seulement par des hommes mais aussi par un esprit, une spiritualité qu'ont sédimentés tous les moines et tous les pèlerins précédents. D'un tel endroit ainsi découvert se dégage un « souffle » très singulier, hérité des contenus religieux - y compris druidiques - qui se sont juxtaposé depuis des siècles et qui ont traversé les âges. On reçoit un legs immense : celui d'une dimension historique de la chrétienté qui elle-même a emprunté les chemins, plus anciens, creusés par d'autres formes de religions. Et cette concentration de manifestations spirituelles successives dans un même sanctuaire aujourd'hui chrétien, le piéton l'éprouve de manière très personnelle, même mystérieuse.


Ce Chemin, on s'y perd. Et c'est parce qu'on s'y perd qu'on y trouve des trésors. Dans une société hyper normée et hyper précautionneuse, qui dès l'école puis en entreprise balise, cornaque, piste, guide, oriente, les opportunités de s'égarer, le droit de quitter les sentiers de l'uniformité et d'explorer les territoires vierges où prospèrent l'inédit, la création, le risque, la singularité, sont rares…

 

Il est exact qu'une telle aventure révèle, met en exergue, ou confirme certains enseignements philosophiques. Et en effet on prend la mesure de la vanité de beaucoup de « choses ». Le Chemin lui-même est parfois bien trop balisé, c'est-à-dire qu'il conserve exagérément la trace passée, et c'est lorsqu'on s'en écarte et lorsqu'on se perd que l'on connait les moments les plus intenses. Le succès de ce pèlerinage tient au sentiment que l'« on » ne trouve absolument pas dans la vie courante ce qu'on est venu y chercher, et que l'exaucement de ce vœu passe par une telle expérience de dépouillement, de frugalité, d'effort, de solitude. Expérience qui a de magique ou plutôt de mystérieux qu'elle ne déçoit jamais. Et cela très singulièrement, si j'en juge par les témoignages reçus de pèlerins qui ont conservé intact leur enthousiasme contrairement aux émotions éprouvées lors d'autres tentatives d'exploration intérieure - tour du monde à la voile, etc. Malgré tout ce qu'il charrie d'entraves physiques ou d'occasions de découragement et de renoncement, le Chemin tient toujours ses promesses.

 

« Le Chemin a toujours été le plus fort » lorsque la tentation du retour se faisait menaçante, recourant à des arguties volontiers culpabilisatrices. A un moment, il devient même « maître ». Avez-vous déjà connu dans votre existence de tels assujettissements à des forces exogènes ? Etre pour une fois davantage vassal que suzerain donne-t-il à goûter un sentiment, un goût particuliers ? Par exemple celui de se laisser guider quand on est habituellement tout entier dans l'exercice de la responsabilité ?

 

Ce sentiment de soumission est agréable car il ne résulte pas d'un acte hiérarchique exercé par une autorité humaine, mais émane d'une force, d'un appel mystérieux que l'on peut rebaptiser « vocation ». Une vocation qui, là encore, n'est pas forcément religieuse, mais qui étrangement invite le pèlerin à personnaliser le Chemin, et même à engager avec lui un dialogue et une relation hors normes.  


Le Chemin, c'est aussi le terrain où la symbiose du corps et de l'esprit est à la fois la plus malmenée et la plus intense. D'un tel périple, on revient en regardant « son » monde et « le » monde autrement. On réausculte aussi sa trajectoire passée et on se projette tout aussi singulièrement sur le reste de son parcours terrestre. Cette expérience vous a-t-elle donné d'imaginer ce que furent les souffrances des populations que vous avez soignées lorsque vous étiez à Action contre la faim ou à Médecins sans frontières, vous a-t-elle replongé dans la confrontation à cet indicible au cœur duquel vous avez recueilli des trésors d'humanité ? Ces mondes que vous avez connus en tant que médecin, qu'humanitaire, que diplomate, qu'auteur, prennent-ils de nouveaux visages ?

 

Les études de médecine puis sa pratique imposent une discipline de distanciation d'avec la souffrance des patients. On ne peut espérer exercer la médecine si l'on n'a pas érigé une barrière solide, un rempart hermétique qui protègent des excès ou des dégâts de l'empathie. Bien sûr, on n'y parvient pas toujours, et c'est d'ailleurs fort de cet aveu à moi-même que j'ai fait le choix de ne pas être pédiatre, certain que je ne pourrais pas résister à l'émotion insupportable que procure en moi la souffrance d'un enfant. Dès lors, parce que la mémoire des tragédies et des douleurs humaines accumulées pendant mes carrières de médecin et d'humanitaire est cloisonnée dans un espace mental imperméable, mon parcours vers Compostelle n'a rien ravivé de cette partie de mon existence.

 

« L'homme prend ici conscience qu'il est lui-même un déchet ». Il est le déchet de ses propres agissements, de son propre mépris pour la nature. Quelles impressions, au cours de ce périple, retirez-vous de la faculté de l'Homme de créer, de transformer, d'embellir, mais aussi de maltraiter et même de défigurer non seulement la nature mais finalement lui-même ?

 

Le Chemin est à l'image de la vie : il traverse des endroits magnifiques et d'autres sordides. Le Pays Basque a su préserver et même consolider une remarquable harmonie avec la nature : les cultures agricoles, les forêts, le littoral forment une mosaïque parfois sublime. Mais plus loin, on fait face à de véritables massacres.

 

Sur cette longue côte, vous avez en effet constaté les dégâts de la crise qui frappe une Espagne défigurée par ces bâtiments jamais achevés et déjà en ruine. Cette crise, vous avez donc pu la regarder dans le prisme très particulier de l'introspection du sens. Il doit vous interroger sur le sens du marché et de l'économie libérale capables de financer de tels édifices sans parvenir à y mettre l'essentiel : la vie….

 

Le « boom » espagnol de l'immobilier place le marcheur devant des spectacles inouïs : des lotissements vides étalés sur des kilomètres, tous à vendre et érigés sans aucune relation avec le paysage, sans aucun respect d'un environnement abominablement bétonné. On est particulièrement choqué, en effet, par l'absence de vie dans ces lieux destinés à l'accueillir. Et on l'est d'autant plus qu'on y fait face lentement, longtemps, au rythme de la marche : on a malheureusement le temps de se laisser imprégner par cette funeste représentation. Qu'en conclure ? Sans doute le Pays Basque s'est-il appuyé sur la détermination autonomiste, sur la légitimité et l'autorité politiques locales pour juguler l'anarchique déferlement immobilier qui a dévasté d'autres régions. Et ce constat ne peut que m'interroger, moi l'adepte « culturel » d'un Etat centralisé, sur les vertus de la déconcentration des compétences et donc de la proximité du pouvoir politique avec les acteurs du territoire.
Cette confrontation, si brutale, aux dégâts du système économique mondial et de la folie financière terrifie. Bien sûr, arpenter le Chemin ne propose pas de solution. Mais il expose à cet indicible et offre de prendre conscience autrement, profondément, durablement de ces dégâts... Tous les pèlerins n'épousent pas les mêmes convictions en matière politique ou économique ; en revanche ils ne peuvent que partager un constat commun, à partir duquel chacun d'eux, en fonction de ses référents idéologiques personnels, pose un diagnostic et une interprétation.

 

A Compostelle et sur le Chemin, devenus un « grand bazar postmoderne », vous découvrez que beaucoup est offert à la consommation. L'arrivée est d'ailleurs le théâtre d'une violente exposition à ce que la société consumériste a de plus abject. Cela questionne aussi les limites de la démocratisation et de la popularisation. Un autre Académicien, Jean Clair, fustige, dans le domaine muséal, ces « hordes de badauds » dans les travées du Louvre et ces kilomètres d'étals consuméristes qui constituent une aliénation du patrimoine, une défiguration de l'art. L'interrogation peut se poser pour Compostelle….

Quels enseignements sur la mondialisation dans ce qu'elle a de plus vertueux et de plus répugnant, cette altération du sacré, cette massification de l'inutile, mais aussi ces rencontres avec des gens de tous continents, la préservation d'extraordinaires lieux de cultes, cette expérience vous inspire-t-elle ?

 

Parvenu à Compostelle, je n'avais qu'un désir : en partir. Ce « spectacle » consumériste refroidit. Et fait penser qu'on ne peut réduire le Chemin à « Santiago de Compostela » - Saint-Jacques de Compostelle -, et même que la ville « n'appartient » pas au Chemin. Sur le Chemin marchent des pèlerins, à Compostelle convergent les touristes : voilà la différence. En cela, Compostelle n'est pas différente de Lourdes ou de Fatima. Et j'estime, spontanément, tout à fait insupportable qu'un lieu de pèlerinage soit devenu celui d'un tourisme de masse, qu'un sanctuaire spirituel soit désormais la scène de tous les débordements consuméristes, qu'une cité aussi singulière soit promue point de passage « obligé » des « tour operators » qui, d'un coup d'avion, y déversent leurs clients au lendemain d'une étape à Florence et à la veille de rallier Londres….

 

« A l'avancée très lente de la marche s'ajoute la descente dans l'opinion qu'on a de soi et que les autres ont de vous. A mesure qu'il se diminue, le pèlerin se sent plus fort et même presque invincible. La toute-puissance n'est jamais loin de la plus complète ascèse ». La vraie puissance n'est donc pas indexée aux critères matérialistes et marchands….

 

Sur le Chemin, on prend conscience que l'inféodation aux biens matériels est une manifestation de faiblesse. Le dépouillement et l'humilité qui lui est consubstantielle, dans lesquels on finit par être totalement immergé, produisent un sentiment presque vertigineux : celui de saisir qu'en réalité on n'a besoin de presque rien pour vivre sereinement. C'est aussi le principe du jeûne, exercé dans un grand nombre de religions ou de mouvements spirituels et ésotériques, grâce auquel le pratiquant recherche cette impression de toute puissance - malheureusement parfois dans des excès pathologiques. Le dessein est alors de s'affranchir le plus possible du monde afin de s'approcher au plus près de soi. Reste qu'à titre personnel les biens matériels ne parviennent pas à faire écran à mes aspirations spirituelles.

 

Entre les « vrais » et les « faux » Jacquets, entre ceux qui parcourent laborieusement 1 000 km d'un tracé montagneux, aride, sauvage, et ceux qui « courent » les 100 derniers km les séparant de Compostelle d'un chemin presque « autoroutier », là encore vous touchez la métaphore de l'authentique et du travesti, du sincère et du spécieux….

 

A la lecture des témoignages reçus ou des échanges établis depuis mon retour, j'ai appris à pondérer mon jugement. Il n'existe pas une « seule » façon - qui serait la « plus noble » en l'accomplissant de manière ininterrompue et sur plusieurs mois - de vivre le Chemin : d'aucuns, en raison de contraintes professionnelles, familiales, ou physiques, y parviennent de manière morcelée et sur des tronçons plus restreints ; est-ce pour autant moins louable ?

Non. Doivent-ils être « exclus » de la reconnaissance extérieure et de l'appropriation intérieure ? Pas davantage. Le Chemin est ouvert à tous. Ensuite, il appartient à chacun, selon ses dispositions, ses référents, ses aspirations, d'extraire la substantifique moelle de cette expérience. En cela, on ne peut pas interdire certains « Jacquets » de parcourir les seuls 100 km de marche qui donnent officiellement reconnaissance, on ne peut même pas dissuader de se rendre à Compostelle en avion. Au nom de quoi le pourrions-nous ? Problématique éminemment cornélienne…. 

 

Les rencontres avec quelques unes des « plus belles maisons de Dieu », avec ces croyants, et avec vous-même débarrassé du bruit et des faux-semblants, ont nourri votre spiritualité. Vous recevez même la « révélation de la dimension spirituelle du Chemin », qui chez vous prend les habits bouddhistes. Il vous confie son « secret » et sa « vérité » : il délivre des tourments de la pensée et du désir, ôte toute vanité de l'esprit, met votre « moi » en résonance avec la nature. Vous ne cherchiez « rien », mais vous avez « trouvé ». Vous connaissez « l'apogée mystique » du Chemin et approchez « la plénitude ». Ce Chemin serait-il le terrain de rencontre de la transcendance et de l'immanence ? Est-il celui qui simplement pave l'humanisme ?

 

Cette évocation résume bien le mystère et l'envergure du Chemin. Ce dernier n'est pas celui de Damas, il « ne dit pas » sur Dieu, il ne livre pas de dogme et encore moins de liturgie ou de religion constituée : il prépare à une perception spirituelle qui grandit proportionnellement à la vulnérabilité et au dépouillement vers lesquels la progression de la marche entraîne. Et lorsqu'on se trouve en symbiose avec l'ensemble des éléments vivants - qu'ils soient humains, animaux, végétaux -, cette perception devient unique.

 

Qu'est-ce que cette cohorte de pèlerins européens de tous horizons et pour la plupart d'entre eux catholiques vous inspire sur la vitalité ou la déshérence de la civilisation judéo-chrétienne à l'heure où la construction de l'Europe politique, économique, intellectuelle mais aussi culturelle interroge d'une part sa racine chrétienne historique d'autre part l'introduction de l'Islam (via l'intégration de la Turquie ou la présence croissante de musulmans issus de l'immigration) ? Cette problématique, la regardez-vous différemment aujourd'hui ?

 

On acquiert quelque appréhension précise, contrastée et même contre intuitive de ce qu'est devenue la religion chrétienne en Europe. Le Chemin « parle » à la fois de son passé et de son présent. On y constate que le pèlerinage, affiché chrétien, est en réalité un immense malentendu à l'aune de la « variété » spirituelle, considérable, des marcheurs : la racine chrétienne de l'identité européenne est plutôt superficielle, les peuples ont gardé de très nets traits païens. Mais peut-être est-ce ce malentendu qui forme la plus belle opportunité : en effet, ce brassage confère au lieu une dimension œcuménique, invitant toutes les manifestations concrètes de croyance ou de spiritualité à tendre vers une fusion.

 

Peut-on imaginer ce que serait un monde de décideurs - politiques, économiques - qui auraient accompli le Chemin ?

 

Sans doute les finalités de l'économie seraient moins virtuelles et davantage humaines.

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