Yves Coppens : « L’humanité actuelle est extraordinaire »

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©Hamilton/Rea (Crédits : Rea)
Il fait écho à Nicolaï Stépanovitch, ce professeur émérite de médecine dont Anton Tchekhov sublime dans Une banale histoire la sagesse et l'audace autant intellectuelles qu'émotionnelles. Le paléoanthropologue fend, lui aussi, la vulgate de son époque ceinte par la nostalgie, les peurs, les rejets volontiers apocalyptiques. Mise en perspective de l'histoire humaine vieille de trois millions d'années, cette époque contemporaine est celle d'un "âge d'or" pour le co-découvreur du célèbre fossile Lucy.

Vous auscultez la terre et les hommes dans leur plus lointaine histoire. Vous êtes aussi un citoyen contemporain. Dans ce prisme paléontologique, que vous inspirent en 2012 la planète et ses habitants ?

 

Je trouve cette humanité extraordinaire. L'accélération du bondissement démographique - trois millions d'années auront été nécessaires pour que la population passe de quelques milliers à un milliard d'habitants, et ensuite seulement deux siècles pour multiplier ce chiffre par sept - témoigne de sa "forme". D'autre part, le "génie" de l'homme a donné naissance à un environnement "culturel" qui s'est répandu de manière si prodigieuse qu'il a très vite enveloppé l'environnement "naturel" qui dominait depuis des millions d'années. Vraiment, à simplement regarder autour de nous ces objets, cette chaleur, cette lumière, ces bâtiments, on saisit la dimension extraordinaire de cette mutation.


L'issue du sommet de Durban sur l'avenir climatique (décembre 2011) en constitue une énième démonstration, que nombre de manifestations naturelles et d'études scientifiques corroborent : plus rien ne semble convaincre l'homme de renoncer à détruire son bien le plus précieux et le plus vital, la nature. Nature qu'il emploie contre elle-même, nature qu'il a longtemps servie et désormais exploite de manière irresponsable. Souscrivez-vous à cet état des lieux ?

 

Non. L'homme n'est pas irresponsable. Et il a certes été inconscient, mais pendant seulement quelques siècles. Lorsqu'il y a 10 000 ans le changement climatique a de nouveau sévi, l'homme s'est débarrassé d'une économie de la prédation et d'un environnement jusqu'alors "subi", pour entrer dans une nouvelle ère, celle de l'économie de production - culture, domestication, élevage… dans laquelle nous continuons d'évoluer - synonyme d'environnement "conquis". Il y a deux siècles, l'éclosion du monde industriel et l'accélération du développement démographique ont nécessité l'instauration d'un système d'alimentation de "masse" ; ce phénomène, que j'ai dénommé "environnement surpris", correspondait à la conviction, abondamment répandue par les grands auteurs du XIXe siècle, que la générosité de la nature était infinie et illimitée. A cet environnement "surpris", qui fabriqua des excès, produits de manière inconsciente, s'est substitué il y a plus d'un demi-siècle un "environnement compris", résultant d'une prise de conscience d'une part desdits excès d'autre part de la vulnérabilité de la nature. Nous savons désormais que nous devons faire attention. Tout n'a pas été échec lors des sommets de Copenhague [décembre 2009, ndlr] et de Durban. Simplement nous devons composer avec un système, dominant et inertiel, de la monnaie et du profit qui ralentit substantiellement les dynamiques de changement. Ceci étant, je demeure résolument confiant.



Peut-on justement situer à l'émergence de la "propriété", de "l'économie de production", de la monnaie - et concomitamment de la spéculation - le moment de l'histoire de l'humanité où tout commence à basculer ? Est-ce lorsque le moyen devient finalité - c'est-à-dire lorsque le moyen d'améliorer les conditions d'existence de la collectivité devient celui, pour l'individu, de devenir puissant - que l'économie se déleste de son caractère humain et altruiste ?

 

Il est exact qu'à ce moment surgissent de nouvelles formes de lutte pour asseoir le pouvoir individuel. Ces luttes ne sont alors plus animées par le seul enjeu de possession territoriale, de délimitation des terrains de chasse ou de pêche qui prévalaient jusqu'alors. Dès qu'on plante et qu'on cultive, les phénomènes de l'appropriation et de la propriété prennent une autre envergure. Cette période correspond à l'âge des métaux. De véritables compétitions collectives voient alors le jour qui, la découverte de charniers l'atteste, sont d'une grande violence. Parce que le nombre croissant de biens, de connaissances, d'objets nécessite qu'ils soient défendus, l'homme devient plus agressif. Et cette agressivité progressera proportionnellement à l'explosion démographique. Avec 10 000 habitants, l'Europe des Néandertaliens assurait à chacun un espace qui mécaniquement apaisait les tensions ; la densité de la population au XXIe siècle participe à l'intensité des conflits qui ont pour enjeu de "posséder" - l'arme, la ressource, l'accès à l'eau… -.



Cette société néanderthalienne exprimait compassion et solidarité, considérait et protégeait les plus vulnérables. Comment peut-on expliquer que ces valeurs vont progressivement décroître de manière inversement proportionnelle à l'élévation des consciences et de l'éducation ? A partir de quand les premières lézardes apparaissent-elles ? A partir de quand l'homme combat-il l'intérêt de son espèce ?

 

On trouve des traces de compassion à travers toute l'histoire de l'humanité. La première, repérée sur le site géorgien de Dmanissi, remonte à un million huit cent mille ans. On y découvre une mâchoire inférieure édentée. L'analyse des alvéoles dentaires, refermées normalement, témoigne que l'individu, malade, avait été assisté et avait survécu à sa pathologie. Bien d'autres exemples balisent ensuite l'histoire humaine. Aujourd'hui encore, toute "petite" société s'emploie à recueillir les plus fragiles. Comment ne pas me souvenir de ce jeune Toubou, qui errait, seul, dans le désert du Tchad après avoir fui un meurtre qu'il avait commis pour l'honneur, et que la demi-douzaine de jeunes chercheurs africains qui m'accompagnaient sur les fouilles adopta ? La taille peut être l'ennemie du bien. Ce qu'en matière d'humanité on "peut" dans un contexte exigu devient plus problématique lorsqu'il est élargi. On est tout aussi capable des plus belles générosités pour financer le secours des victimes des raz-de-marées que de laisser croupir les SDF dans le froid des rues parisiennes - ce qui, dans un village, ne serait d'ailleurs guère probable. Cela résulte des difficultés "d'organiser" la compassion lorsque l'envergure de l'enjeu n'est plus de proximité et d'instantanéité. Mais rien n'est perdu. Prêt de chez moi, dans la rue des SDF, passent parfois la nuit. Le matin, ils partent arpenter le quartier, qui pour mendier qui pour travailler. De retour le soir, ils trouvent au pied de leur refuge quelque nourriture ou vêtement donnés par des habitants.


L'auscultation lointaine de l'histoire révèle un sens et une utilité presque systématiques aux progrès que produit l'homme. Sous le joug du fétichisme technologique et du dépérissement éthique, ce sens et cette utilité ne se sont-ils pas évaporés ?

 

Le progrès contemporain ne manque pas de sens.

 

 

Connaît-il un déficit éthique ?

 

Certainement. Mais il n'est pas du devoir du scientifique d'inscrire son travail de recherche dans un cadre moral ou éthique. Cette vigilance, cette exigence relèvent des responsables - citoyens, politiques, comités mixtes… - de la société. Incombe-t-il au chercheur en génétique qui investigue l'ADN des mammouths pour faire avancer le "rêve" du clonage, d'établir le caractère éthique de son travail ? Non. Là encore, je suis optimiste quant à la capacité de l'humanité à agir de manière raisonnable lorsque le progrès interroge son intérêt et son avenir. Et pour cela, je n'ai pas à chercher bien loin. Combien des jeunes que j'accompagne dans leurs études témoignent d'un enthousiasme, d'une énergie, d'une faculté si rafraîchissante de vivre et donc, dans ce domaine particulier de la recherche étranger aux intérêts marchands, de s'engager !


Cet optimisme vous singularise au point de vous ériger en rareté ! Nombre de sociologues stigmatisent au contraire une société rongée par la cupidité, l'égoïsme, et l'individualisme, nombre d'économistes blâment une dictature de la marchandisation qui met en péril la planète, nombre de philosophes pourfendent le délabrement moral et éthique. Des jugements et une prophétie anxiogène qui ne manquent pas d'arguments. "L'homme s'est toujours soucié d'embellir sa vie", constatez-vous. Pourtant, qu'on l'étudie dans sa réalité économique, sociale, comportementale, sociétale, ou environnementale, cet homme n'est-il pas davantage engagé dans l'appauvrissement de l'existence ?

 

D'autres périodes du type de celle que nous traversons ont émaillé l'histoire. Imagine-t-on les catastrophes que l'apparition du feu a provoquées et, consubstantiellement, la peur qu'elle suscita dans le voisinage des petites communautés qui en avaient le contrôle ? Savoir observer le passé avec distance aide à regarder le présent et à pronostiquer l'avenir avec recul et donc davantage de sérénité.


Ce qui signifie que la plus indicible des barbaries, celle qui, à l'aune du génocide nazi, avait pour dessein la déshumanisation, apparaît comme un "accident" à l'échelle de l'humanité. Un tel événement, aussi infime soit-il une fois rapporté à cette échelle temporelle, n'ébranle-t-il pas votre conviction que la conscience humaniste de l'individu n'a jamais été aussi élevée qu'aujourd'hui ?

 

En l'homme se sont de tous temps affrontées ses capacités d'aimer et de détester, ses facultés les plus altruistes et les plus féroces. Pour ce qu'il considère être une "bonne" cause, il peut être merveilleusement cruel. Lors de la Seconde Guerre mondiale, souvenons-nous de ces Allemands et de ces Français qui priaient le même Dieu mais dans des desseins aux antipodes. L'homme est un prédateur. Sénèque considérait que "l'homme est sacré pour l'homme". Mais Plaute écrivit que "l'homme est un loup pour l'homme". Tous deux ont raison.
Une nouvelle fois, reportons-nous plus loin en arrière. Le monde vivant est extrêmement généreux pour se reproduire, il défend sa propre cause individuelle et son espèce, c'est-à-dire ses petits, de manière surprenante. Chaque être vivant est en permanence en lutte pour la vie. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer un animal dans la nature : il est toujours en alerte, garde un œil sur l'horizon des prédateurs, cherche à anticiper le moindre danger. Il ne connaît pas la sérénité. L'homme ne déroge pas à cette règle. Au-delà des manifestations belliqueuses, il traque, se compare, jalouse sans cesse.
Il est en permanence en compétition. Laquelle, bien sûr, peut dégénérer vers l'indicible. Chaque communauté d'hommes s'est de tous temps octroyée une situation ou une réputation qu'elle mesurait à celles de voisins volontiers affublés des pires qualificatifs. Je me souviens de ce musée à portée naturaliste et ethnologique que j'avais érigé à N'Djamena il y a cinquante ans. Les visiteurs s'attardaient moins sur les objets des populations tchadiennes qu'ils ne moquaient ceux des peuples voisins qui étaient également exposés…


Depuis trois millions d'années, l'homme a ressenti de multiples émotions face aux formes, aux couleurs, aux mouvements, aux odeurs, aux sons. Et aux contacts. Que sont devenues au XXIe siècle cette capacité et cette expression émotionnelles ? Comment jugez-vous aujourd'hui - et mesurez-vous avec hier - le potentiel, la réalité, le sens créatifs, mais aussi le rapport à la beauté ?

 

Matériau, couleur, utilité : la plupart des objets que je vois dans la vie quotidienne ont le souci d'être agréables, esthétiques, pratiques, efficaces. Et qu'ils soient destinés à alimenter la machine marchande n'enlève rien à leurs qualités. L'appétence et la qualité créatives ne se sont aucunement effritées. Surtout que la capacité critique, elle, a progressé. La fréquentation des théâtres, des salles de cinéma, des musées, et au-delà l'intérêt pour l'art n'ont jamais été aussi élevés. Les gens bougent, sortent, sont curieux, découvrent, se cultivent. En cela, leur réalité diffère sensiblement du climat général d'extrême morosité dans lequel médias et élus enferment la population - lire Nouveau portrait de la France, de Jean Viard (Ed. de l'Aube), mesurant le bonheur privé au malheur public, NDLR. La crise existe, certes. Elle est même d'ampleur. Mais si le système actuel vient à s'écrouler, d'autres s'y substitueront, assurant - en douceur ou dans le chaos - à l'humanité sa pérennité.


Les Préhistoriens accordaient un soin tout particulier aux objets - y compris les plus futiles et les plus périssables - qu'ils fabriquaient et dont ils se servaient. La massification consommatrice tout à la fois se manifeste par une émulation esthétique et a dénaturé le caractère sacré de l'objet. Quelles en sont les répercussions ? Que nous apprend l'étude historique du sacré et de ses représentations sur notre rapport contemporain audit sacré ?

 

Avec l'homme conscient naissent le symbole et concomitamment l'homme religieux. En effet, l'homme et l'homme religieux ne font qu'un. Dans notre contemporanéité, le sacré n'est pas dénaturé mais transformé. Sans que la charge des symboles ne soit aucunement affaiblie. Que font les partisans des révolutions dans les pays arabes ? Ils piétinent le symbole du pouvoir en place : le drapeau. Et que font-ils une fois le pays libéré ? Ils élaborent un nouvel hymne national, censé fédérer le peuple. Drapeau et hymne : existe-t-il plus symbolique ? Remettre en cause les symboles peut parfois signifier attenter à ce que l'on a de très intime. Et les entreprises n'y échappent pas, elles qui affichent leur logo comme la marque d'identité de ce qu'elles sont et ce qu'elles font.



Au sacré est bien sûr liée la conscience de la mort, que vous datez du moment où apparaît la "conscience tout court". A partir de votre connaissance (pré)historique du rapport de l'homme à la mort, quelle lecture faites-vous de celle qui caractérise la civilisation occidentale ? Comment cette connaissance a-t-elle participé à votre propre appréhension de la mort et de la spiritualité ?

 

L'appréhension de la mort et de la spiritualité est marquée par la naissance, la famille, le contexte social, l'époque, l'éducation, le rapport à l'existence et à l'environnement… Cette règle, je n'y échappe pas. L'approche de la mort intervient avec celle de la conscience. Or qu'est-ce que la conscience si ce n'est "savoir que l'on sait" ? L'apparition de cette conscience humaine signifie que l'on anticipe ; alors on apprend à précéder l'événement, à se projeter dans l'avenir, et ainsi à explorer immédiatement le mystère de la mort. Le phénomène de la vie possède en lui celui de la mort. Depuis trois millions d'années, plus de 100 milliards d'hommes ont vécu et sont morts. Chaque disparation est définitive, signifie que l'on n'apparaîtra plus, est donc un drame et un mystère permanents. C'est pourquoi l'homme s'est de tous temps attaché à apaiser ce tourment. Il y a engagé sa conscience avec tant de force que dans aucune société sur la planète la mort ne constitue la fin de la vie. La mort ne peut être que le départ de "quelque chose". Face au corps, sans vie, d'un proche, peut-on demeurer sans interrogation et sans espérance spirituelles ?


Les vanités, qui représentent l'allocution memento mori - "souviens-toi que tu mourras" - signifiant à l'homme qu'il est mortel et que sa production sur terre est peu, constituent un thème artistique fort. Vous êtes, au quotidien, dans une confrontation à ce qui n'"est plus" physiquement, à ce qui symbolise la disparition du corps humain. Les crânes font, comme ici dans votre bureau, partie intégrante de votre démarche d'homme et de scientifique. Comment construit-on son identité dans une telle imprégnation ?

 

La connaissance du crâne - et évidemment du cerveau qu'il contient - progresse, et nous saisissons de mieux en mieux qu'y sont concentrées la pensée, les émotions, etc. Il demeure pour autant un organe très compliqué, et même étonnant lorsqu'on admet que les yeux en sont la "sortie", la porte d'entrée à la fois vers l'intérieur du corps et vers le monde. Accéder, comme ce fut mon cas, à l'imagerie de son cerveau, à la vision, claire, de ce qui concentre chaque chose que l'on choisit, décide, aime, déteste, partage, entreprend, guide, organise… impressionne. C'est la beauté du crâne. Lequel n'est plus, pour moi, le symbole effrayant de mort auquel il est communément associé.
Lorsqu'au Museum national d'histoire naturelle j'ai dirigé le laboratoire d'anthropologie biologique, 35 000 squelettes y étaient recensés. Je vivais donc au milieu d'un grand nombre de gens représentés par le strict minimum qu'il pouvait rester d'eux… Devant ce spectacle, les réactions étaient antagoniques. Ainsi une jeune femme, iranienne, s'effondra et perdit connaissance, quand une enfant, devisant ces squelettes assemblés deux par deux au long d'une travée, s'exclama en riant : "On dirait un autobus !" Chaque réaction émane d'une sensibilité qui elle-même résulte de ce que l'on a subi, éprouvé, appris, recueilli.


L'expression de l'art diffère selon les territoires et les époques. Ainsi l'art paléolithique d'Europe représente l'homme de manière très discrète, au contraire de l'art néolithique saharien qui l'expose massivement. Et c'est communément à la Grotte Chauvet, vieille de 31 000 ans, que l'on date la genèse de l'art, le mouvement paléolithique européen offrant ensuite pendant 20 000 ans une succession de "grandes écoles" de peinture, de sculpture, ou de gravure. Certaines pièces, comme le "penseur" et la "femme", découverts en Roumanie et datés de 8 000 ans, sont d'une extraordinaire modernité. "De tous temps, le sacré, porteur d'une dimension spirituelle, a accompagné les gestes et les productions de l'homme dans son action créative. Ses œuvres ont, sans délai, associé élégance et efficacité", narrez-vous. L'art contemporain honore-t-il ou déshonore-t-il cet héritage ? L'étude de l'art dans l'histoire nous apprend-elle sur ce que sont, aujourd'hui, les sociétés contemporaines ?

 

Lorsqu'on observe avec distance et recul, on ne constate aucune anormalité dans l'expression actuelle. Cette charnière des XXe et XXIe siècles apparaîtra dans deux cents ans comme un épisode, dénué d'anomalie, des histoires de la société et de l'art. D'un pays, d'une histoire, d'une civilisation aux autres, l'art est pluriel. En Afrique, l'architecture et la peinture n'existent guère - la première a péri avec le temps, la seconde a pâti d'un "excès de lumière" - ; en revanche, la sculpture y est éclatante de vitalité et de singularité. Encore faudrait-il savoir regarder chaque création dans l'œil de celui qui l'a façonnée. Or dans l'immense majorité des situations nous ne savons pas interpréter le sens, la volonté, la vocation, la délicatesse, l'amour qui ont dicté le geste, et ainsi nous ne savons pas apprécier le caractère extraordinaire d'un détail ou d'une forme à nos yeux anodins. Mais en toutes circonstances, la société est brillante et l'art est son reflet… Difficile donc de savoir ce qu'est la période que nous traversons aux plans de la pensée et de l'art.


A propos d'art primitif, l'académicien Jean Clair vilipende la société marchande qui a fait d'un art "cultuel" un art "culturel", dès lors dépossédé de ce qui constituait sa vocation, son emploi, sa destinée - lire Acteurs de l'économie n° 102. Le paléontologue sait-il lui-même encore se soustraire à l'intoxication contextuelle et sociétale et regarder l'art dans sa seule réalité cultuelle ?

 

Une statue africaine, je la regarde nécessairement envahie des particularismes du monde d'où je suis issu. Je l'observe avec la mentalité et l'esprit d'un occidental, qui est né, s'est formé, a grandi selon des codes éloignés. Devant cet objet, ma "tête" n'est pas celle d'un autochtone, elle est "tordue" par rapport à ce que cet objet veut m'indiquer ; je ne dispose pas de l'équipement intellectuel, sensoriel, cultuel pour l'interpréter ; je ne suis donc pas capable de la comprendre parfaitement. Ma perception est alors celle d'un art "tout court". La polémique sur la création du musée du Quai Branly convergeait d'ailleurs vers cette interrogation : à quoi sert-il d'exposer des objets à des visiteurs auxquels la portée symbolique desdits objets échappe ? Je pense - je veux même dire que je suis sûr - que l'on peut regarder un objet tel qu'il est, et l'accueillir avec le respect qu'incombe ce déficit tout en l'enveloppant de sa propre sensibilité humaniste.


La figure féminine a longtemps dominé les représentations. Jusqu'à l'apparition du bronze, environ 1 000 ans av. J.-C. Bronze employé à l'usage des armes, qui devient l'apanage des élites, symbolise pouvoir, prestige, et puissance. Finalement, c'est le progrès technologique qui va peu à peu affecter la reconnaissance et la place de la femme dans la société…

 

La femme, chargée de porter, d'allaiter et d'élever les enfants, a de tous temps laissé à l'homme la priorité de chasser et de guerroyer. L'irruption du bronze va donc simplement améliorer l'armement sans modifier substantiellement la répartition des tâches entre hommes et femmes. Là encore, cette analyse lointaine de la place et des responsabilités qu'occupent les femmes et les hommes rappelle que rien n'a véritablement changé. Corroborée par l'approche biologique des singularités féminine et masculine, elle démontre que l'égalitarisme des deux sexes n'a guère de sens. Cessons, comme la société nous l'exhorte volontiers, de chercher à interchanger l'un et l'autre.


Dans la société de Varna, en Bulgarie, c'est au poids d'or en bracelets, diadèmes, spectres que sont mesurées la place que l'on occupe dans la hiérarchie sociale, et l'envergure de son pouvoir politique et commercial. 7 000 ans plus tard - et Jacques Séguéla exhibant sa Rolex le rappelle symboliquement -, rien n'a changé dans l'expression et la signification des signes extérieurs de richesse…

 

La société de Varna est, dans l'échelle du temps, proche de nous. Mais toutes les sociétés n'ont pas recouru à ces signes. Certaines représentaient la hiérarchie selon d'autres apparences, distinctes de la possession. L'émergence des grandes cultures pharaoniques - et l'épithète est emblématique - est frappante. Jusque dans les nécropoles, où sont alignées des tombes de dimensions, d'équipements et d'ornements qui diffèrent selon la place occupée dans la hiérarchie. Cette notion de hiérarchie organise toute société, y compris bien sûr la nôtre. Et que constate-t-on dans celle du XXIe siècle ? Pour reprendre le seul exemple artistique de la création africaine, ce sont forcément les plus richement dotés qui vont commander les objets les plus rares, les plus beaux, les plus chers, et ainsi participer à l'enrichissement du patrimoine de leur propre société. Il est désagréable de le constater, mais les grandes cultures sont nées des grandes différences sociales. Là encore l'examen des trois mille ans de grande Egypte témoigne d'une montée en puissance d'une hiérarchie inégalitaire…


Que faut-il retenir de l'architecture préhistorique - c'est-à-dire de la manière dont la maison et le village étaient bâtis - dans sa vocation à servir le "vivre ensemble" ?

 

La principale leçon est que toutes les sociétés disposent d'endroits pour se retrouver, se réunir, débattre des problèmes et des enjeux du groupe. A quoi le sait-on, puisqu'on ne possède bien sûr aucune trace écrite ? Justement à l'architecture, notamment des larges enceintes capables d'accueillir bien plus que les seuls membres d'une famille hébergés, eux, dans des maisons individuelles. Les premiers villages du Proche-Orient étaient ainsi structurés. Les grands festins, organisés par les Gaulois, n'avaient eux-mêmes par d'autre but que de réunir les groupes sociaux en vue d'améliorer le fonctionnement de la société. Bref, cette architecture était élaborée afin de favoriser le débat et de faire progresser les règles de fonctionnement, c'est-à-dire le "vivre ensemble". Aujourd'hui encore, je suis frappé par certains endroits du monde où, sous l'écorce d'une grande anarchie en matière d'urbanisation, s'imposent en réalité des codes d'organisation grâce auxquels "cela" fonctionne tout de même.


2 500 ans avant Jésus-Christ est érigé un ensemble architectural phénoménal, constitué de maisons de pierres et structuré rigoureusement, auquel est adossé une ville de 20 000 habitants. Cet ensemble deviendra un lieu rituel puis économique considérable. Où est-il bâti ? Au Zimbabwe, aujourd'hui l'un des pays les plus pauvres du monde. Comment le paléontologue interprète-t-il la formidable dynamique créatrice puis l'effroyable déclin du continent africain ? Au-delà, et alors que la cartographie des plus belles découvertes nous emmène dans toute l'Afrique, en Sibérie, à Bornéo, en Irak, en Océanie insulaire, quels enseignements peut-on tirer de la juxtaposition des géopolitiques mondiales d'il y a 20 000 ans et actuelle ?

 

La situation actuelle ne fait pas exception : tout a toujours changé, et tout changera toujours. Tout comme l'art a connu des périodes plus brillantes que d'autres, les civilisations ou les sociétés embrassent elles mêmes des époques tour à tour fastes et moins fastes. Ainsi des communautés d'hommes dominent puis subissent, innovent puis déclinent. La disparition, aussi brutale que surprenante, de sociétés extraordinairement brillantes en Amérique du Sud en témoigne. Et fait appel nécessairement à des jugements de valeur pour comprendre ces mouvements et les mesurer à d'autres. Le Zimbabwe fut à une époque aussi rayonnant qu'il est désormais pauvre. Ce phénomène cyclique, résultant d'un grand nombre de paramètres, n'épargne aucun peuple. L'histoire générale de l'humanité l'épouse. Regardons le monde sans catastrophisme exagéré.


Peut-on appliquer cette ligne de conduite à l'examen d'une Europe empêtrée dans ses vicissitudes et à bien des égards sur le déclin ?

 

Bien sûr. Et l'Europe doit être regardée sans nombrilisme, c'est-à-dire "aussi" en miroir du reste du monde. Or qu'observe-t-on ? Des sociétés extrêmes orientales en pleine ébullition, des sociétés sud-américaines qui vivent un renouveau… Bref, les raisons de ne pas céder au catastrophisme et celles d'espérer ne manquent pas…


... Sauf que le rapport au temps est bouleversé. L'immédiateté et l'impatience dominent dans une telle déraison que l'homme ne projette plus l'horizon sur dix siècles mais le fige sur une décennie. Un phénomène d'autant plus étourdissant que jamais sans doute chaque homme ne s'est senti autant maître de son destin, autant dominateur, autant essentiel, et donc jamais l'humanité dans son ensemble ne s'est estimée autant dominatrice…

 

Pendant un certain nombre de millénaires, l'Europe s'est morcelée. Elle était une série d'aventures juxtaposées, chacune riche de ses héros, de ses gloires, de ses défaites, de ses rebonds. Or tout à coup on essaie de rassembler ces aventures dans une destinée unique et selon des règles communes. Un tel bouleversement ne peut s'effectuer sans heurts. Mais ramenés à l'échelle de l'histoire et avec le recul nécessaire, ils ne sont qu'anecdote.


Dans quelques milliers d'années, que pourraient dire vos successeurs du siècle que nous venons de traverser ? Vous-même, du haut de votre connaissance de la préhistoire et de l'histoire de l'humanité, êtes-vous confiant pour les prochaines décades ? Cette mise en perspective renforce-t-elle ou anémie-t-elle votre espérance ?

 

A partir des restes qu'ils auront retrouvés, ils diront que l'humanité était importante au plan démographique. Ils constateront qu'elle avait dompté l'électronique et réalisé de tels progrès technologiques qu'elle avait fait des merveilles, conçu des équipements et des machines extraordinaires, et ainsi accéléré l'exploration de l'inconnu. Les historiens s'attribuent toujours un peu de ce qu'ils étudient, s'attachent émotionnellement à ces périodes dont ils s'émerveillent et se considèrent à la fois amants, propriétaires, promoteurs. Mais cette approche, rien ne nous interdit de ne pas l'appliquer par anticipation à notre contemporanéité. Ainsi, ce qui aujourd'hui apparaît à d'aucuns morose, triste, décadent, sera interprété bien différemment par les historiens qui sauront au contraire faire valoir les manifestations les plus élogieuses. Personnellement, je suis heureux de vivre à cette époque. Chaque époque est un âge d'or. La nôtre y compris. Je suis bien dans mon époque.

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