Martin Hirsch : « Une société superficielle, malade, et qui maltraite le risque »

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(Crédits : DR)
S’engager. Ce verbe, l’un de ceux qui qualifient le mieux l’ancien président d’Emmaüs et ex-Haut Commissaire aux solidarités actives. Il juge la société « à ce point embarrassée par sa jeunesse qu’elle en est malade ». Une jeunesse que le désormais président de l’Agence du Service civique juge généreuse, mais « sacrifiée ». Politique fiscale, contenu éducationnel, comportement des employeurs : Martin Hirsch lance un appel à les réformer de fond en comble.

 

Je ne distingue pas ces formes d'engagement, et préfère retenir leur dénominateur commun : participer à faire évoluer le social et aider les plus vulnérables - jeunes, pauvres, malades -. Et pour cela, je recours à toutes sortes de leviers publics, privés, ou associatifs, dont aucun ne se suffit à lui-même.

 

Votre trajectoire, protéiforme, incarne l'engagement. Cernez-vous les racines, les ressorts, le sens qui le nourrissent et l'irriguent ?

 

Cette question, je me la suis souvent posée, même si je ne pense pas « incarner l'engagement ». Que signifie s'engager ? C'est accepter de prendre des risques pour faire progresser une cause. Ceci avec pour condition « personnelle » que la nature dudit engagement doit s'écarter de toute forme d'embrigadement. A ma conception de l'engagement sont donc liés les principes de liberté et d'indépendance. Ne jamais me sentir « prisonnier », y compris de mes appartenances - à une association, un gouvernement ou une fonction - est capital. « Etre dans l'engagement » résulte d'une alchimie aussi passionnante que difficile à déchiffrer, à laquelle participent les racines familiales, l'éducation et la formation reçues, les rencontres, et quelques fantastiques hasards. Des conditions auxquelles, ensuite, on applique une conséquente opiniâtreté. A chaque interlocuteur venu me demander conseil sur les voies étudiantes, professionnelles ou associatives pour « vivre un engagement », je réponds invariablement : peu importe ! Repérez une cause, une injustice, un malaise qui vous heurtent particulièrement, et concentrez-vous sur les leviers et les outils à même de les combattre.

 

Le risque est consubstantiel à l'engagement. La société ne décourage-t-elle pas davantage qu'elle n'encourage la prise de risque ?

 

S'engager, c'est effectivement prendre des risques. J'ai encore pu le mesurer lorsque ma lutte contre les conflits d'intérêt, directement liés aux problématiques de pauvreté auxquelles je travaille depuis longtemps, m'a valu des bordées d'injures, la rupture de relations, et des répercussions professionnelles. Toutes sortes de conséquences voire de punitions qui, toutefois, pèsent bien peu face aux risques qu'engagent quotidiennement les plus vulnérables pour lesquels j'essaie de me battre.
Notre société maltraite le risque : elle l'invente là où il n'y en a pas, elle le nie là où il sévit. Le scandale des hautes rémunérations est symptomatique : pour les justifier, leurs bénéficiaires font croire qu'ils prennent des risques personnels considérables, alors qu'au contraire ils sont bardés d'assurances, de garanties, d'opportunités de rebond. Et dans le même temps on élude le risque dont les plus fragiles, délestés des mêmes protections, sont, eux, frappés. Ceux qui disposent des moyens les plus élevés de prendre des risques sont ceux qui au contraire s'en écartent. Aujourd'hui, la société a fait le choix de rémunérer l'absence de risque.

 

Vous êtes à la tête de l'Agence du service civique, et donc aux commandes d'un observatoire privilégié de la volonté d'engagement des jeunes Français. Quel diagnostic dressez-vous ? Peut-on y lire « l'état » de la société, la santé économique, comportementale, sociale, éthiques, psychique, et morale des Français, mais aussi la place, la reconnaissance, l'utilité que la société accorde aux jeunes ? Existe-t-il aujourd'hui plus qu'hier « des jeunesses », singularisées par des différences ou des inégalités sociales, culturelles, ethniques, professionnelles davantage marquées et cloisonnées ?

 

Une société qui donne l'impression d'être à ce point embarrassée par sa jeunesse est clairement malade. Les inquiétudes des jeunes ne sont pas le reflet de projections fantasmées. On peut aisément objectiver la réalité de leurs difficultés à « trouver » un logement, un emploi, une rémunération, bref à « trouver » une place dans la société. Pour autant, cette jeunesse n'est pas davantage segmentée aujourd'hui qu'hier. On observe même un continuum de ces difficultés. La problématique des diplômes, des emplois, du logement, des ségrégations, des revenus, est transversale. Elle est générationnelle. Ce qui d'une part invalide la plupart des politiques conduites jusqu'à ce jour, d'autre part interroge l'hypocrisie de la société et particulièrement celle des employeurs : combien d'entre eux louent le niveau de formation, de connaissances, et d'expérience des jeunes sans pour autant leur donner la moindre chance !


S'engager en 2011 n'a ni le même sens ni les mêmes manifestations qu'il y a trente ans. Or on s'engage lorsqu'on peut y agréger un sens. Ce contexte sociétal que vous déplorez, mais aussi les crises de sens et de spiritualité, l'évolution des repères moraux et éthiques - que l'on désigne aussi par le mot « valeur » - pèsent-ils sur la nature de l'engagement ?

 

Lorsqu'il est venu participer au lancement officiel de l'Agence du Service civique, Stéphane Hessel a expliqué à l'assemblée de jeunes que du temps de sa jeunesse il était plus aisé de s'engager car on trouvait plus facilement motif à le faire. Le mal, le camp à choisir, les raisons de s'engager étaient flagrants. Aujourd'hui, affirmait-il, il est plus difficile de repérer et de s'approprier ces dernières. Il est exact qu'en 2011 le contexte est davantage brouillé. Mais les générations de jeunes continuent d'être invariablement sacrifiées ; dans les guerres, elles l'étaient physiquement - ce que la grande modestie de Stéphane Hessel donne le sentiment de minorer -, dorénavant elles le sont économiquement, socialement, moralement.
Le problème des jeunes n'est pas de trouver du sens à un engagement - ils ne manquent pas d'opportunités ni de volonté - mais de repérer le substrat pour exprimer ce sens. La jeunesse ne manque pas de l'utopie et de la générosité nécessaires à l'envie de changer le monde et de lutter contre l'injustice ; elle doit en revanche composer avec une société qui tend à disjoindre l'accès à la maturité de la capacité à s'engager. Or cette maturité est capitale pour accomplir l'engagement. C'est ce lien qu'au Service civique on essaie de reconstituer.

 

De même, on s'engage lorsqu'on peut y associer une perspective, un dessein. Lesquels, pour beaucoup, sont désormais obstrués…. Que peut-on espérer lorsque la société est à ce point dépourvue d'idéal, son horizon figé sur l'immédiateté, son avenir frappé d'incertitudes ou de peurs ?

 

Mais ce noir contexte est-il bien inédit ? Chacun - et donc cela dépasse la jeunesse - vit un moment où le nombre de défis à relever est gigantesque. Qu'ils soient de nature sociale, environnementale, économique, ou géopolitique, les motifs de se battre et de s'engager n'ont jamais été aussi pléthoriques. Il y a vraiment de la place pour tout le monde ! Ce que je ne manquais pas de rétorquer à ceux qui, au sein du gouvernement auquel j'ai participé en ma qualité de Haut Commissaire aux solidarités actives en charge notamment de la création du RSA, raillaient mon engagement au nom de sa cause, « facile et sympathique » : « Je n'ai absolument pas la prétention de régner sur le sujet de la pauvreté et encore moins de le résoudre. Vous êtes le bienvenu pour vous y impliquer »…. La politique, on peut s'y engager pour s'entretuer, mais aussi pour agir différemment et utilement. On a toujours le choix.


Comme le rappelle Stéphane Hessel, il existe un préalable à l'engagement : l'indignation. On s'engage lorsqu'on est scandalisé. Est-ce parce que nous avons perdu de notre capacité à être scandalisé et sommes dans la résignation, l'acceptation les plus extrêmes que la capacité d'engagement décline ? Conformisme, conservatisme, repli, précarité, individualisme, l'ont-ils anémié ?

 

Problématique ambiguë. L'indignation peut être féconde, mais elle peut aussi être stérile lorsqu'elle s'inscrit et s'enferme dans une logique oppositionnelle, systématique et doctrinaire.


Cette distinction sur l'indignation ne peut-elle pas être adaptée à l'engagement ? Ainsi, on pourrait isoler deux formes d'engagement : pour soi et pour l'autre. C'est-à-dire l'engagement égoïste et l'engagement altruiste… .

 

Je ne crois ni à l'engagement égoïste ni à l'engagement altruiste. Je souscris à la thèse, classique, de l'engagement « sain », c'est-à-dire un engagement qui procure des satisfactions. Lesquelles, dès lors qu'elles sont intègres, ne sont ni honteuses ni problématiques mais bien au contraire nécessaires. L'engagement égoïste n'est rien d'autre qu'une exploitation, résultant parfois d'un redoutable cynisme - comme s'y emploient ceux qui se sont investi dans le « marché », en perpétuelle expansion, de la pauvreté -.  


S'engager, c'est aussi être rebelle, c'est désobéir. La normatisation et l'uniformisation symptomatiques de la société découragent et punissent la désobéissance, même lorsqu'elle est source de créativité….

 

A la notion de désobéissance, synonyme de puérilité personnelle et d'anarchie, je préfère celle d'indiscipline. La discipline est nécessaire. Mais l'indiscipline ne l'est pas moins.

 

En cette matière de l'indignation, de l'engagement, et du courage, les jeunes populations arabes et maghrébines adressent une formidable leçon, notamment à leurs alter egos occidentaux. Cette exemplarité peut-elle être contagieuse, notamment en Europe ?

 

 

Ce n'est pas à ceux de France que les jeunes de Tunisie, d'Egypte ou de Syrie donnent des leçons, mais aux vieilles générations de leur propre pays et à celles de l'Hexagone qui ont soutenu les régimes en place.


La jeunesse n'est pas dépolitisée, en revanche elle ne vote guère. Quelle responsabilité le cénacle politique, et particulièrement les gouvernements en place depuis 2007, doivent-ils endosser dans ce type de désengagement ? Ont-ils échoué à incarner l'exemplarité qui exhorte à s'engager ?

 

J'emploierai un souvenir particulier pour illustrer mon propos. En amont du référendum sur la constitution européenne, nous avions organisé au sein d'Emmaüs que je présidais alors nombre de débats. Des centaines d'heures consacrées par les gens de la rue et les compagnons à confronter opinions, convictions, interrogations sur l'Europe, sa vocation, et sa responsabilité, notamment en matière de solidarité. Des mises en perspective passionnantes car portées par des gens passionnés eux-mêmes par le sujet. Sur ces centaines d'heures, quelle part occupèrent les commentaires sur l'appréhension et le positionnement des responsables politiques de droite et de gauche ? Quelques minutes…. C'est symptomatique, notamment chez les jeunes : l'appétence à discuter des enjeux collectifs est extrêmement forte, la confiance en la capacité de la classe politique de s'en faire la juste résonance tout aussi faible.  


La cohésion entre générations constitue un facteur clé de l'engagement et nourrit le lien social et humain. L'irruption aujourd'hui d'une fissure possiblement demain d'une fracture intergénérationnelles liées notamment aux problématiques de la dette ou des retraites, peut-elle s'avérer rédhibitoire ?

 

La messe est presque dite. Des batailles ont été perdues, il faut désormais espérer que la guerre ne le soit pas. Pour cela, des mesures doivent être prises. Parmi elles, la réforme de la fiscalité, pour que cesse la préservation des intérêts d'un corps électoral vieillissant au détriment de l'avenir des jeunes générations.


« Un homme n'est un vrai homme que lorsqu'il est vraiment engagé et se sent responsable », disait Sartre. Or il n'est pas aisé de faire admettre aux jeunes qu'on se construit avant tout en s'engageant. La faute en premier lieu au contenu et aux méthodes de l'enseignement dès le plus jeune âge ?

 

Le système éducatif n'est absolument pas à la hauteur de l'enjeu. L'engagement n'y est pas reconnu. Comment pourrait-il l'être lorsque la grille d'évaluation peut frapper un adolescent de nullité et nier ses potentialités dans les domaines qu'elle ne couvre pas ? Comment peut-on se construire lorsqu'on peut être à ce point déconsidéré et privé de confiance en ses propres possibilités ? Le système éducatif devrait, outre assurer sa fonction de sanction, aider à repérer, à encourager, à cultiver, à valoriser d'autres qualités. S'il était réellement cerné et compris, chaque enfant devrait pouvoir présenter un bulletin scolaire sur lequel figurent une ou plusieurs cases « positives », quand bien même celles-ci se distingueraient des traditionnelles matières. C'est l'expérimentation du livret de compétences, lancée après le livre vert sur la jeunesse. Comment, sinon, espérer qu'une fois adulte il s'épanouisse et se réalise ?


L'engagement, c'est la solidarité et la fraternité. Lesquelles, soutiennent nombre de sociologues, sont aujourd'hui meurtries dans la société consumériste, matérialiste, individualiste. « Nul doute qu'avec le Service civique obligatoire (SCO), on revitaliserait la fraternité », confiait Edgar Morin à Acteurs de l'économie en 2007. Souscrivez-vous à une telle exhortation ?

 

Mais pourquoi Edgar Morin n'entame-t-il pas lui-même un Service civique, lui dirais-je amicalement ? De quel droit les « vieux » devraient-ils imposer aux jeunes ledit Service civique ? Seraient-ils eux-mêmes moins inciviques que ceux qu'ils veulent obliger à parfaire leur sens civique ? Pourquoi une telle stigmatisation des jeunes dont cette génération aurait décrété, à partir de critères ignorés de tous, le déclin civique ? Si le Service civique doit devenir obligatoire, que les plus anciens donnent l'exemple….


Mais pourquoi vous opposez-vous au caractère obligatoire du Service civique ? Après tout, une fois levées les problématiques de financement et de concurrence pour le marché du travail, une telle systématisation ne manquerait pas de vertus. Notamment d'assurer l'équité au sein de la population et, peut-être, de préparer des générations davantage altruistes et ainsi d'exaucer le vœu d'Edgar Morin….

 

A ceux qui militent en faveur du Service civique obligatoire, je réponds qu'il existe une alternative, malheureusement inexploitée : permettre à tous les candidats volontaires au Service civique de pouvoir l'accomplir. Ce paradoxe n'est pas propre au sujet. Alors qu'au début de l'été était lancé le débat sur l'obligation faite à tous les allocataires du RSA de travailler, s'est-on enquis du nombre d'entre eux qui cherchent coûte que coûte à travailler mais auxquels les offres d'emploi échappent ? Faute d'être capables d'honorer toutes les attentes volontaires et spontanées, les politiques aiment, de manière duplice ou dilatoire, déplacer la problématique sur d'autres terrains. Or à quoi sert-il de vouloir obliger des gens à boire une eau qu'on n'est pas capable de leur proposer ? Essayons d'abord de sustenter tous ceux qui ont soif…
Je ne pourrais que me réjouir de voir l'ensemble des jeunes exercer leur Service civique. Mais lequel ? Ceux qui revendiquent l'obligation ont-ils réfléchi à la durée - trois semaines ou un an ? -, à la nature et à l'efficacité des missions, à l'articulation avec les pressions du marché de l'emploi et la réalité du chômage - qui donc peut promettre de trouver une mission à tous les jeunes quand le taux de chômage de ces même jeunes est aussi élevé ? - ? Il est une erreur politique, intellectuelle et morale de militer pour un projet en occultant les conditions économiques, pratiques et financières de sa faisabilité ; un projet doit être analysé dans sa totalité, pas dans l'abstraction de ce qui incommode. On n'appelle pas à résister si on n'est pas capable d'assurer les moyens de résister.
Par ailleurs, serait-il acceptable d'imposer une injonction supplémentaire à des générations de jeunes déjà les plus durement frappées ? Enfin, dernier argument en faveur du caractère volontaire du Service civique : il assure à ceux qui y ont souscrit d'être fiers d'avoir justement fait eux-mêmes le choix de s'engager. C'est pourquoi notre vocation est de « donner envie » ; c'est la condition pour que l'efficacité de la mission et l'épanouissement de celui qui la conduit soient assurés.   


Que sait-on des adeptes du Service civique une fois en emploi ? Lui donnent-ils un sens, une performance particuliers ? Les dirigeants d'entreprises et les recruteurs saisissent-ils le profit humain, managérial, culturel de telles embauches ?

 

Accomplir son Service civique apporte la preuve que l'on est capable de s'engager dans la durée, de persévérer, de s'adapter ; un argument important au moment où les employeurs ne cessent de dénoncer l'inconstance, l'instabilité, la fiabilité et la motivation insuffisantes des jeunes. D'autre part, les volontaires du Service civique acquièrent, parfois sans en prendre eux-mêmes conscience, la capacité de s'exprimer en public, d'organiser des actions collectives, de travailler en équipe, bref toutes sortes de compétences que l'éducation scolaire n'enseigne pas. Par ailleurs, le Service civique constitue l'opportunité de s'interroger et de conduire son orientation. C'est en effet un moment ouvert à tous les champs du possible. Cette réflexion sur l'« après » et cet accompagnement vers l'emploi, nous le favorisons grâce à un service Internet baptisé Ascenseur qui recense compétences, CV, recommandations. De quoi prendre au mot les entreprises qui nous assurent tout à la fois peiner à recruter et rechercher des profils de ce type…


Les établissements d'enseignement supérieur eux-mêmes ne cessent de vanter la singularité des profils qui sortent diplômés. Sont-ils seulement promoteurs du Service civique ?

 

Avec plusieurs d'entre eux et, en Rhône-Alpes, EMLYON, nous menons à bien la création, effective à la rentrée 2012, d'un Institut du Service civique. Objectif : valoriser ce type d'engagement jusque dans les filières d'enseignement et de recrutement.  


10 000 jeunes ont entrepris à ce jour un Service civique ; c'est déjà beaucoup, mais c'est aussi très peu. Quels sont vos objectifs et surtout disposez-vous des moyens de les atteindre ?

 

Nous avons pris l'engagement de franchir la barre des 75 000 en 2014. A ce jour, le rythme est inférieur à celui que nous avions prévu. Le paradoxe est que le nombre de candidatures dépasse celui des missions disponibles, et nous contraint donc à ne pas pouvoir honorer toutes les demandes. Mais le gouvernement vient de décider, à cette rentrée, d'augmenter le nombre de missions pour que nous puissions atteindre 25 000 en 2012.

 


Cet obstacle est-il seulement politique - peur d'effrayer les étudiants - et économique ? Ou bien n'est-il pas que la société, inféodée au dogme marchand, objectivé, chiffré, utilitariste, ne sait plus reconnaître les actions non marchandes ? Nous sommes dans une situation où la valeur de l'individu et celle de son action sont indexées respectivement à celle que le marché lui reconnaît et à son utilité concrète…. Notre société est celle du « plus », pas du « mieux »…. Or avec le Service civique, on est dans l'incapacité d'opposer au coût, chiffré, d'une telle mesure les gains, considérables mais effectifs sur le long terme et d'un ordre comportemental et moral difficilement quantifiable…

 

Je ne partage pas cette analyse. Notre société n'est absolument pas celle d'une quantification, d'un chiffrage excessifs. L'un de mes combats est justement de montrer que sur les questions sociales et humaines, par exemple dans le domaine de la lutte contre la pauvreté, il est possible de quantifier, de chiffrer, d'évaluer davantage, et pour cela même d'appliquer des règles mathématiques, d'impliquer les chercheurs. Conduire la cause du Service civique ne peut reposer sur la seule bonne intention et exige une part substantielle d'objectivation et de mesure. Lorsque nous pourrons démontrer que la confrontation de deux échantillons de jeunes aléatoirement répartis fait apparaître que celui des praticiens du Service civique connaît un taux d'insertion professionnelle plus élevé et plus rapide, nous aurons alors concrètement servi la cause.
Le problème n'est pas que la société est « trop chiffrée », c'est qu'elle est massivement d'apparence et superficielle. Elle est devenue malade à force d'être manipulée en trompe-l'œil. Cela vaut dans bien des domaines. Par exemple celui de la Responsabilité sociale des entreprises.


Le Service civique, dans sa forme obligatoire, avait surgi lors du scrutin présidentiel de 2007, et fut même ardemment défendu par l'un de vos mentors, Bernard Kouchner. Il semble à ce jour avoir disparu du débat, particulièrement au sein de votre famille politique naturelle, le PS, pourtant prompt à vanter les vertus de la fraternité. Manque-t-on de courage et de risque ? Peut-il ressurgir, et cette fois de manière crédible et constructive ?

 

On va s'y employer ! Il n'y a pas de fatalité ni de malédiction. D'abord, il faut rappeler les conditions préparatoires à l'élection en 2007. La France venait de connaître le soulèvement des banlieues, et, de Dominique de Villepin à Jean-François Copé et bien sûr au candidat Nicolas Sarkozy, on érigea alors le Service civique ( à l'époque on disait service civil) en riposte au malaise de la jeunesse et aux carences éducationnelles. Cela de manière surréaliste puisqu'on oublia d'y adjoindre le budget. 50 000 promis, 3000 financés !. Depuis, la loi sur le Service civique a été soutenue à droite comme à gauche en 2010. Dans son département de la Corrèze, François Hollande le développe avec conviction, puisque le Conseil général qu'il préside est le premier de France à avoir abonder les financements de l'Etat. La Région Poitou-Charentes de Ségolène Royal est la première à vouloir signer une convention. Evry, dont Manuel Valls est le député-maire, est l'une des premières communes à l'instaurer. Martine Aubry m'a demandé de soutenir à Lille des attestations. Et Arnaud Montebourg n'est pas en reste en Saône-et-Loire. Bref, les candidats à la Primaire socialiste font déjà la preuve de leur détermination, ce qui augure une espérance solide si l'un d'eux était élu à la présidence de la République. Et je ne vois pas pourquoi Nicolas Sarkozy oublierait le service civique sur lequel il s'est engagé et qui se développe si bien dans certaines villes, comme Bordeaux, sous l'impulsion d'Alain Juppé.Le risque finalement, est que le service civique ne constitue pas un sujet suffisamment différenciant et donc « payant » au plan électoral. Faire l'unanimité n'est pas toujours un atout en politique !  


Cette idée de contribuer à la société, d'équilibrer devoirs et droits, résonne sur le sens des propos du ministre Laurent Wauquiez, appelant à imposer aux bénéficiaires du RSA de travailler cinq heures par semaine, ou même du néo-fasciste Viktor Orban, chef du gouvernement hongrois, qui décide de conditionner l'obtention des droits sociaux à ladite contribution à la collectivité. La frontière entre l'acceptable et l'inacceptable est ténue….

 

Elle m'apparaît plutôt clairement : c'est la bonne foi.

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