Jean-Paul Delevoye : « Bâtissons une autre société »

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©David Delaporte
©David Delaporte (Crédits : David Delaporte)
Son diagnostic est implacable. La société française est en péril, clame le Médiateur de la République et président du Conseil économique, social, environnemental. Jean-Paul Delevoye l’affirme toutefois : son examen sentencieux n’est pas irréversible.

Le rapport annuel 2009 que vous avez produit en votre qualité de Médiateur de la République dressait un état des lieux de la société extrêmement sombre. Solidarité déliquescente, domination des individualismes, perception accrue du déclassement social, multiplication des ruptures, espérance collective atone, usure psychique… autant de stigmates que la crise économique et sociale a exacerbés. Jusqu'où l'individu et la collectivité sont-ils capables de subir, et de poursuivre cette descente aux enfers ?

 

Nous assistons à un bouleversement des équilibres. Auparavant, le collectif faisait l'individu ; désormais, l'inverse prévaut. Les collectifs économique et social, de droite et de gauche, catholique et laïc, progressaient dans une relative cohérence ; ils évoluent maintenant de manière dispersée. La population acceptait les mutations difficiles parce qu'elle était soutenue par des espérances ; sous le joug d'une phénoménale accélération du temps qui nous maintient constamment dans la concentration, la pression, le travail, la consommation incontrôlée, bref dans le « faire immédiat », nous sommes délestés d'espaces et de moments de respiration, de recul, si essentiels à notre régulation et à notre (re)construction personnelles. Le diktat du court-termisme déprécie la qualité des rapports humains.
Ces manifestations sont consolidées par les bouleversements technologiques, qui nous dotent d'un outillage - téléphone portable, réseaux sociaux - à double détente : on se parle de plus en plus mais on s'écoute de moins en moins, on multiplie les contacts mais on n'en approfondit aucun. L'effet premier de ces coercitions temporelle et technologique est que le sens - des relations que nous pensons nouer, du travail, etc… - déserte nos tâches, provoquant une fragilité qui affecte autant le collectif que l'individu. Ce qui forme le collectif n'assurant plus son espérance ou son bonheur personnels, l'individu développe à son endroit une relation utilitariste, méfiante, et critique ; il devient de moins en moins citoyen et de plus en plus consommateur de la République. Prospère alors une considération déliquescente des institutions et des missions de la République. Au premier rang desquelles trône l'un des piliers de la solidarité : l'impôt, de plus en plus contesté puisqu'il sert la cause et les enjeux d'un collectif à l'utilité et à l'efficacité duquel l'individu ne croit plus pour lui-même.

 


Ce constat traduit-il le délitement des principes et des valeurs constitutifs de la citoyenneté ?

 

Etre citoyen signifie « partager » les valeurs d'une société à laquelle on croit et qui alors mérite que l'on se batte en sa faveur. Partager prend donc ici un double sens : être responsable et solidaire. L'analyse comparée des élections présidentielles de 1995 et de 2002 est à cet égard explicite et marque une rupture : la première fut celle de la « fracture sociale », la seconde celle de la sécurité. En 1995, le socle programmatique du vainqueur mettait les citoyens en résonance avec un projet de société qui éveillait en eux responsabilité et solidarité ; sept ans plus tard, cette préoccupation du « vivre ensemble » volait en éclats et laissait place au désaveu, même au rejet du collectif et des devoirs personnels qui conditionnent son efficacité. La société de cohabitation, de coopération, et d'empathie avec l'Autre s'était effacée au profit d'une société de la méfiance, de la stigmatisation, du rejet de l'Autre. L'Autre est devenu gênant, rival, coûteux, et l'on espère dorénavant du collectif non pas qu'il aide à vivre avec l'Autre mais qu'il protège de l'Autre.

 


L'immédiateté et l'extrême technologisation qui caractérisent le quotidien atteignent bel et bien les individus dans leur dimension personnelle, psychique, et émotionnelle, et donc dans leur consistance citoyenne. La dictature consumériste également…

 

Absolument. La relation « consommatrice » du citoyen à l'égard du collectif s'est imposée. Le citoyen réclame maintenant de transférer au collectif des devoirs qu'il estime ne plus avoir à assumer, et concomitamment exige du collectif l'application de nouveaux droits personnels. Il espère du collectif qu'il agisse non plus en faveur de lui et de l'Autre, mais exclusivement de lui. Il attend du juge non pas qu'il soit juste, mais qu'il punisse celui qui lui a porté préjudice ; il attend du maire non pas qu'il dessine un projet de développement à long terme de la commune, mais qu'il règle sur le champ son petit souci de voirie. Tout est devenu consommable et jetable : jusqu'au salarié, à l'emploi, et même au conjoint.
Cette déviance qui s'est imposée sans qu'aucun avertissement ou pare-feux ne la signale est extrêmement préoccupante. L'individu est emprisonné dans une logique utilitariste, s'expose à de graves dérives éthiques, est ligoté à de douloureux dilemmes qui génèrent frustrations et replis. Ce système juxtapose fragilités individuelles et collectives, et détruit l'adhésion aux valeurs du collectif. Anxiogène, il interroge la pertinence même des tableaux de bord de la société. Comment, par exemple, agir en faveur d'une mixité sociale, d'une égalité des chances, d'une fraternité, d'une laïcité quotidiennement malmenées et en lesquelles plus guère de personnes ne croit ? Faut-il revisiter les équations de la République aujourd'hui synonymes d'obsolescence ? Comment peut-on désamorcer les crispations d'une population qui a pris pour bouc-émissaire et cible le collectif ?


L'économiste et sociologue Eric Maurin a parfaitement décortiqué l'état d'esprit d'une partie de la population effrayée par la perspective d'être « déclassée ». Et chaque nouvelle étude démontre le pessimisme et le désenchantement singuliers de la société française. Sont-ils bien légitimes ? Leurs ressorts sont-ils seulement compréhensibles ?

 

Le remarquable travail d'Eric Maurin constitue une démonstration supplémentaire des contradictions françaises ; cette « peur du déclassement » ne frappe pas ceux qui n'ont plus rien mais au contraire ceux qui ont peur de perdre ce qu'ils ont acquis. La France dispose des meilleurs amortisseurs sociaux, et l'angoisse de cette classe moyenne, apeurée par le côtoiement dans son quotidien d'une pauvreté de plus en plus prégnante et par le sentiment que le bouclier protecteur n'est ni infaillible ni immuable, est qu'ils l'abandonnent. Cette fragilisation a atteint les jeunes générations qui, télévision, Internet, mais aussi situation professionnelle et affective des parents aidant, sont exposées très tôt dans leur adolescence et même leur enfance à la violence et à la cruauté du monde. Plus informées, mieux avisées, mais aussi davantage fragilisées, elles font elles-mêmes l'expérience de ne pas être protégées des douloureuses réalités. Leurs interrogations et leurs préoccupations ne sont plus d'ordre moral mais seulement « capacitaire ». Elles ont pour terreau une société qui cultive le mépris de soi et engendre le mépris et l'agressivité envers les autres. Société qui, depuis une quarantaine d'années, a édifié ses politiques publiques dans une logique morale de « déculpabilisation judéo-chrétienne » qui a eu pour effet de soutenir l'être fragile dans son échec plutôt que de dynamiser son potentiel de riposte et de rebond. Dans le même ordre, on a « moralement » expliqué qu'il fallait apprendre, qu'il fallait travailler, qu'il fallait vivre avec l'Autre ; cette obligation s'est faite au détriment de l'amour d'apprendre, de travailler, de vivre avec l'Autre. Ce changement de logique constitue d'ailleurs l'un des plus importants défis pour la République.

 


La société a fait le choix de nier, d'écarter, voire de bannir les fragilités. Est-ce à la sacralisation et à la dictature de la performance individuelle qu'il faut conditionner ce phénomène ? Comment a-t-on fait évoluer nos mentalités et nos institutions de telle sorte qu'on ne donne plus à chacun d'occuper « une place » ?

 

La conception dominante de la performance est en valeur absolue, comme cela prévaut dans le domaine sportif. Or c'est en fonction de la seule capacité de l'individu qu'elle devrait être mesurée. Tout le monde n'est pas apte à abattre un 100 mètres en 10 secondes. Pourra être reconnu dans sa performance celui qui aura exploité au mieux ses facultés, sa motivation, son labeur, son potentiel, son plaisir. Pour lui, 20 secondes seront alors synonymes de grande victoire.


… or rien ne semble pouvoir être lu aujourd'hui autrement que selon des repères comptables et chiffrés. L'évaluation de la contribution de chacun au fonctionnement de la société n'y échappe pas. Peut-on vraiment s'y soustraire ? La reconnaissance et l'intégration des personnes fragiles sont-elles compatibles avec les règles marchandes de l'économie libérale ?

 

Si l'on veut minorer la qualité utilitariste de l'individu et le placer devant ses réussites et non plus ses échecs, si l'on veut combattre le pessimisme délétère, si l'on veut dessiner une société d'inclusion et non plus d'exclusion, il faut raisonner performance « heureuse » et non plus « imposée » ou « sanctionnée » selon un diktat chiffré. Pourquoi considère-t-on l'individu actif uniquement dans le secteur marchand ? N'est-on pas actif lorsqu'on œuvre bénévolement au lien social, au développement local, à l'appui scolaire, au soutien des plus vulnérables, à révéler les potentialités, à créer de la solidarité ? L'« inactif marchand » peut être un fabuleux acteur social. Que seraient les soins palliatifs, les communes ou encore les associations sans la cohorte de bénévoles ?
Le dogme exclusivement quantitatif de la « création de richesses », qui a caractérisé les « Trente glorieuses », a fait l'impasse sur le sens de ces richesses. Or l'accroissement des richesses n'est d'aucune valeur s'il ne produit pas l'épanouissement humain. Comme le martelait le général de Gaulle, le progrès économique n'a de consistance et de perspective que s'il génère du progrès social. Lequel englobe bien au-delà du logement ou des loisirs et intègre le simple « bonheur de vivre ensemble ». L'enjeu est de bousculer la culture cartésienne, chiffrée, excluante propre à la société extraordinairement normée, pour peu à peu faire reconnaître ce « bonheur » non quantifiable mais ô combien déterminant.


Cette dictature de la norme n'a pas épargné le monde de l'éducation. Suite au dernier rapport annuel PISA évaluant la qualité des systèmes scolaires occidentaux, nombre d'intellectuels ont milité pour la suppression des notations chiffrées dans les classes primaires, justement au nom de cet effet « excluant » alors que l'enseignement devrait être tout entier investi dans l'inclusion, la valorisation, la mise en confiance des enfants…

 

Je partage cette réflexion. L'école est devenue un terrain propice d'exclusion pour tous les enfants qui ne trouvent pas leur compte ou la reconnaissance de leurs potentialités dans le système normé des notations. L'égalité des situations est une illusion, et l'égalité des chances une utopie libérale. Il est l'heure de cesser d'y croire. Travaillons plutôt à l'égalité des parcours, au nom de laquelle la République a pour devoir d'amener chacun, quel qu'il soit, quels que soient ses atouts ou ses handicaps, à produire le maximum de ses capacités…

 

... et ainsi à trouver sa place dans la société, c'est-à-dire une place utile et reconnue ?

 

Absolument. Et cela est justement indépendant du résultat intrinsèque - et relatif aux autres selon les normes traditionnelles - auquel l'individu parvient. C'est à cette condition que la fierté et la confiance, si essentielles dans la construction de l'enfant mais aussi, plus tard, de l'adulte dans toutes ses responsabilités - professionnelles, parentales, associatives… - fleurissent. L'objectif idéal est d'imaginer des parcours adaptés aux potentialités de la personne. A cette condition, l'enfant serait à même de libérer et d'exprimer des richesses aujourd'hui niées par le système, son amour d'apprendre serait encouragé, son avenir dans la société pourrait rosir. Je n'ignore pas les obstacles, endogènes à l'Education nationale comme exogènes - par exemple le calendrier scolaire, conditionné par les injonctions contradictoires des parents et de l'industrie du tourisme - mais ne pas se donner les moyens de recouvrer un haut niveau d'éducation provoquera une fragilisation collective d'autant plus préoccupante que nombre d'autres pays, notamment émergents, ont, eux, conservé l'appétit du savoir et la curiosité d'apprendre que la France a perdus. Apprendre n'est pas une corvée mais un plaisir et un investissement ; lire c'est aussi raisonner, rêver, bâtir, se projeter ; écrire, c'est également structurer, imaginer, créer, s'exprimer… Tout cela, il est urgent de le réintroduire dans les consciences et les comportements. Y compris parce qu'aider à faire éclore de telles personnalités constitue un facteur fondamental de la stabilisation du système démocratique. Mais il faut un double préalable : d'une part repousser la dictature de la consommation, qui inocule dans les logiques un utilitarisme démoniaque, d'autre part faire front à la propagation des « émotions », qui, dans le système médiatique, dominent désormais jusqu'à pouvoir relayer les plus bas instincts du peuple et mettre en péril la démocratie.


L'entreprise soumise aux diktats de la finance, de la mondialisation économique, et d'un management parfois destructeur, est devenue un terreau de fragilisation, de discrimination, d'ostracisme à l'égard des plus vulnérables. Mais elle possède aussi - et certains dirigeants l'emploient - matière à s'ériger en rempart, en riposte à cette fragilisation. Quelles conditions faut-il réunir pour que cette seconde voie progresse ?

 

L'entreprise est, au même titre que l'école, la laïcité, ou hier l'église, l'un des outils majeurs de socialisation et du « vivre ensemble ». La société doit donc, là aussi, se la réapproprier. Nombre d'entreprises ont compris que ce qui qualifie la performance des salariés n'est pas que comptable, financier, ou technique, mais aussi intègre leur épanouissement. Un grand dirigeant m'a confié un jour sa procédure d'évaluation du personnel. « Elle repose sur deux critères : l'adhésion aux valeurs de l'entreprise, et la performance. Un salarié qui répond aux deux critères, c'est formidable. Un salarié qui adhère aux valeurs mais n'est pas performant n'est pas à la bonne place ; la responsabilité de sa fragilité relève du manager, qui doit l'affecter au bon poste. Quant au salarié performant mais étranger aux valeurs de l'entreprise, il faut s'en séparer sur le champ. Car il est de nature à fragiliser le collectif ». Cela démontre qu'il est possible à chacun de trouver sa place dans l'entreprise.


Mais l'âpreté de l'économie et de la compétition mondiales donne-t-elle bien aux entreprises le choix d'intégrer ceux, les « fragiles », qui vont ralentir son efficacité ? Pourquoi serait-il de la responsabilité morale mais aussi de l'intérêt des entreprises d'enrôler les publics en fragilité, mais également d'intégrer, du recrutement à la séparation, les fragilités de chacun ? Comment convaincre que le « fragile » peut lui aussi nourrir la croissance de l'entreprise ?

 

L'entreprise doit admettre que la contribution d'un individu dit fragile peut être moindre en terme de performance mais essentielle au bien-être collectif. Je me souviens d'une jeune fille handicapée, aujourd'hui secrétaire dans une entreprise privée. Probablement plus lente que ses collègues dans l'accomplissement des tâches, elle irradiait d'une telle joie de vivre et d'un tel questionnement sur le sens de la vie qu'elle apportait au corps social et à l'entreprise une formidable plus-value. Combien de salariés handicapés témoignent d'une force de caractère, d'une abnégation, d'une motivation contagieuses qui servent d'exemple auprès des collègues ? Combien de personnes d'origines étrangère ou sociale volontiers discriminées vont faire partager leur formidable appétit de s'investir et de réussir ? Bien souvent, les plus belles réussites sociales répondent à la compensation de souffrances originelles. Elles témoignent que la perception et l'évaluation de la richesse doivent être « déquantifiées » et introduire les notions de sens et d'épanouissement.

 


La cécité et le mépris à l'endroit des publics en fragilité sont liés au rejet de la différence, de la singularité. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik apporte la démonstration que la créativité et l'innovation proviennent le plus souvent des « marginaux », des « différents ». Est-ce de cette peur de la différence et du repli vers la norme, l'uniformité et l'endogamie que la société et l'entreprise souffrent le plus ?

 

Depuis les Trente glorieuses, tout a convergé vers la création d'une société normatisée. Vous êtes dans la norme ? Tant mieux. Vous en êtes écarté ? L'Etat assure les compensations. Ce schéma est flagrant dans les domaines de l'emploi. Il a aussi prévalu lorsque la survalorisation des diplômes a surgi, excluant ceux - notamment les impertinents, les originaux, les créatifs - qui étaient écartés des canons. Or il ne peut plus répondre à la réalité et aux enjeux de la société. Préférant le confort des réponses à l'inconfort des questions, le cénacle politique porte d'ailleurs lui-même une lourde responsabilité. Tout comme les grandes entreprises, assujetties à des modèles organisationnels, à des obligations de reporting, à une lourdeur fonctionnelle qui tuent la créativité. D'ailleurs, que l'essentiel des découvertes et des progrès technologiques majeurs provienne des petites entreprises n'est pas un hasard. Il faut en finir avec cette dictature de la norme et libérer ce que je nomme « l'impertinence maîtrisée ».


Est-il bien possible d'exprimer cette logique au sein d'un colosse aussi imposant, normé, et contraint que le Conseil économique, social et environnemental ?

 

Ce que j'attends des collaborateurs, c'est qu'ils contribuent à critiquer et à améliorer le projet d'ensemble. Je suis le décideur ultime, mais je ne domine personne. Mon statut ne me confère aucune supériorité, simplement un champ plus large de responsabilités. Ce qui signifie qu'en bout de course, je suis amené à prendre des décisions de plus en plus hâtivement et dans des domaines de plus en plus éloignés de mes compétences. Dans ces conditions, prendre la « bonne » décision exige que préalablement tous ceux qui ont participé au processus aient pu exprimer le mieux possible leurs critiques, leurs initiatives, leur créativité, leurs recommandations, sans jamais redouter de quelconques contingences ou le risque de sanctions. Il est temps de chasser des logiques et des réflexes cette forme non xénophobe mais tout aussi intolérante de racisme qui rejette la « différence » de penser et de faire. C'est d'autant plus essentiel que le très déstabilisant contexte de compétitivité économique réclame plus que jamais d'être contré par la mobilisation collective autour d'un projet commun. Je crois à la résurgence des valeurs.

 

La dégradation des liens entre les administrés et leurs administrations affecte en premier lieu les plus fragiles, et les plus vulnérables à la grande complexité des lois. Le délitement de l'action publique participe à l'érosion d'une « société humaine ». Ce recul quantitatif de l'action publique ne signifie pas pour autant que sa qualité doive régresser. Pourtant, c'est aussi le cas. D'autre part, les administrés réclament la personnalisation des services, mais le besoin d'efficacité et la réalité financière des services publics exige leur rationalisation. Personnalisation de la demande et rationalisation efficace de l'offre sont-elles compatibles ?

 

Je crois à cette compatibilité. L'administration républicaine doit faire face à deux défis : l'égal accès et surtout l'égale qualité de réponse pour tous. L'administration doit être réorganisée, notamment par le développement de sa proximité et la faculté de bien orienter selon les besoins des usagers. Celle-ci est en effet d'autant plus primordiale que le fonctionnement, principalement juridique, de la société, ne cessera jamais d'être davantage complexe. Le chantier de cette réorganisation administrative n'a jamais été abordé, alors même que les processus de décentralisation, de réaménagement territorial, d'intercommunalité, ou de métropolisation, ont complexifié l'offre du service public. Le déficit premier de la société moderne, c'est le défaut d'écoute. C'est d'ailleurs lui qui motive l'essentiel des démarches entreprises auprès du Médiateur de la République. D'autre part, qui peut croire qu'il n'existe pas un minimum de masse critique pour garantir une égalité dans la qualité des réponses ? Etre capable de concentrer des pôles d'intelligence administratifs extraterritoriaux est une obligation si l'on veut pallier les écarts de prestation et de services enregistrés d'un territoire à l'autre. Au prix d'une telle réorganisation, quantité et qualité du service peuvent être conciliées. L'administration fiscale en est la preuve.
Quant aux distorsions entre traitements de masse et individualisé, elles constituent un problème crucial. Là encore, dès que l'on sort des normes définies dans le schéma informatique de l'administration en cause, on est perdu. La gestion administrative est passée du « zéro » au « tout » technologique. Or, la technologie ne remplace pas l'humain. Surtout lorsqu'elle est défaillante.

 

Cette déshumanisation résulte d'une chimère : l'imprimatur technologique pourrait se substituer à la relation humaine. Elle affecte non seulement les usagers mais les salariés même des administrations, et dépasse ce simple cadre pour contaminer notre quotidien, y compris dans l'entreprise. Faut-il accepter le caractère irréversible de cette déshumanisation et de la dématérialisation de la société, ou peut-on réfléchir aux moyens de les contrer ? Faut-il redéfinir le sens, le contenu, la finalité du Progrès ?

 

Le Progrès, c'est servir et faire grandir l'épanouissement d'une personnalité. La problématique n'est pas la technologie mais l'emploi que l'on en fait. Or, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les capacités des technologies ont dépassé celles de l'intelligence humaine à les comprendre et à les maîtriser. Pour preuves actuelles, les mécanismes de la finance internationale qui ont échappé à ceux-là mêmes censés les contrôler, ou encore la génétique et les OGM, si complexes qu'il est impossible de s'accorder sur leurs vertus et leurs dangers. L'enjeu est donc d'assurer à l'individu de redevenir seul pilote de l'outil technologique. Ce qui signifie, au-delà, le doter des moyens de comprendre, de décider, c'est-à-dire d'être responsable. La société de consommation a fait le choix, regrettable, de ne pas compenser l'appétence consumériste à satisfaire par la construction de convictions et de personnalités. La capacité de s'opposer, de faire un choix, et le sens de l'interdit ont été négligés. L'individu n'a jamais été autant prisonnier d'informations et d'émotions fabriquées par d'autres. Il est urgent de corriger cette dérive.
Autre phénomène qui bouleverse nos repères : autrefois, la transmission des connaissances suivait un mouvement descendant ; aujourd'hui, c'est le fils qui apprend au père l'emploi d'un i-phone ou le petit-fils au grand-père l'utilisation d'Internet. Cet inversement du paradigme altère le respect pour ce qu'incarne « l'ancien » et tarit la transmission des valeurs. Or une société qui n'a pas de sens n'a pas d'avenir. Une société qui n'a pas d'adhésion aux valeurs n'a pas de cohésion collective. Le combat pour la restauration de ces valeurs doit être mené. Et je constate dans ce domaine l'émergence de précieuses initiatives - politiques, syndicales, associatives, éthiques -, qui concourent à redynamiser ce qui est au cœur de la refondation espérée : la confiance. Reconstruire la confiance en soi pour ensuite porter la confiance vers l'Autre : l'ensemble des politiques publiques doit être réorganisé en ce sens. Et conséquemment, ce sera de nature à redonner de la consistance, de l'acceptation, de la légitimité à l'autorité collective, aujourd'hui déficiente et contestée, puisque chacun aura été placé dans les conditions de se l'approprier et de viser l'exemplarité.

 

L'état des finances publiques, les gabegies de l'administration en matière de gestion des ressources humaines, et les injonctions de l'Etat sont là pour rappeler que l'individu a un coût. L'intégrer ou l'éconduire, l'estimer prohibitif ou pertinent, dépendent de l'importance qu'on accorde à l'utilité du poste… et de l'humain…

 

Faire comprendre que le temps d'écoute est un temps d'investissement positif constitue un combat de chaque instant. Des médecins confient être à la fois de formidables techniciens et incapables de parler à leurs patients. Or, le ciment du lien entre le collectif et l'individu, c'est la confiance. La confiance induit l'empathie. Et l'empathie passe avant tout par l'écoute. Cette écoute est vraiment fondamentale. Lorsqu'il sème, l'agriculteur « écoute » son terrain. S'il veut que le sens des réformes qu'il propose soit admis, le dirigeant politique doit faire preuve d'une pédagogie qui inclut en premier lieu l'écoute des administrés, sans laquelle ces derniers refuseront eux-mêmes de… l'écouter. Comment préparer et faire adhérer le peuple à des décisions s'il ne se sait pas écouté préalablement ?

 

Vous le constatez, le « filet social » est distendu, l'efficacité des politiques de solidarité - RSA, CMU, loi Dalo… - est « déclinante ». Pôle Emploi, né de la fusion « kafkayenne » de l'ANPE et de l'Unedic, l'incarne : la principale origine de la défaillance, le premier responsable sont-ils le « politique » ?

 

Il est déplacé de reporter sur le politique des manquements que l'on ne veut pas assumer soi-même. Or, chacun de nous est consommateur de politique. Qu'attendons-nous de lui en contrepartie de notre bulletin ? Moins de porter un projet d'intérêt général que d'œuvrer à préserver ou à valoriser notre intérêt personnel.
L'exemple de Pôle Emploi est symptomatique. Simplifier les démarches du demandeur d'emploi avait du sens. Mais on a exigé qu'en seulement quelques mois, l'établissement soit totalement opérationnel et que les agents se soient tout aussi totalement approprié la métamorphose. Comme souvent en France, on sait éditer un objectif politique crédible mais on échoue à le concrétiser, faute de savoir conduire le changement et de « donner le temps et du sens au temps ». Tout comme dans l'entreprise privée, les mutations de l'administration sont soumises à la dictature du court-termisme. L'enjeu, de taille, est de rompre le paradoxe au nom duquel on exige des solutions durables mais on emploie des logiques d'immédiateté pour les mettre en œuvre : comment donner du temps aux décideurs économiques, sous la pression des marchés à trois mois alors que la pérennité de l'entreprise réclame une vision à moyen et long termes ? Comment donner du temps aux décideurs politiques sous la pression électorale à deux ans ?

 

Vous détaillez le hiatus des enjeux sociétaux des élections de 1995 et de 2002. On pourrait aussi les mesurer aux campagnes de 2007 et de 2012. Nombre de sociologues et de philosophes s'y accordent : en 2012, il restera de la politique de Nicolas Sarkozy qu'elle a dressé les uns contre les autres, recouru à la stigmatisation, désigné des bouc-émissaires, distingué les « méritants » et les « vainqueurs » des « coupables » et des « vaincus ». L'individu a été excessivement valorisé dans sa réussite et méprisé dans son échec. Surtout, sa réussite ou son échec sont attribués à ses seuls ressorts personnels, faisant là fi des causalités exogènes. De quelle nature cette stratégie de la fragmentation et de l'individualisation a-t-elle accéléré la fragilisation des plus faibles, notamment en instillant dans les consciences que les « faibles » sont un « fardeau » et un « coût » ?

 

Le monde est à un tournant. La guerre a changé de nature. Elle est désormais économique et technologique. L'ensemble des rapports de force est en train de muter en profondeur, annonçant des répercussions géopolitiques encore inconnues. Dans ce contexte de grande incertitude, générateur de nouveaux types de conflits, chacun est confronté à une lourde interrogation : « Quel est l'avenir des traditionnels modèles de société et de régulation sociale qui ont fondé mes repères ? Se dirige-t-on vers une planète qui sacralisera l'individu ou plutôt la collectivité ? Que vais-je devenir dans ce monde inédit ? ». Les sociétés sont érigées autour de trois grandes forces : les espérances, les peurs et les humiliations. Et à ce titre, nous traversons un moment très particulier. L'effondrement du Mur de Berlin a détruit l'espérance communiste ; l'espérance libérale a disparu avec la chute de la banque Lehmann Brothers. Quant aux espérances religieuses, elles déclinent au fur et à mesure que la science progresse et les fragilise. Enfin, l'espérance politique se délite depuis que les forces ad hoc sont davantage coalisées vers la conquête du pouvoir que divisées dans leurs convictions et engagées dans des projets alternatifs. L'adhésion des électeurs a fait place à la consommation d'électeurs. L'érosion, voire la disparition des espérances collectives étranglent les espérances individuelles et nourrissent peurs et humiliations. A Droite, on exploite la peur de l'étranger, à Gauche on entretient la peur de l'humiliation (chômage…). Et cela depuis des décennies. La désertion politique du champ si essentiel de la construction d'espérances collectives est très préoccupante.
Dans ce contexte, Nicolas Sarkozy exerce un rôle clé. Par son talent et son énergie, il est l'homme politique qui, à l'occasion de sa campagne présidentielle de 2007, aura créé la plus impressionnante espérance présidentielle. Ce qu'il paie aujourd'hui n'est pas son activisme, mais le déficit de résultats. Lequel entretient la conviction que les responsabilités politiques ne pèsent plus sur le fonctionnement d'un pays…

 

… Un fossé d'autant plus regrettable que le chef de l'Etat multipliant péremptoirement les annonces, les promesses, les certitudes sur l'accomplissement de ses engagements, l'a lui-même creusé…

 

Or à quoi cette appréciation de l'inutilité du politique peut-elle conduire ? A préférer une dictature qui assure à l'individu son bien-être, à une démocratie synonyme de fragilisation. D'aucuns défendront les valeurs de la démocratie à la seule condition qu'elle assure leur condition personnelle. Le combat des valeurs devrait mobiliser l'ensemble de la classe politique. Comment redynamiser la valeur du travail ? Comment revitaliser la valeur du respect de l'autre et de soi-même ? Comment ressusciter la valeur de l'apprentissage et du savoir ? Comment revigorer la valeur de la culture ? Comment revitaliser la valeur de l'homme ? Ces questions sont d'autant plus fondamentales qu'en 2050 les Européens cohabiteront avec 50 millions d'immigrés, et qu'ils auront d'ici là dû apprendre à vivre ensemble, à respecter l'autre, à regarder avec bienveillance et intérêt les différences. L'enjeu de la diversité culturelle et du multiculturalisme cristallise nombre de problématiques majeures de notre société actuelle et future. Surtout à l'heure du repli sur soi qui, en témoigne un référendum suisse frappant d'ostracisme les travailleurs français, dépasse les traditionnelles représentations ethniques ou religieuses.

 

Dans ce processus, l'Etat est clé. Or la rupture entre « clients » et « représentants des services publics » est engagée, et même prend la forme d'incivilités et de violences croissantes. L'Etat autrefois socle du « vivre ensemble » est désormais la cible, et incarne « le mal vivre ensemble ». La fracture est-elle irréversible ?

 

Ce qui définit le rôle de l'Etat, c'est le projet de société auquel il est adossé. Et c'est de projet de société qu'on manque cruellement aujourd'hui. Trop d'opportunités de travailler à ce projet de société sont gâchées, principalement par les responsables politiques.

 

La salubrité d'une société dépend des équilibres « entre ce que les individus donnent et reçoivent », « entre ce qu'ils possèdent et redistribuent ». C'est ce qui définit le ciment même de la solidarité. Cette réflexion sur les équilibres a été au cœur du débat sur la réforme des retraites, et a mis en lumière le hiatus entre des générations qui vivent chacune leurs propres fragilités et qui ne veulent pas se sacrifier pour les autres. Est-ce là l'une de ces « opportunités gaspillées » ? La lecture sociologique de cet événement révèle-t-elle que de toutes les formes de solidarité aujourd'hui en danger, celle de l'intergénération est l'une des plus menacées ?

 

La réforme des retraites est en effet symptomatique. Elle a été réduite à un simple débat budgétaire, alors qu'elle éveillait nombre d'interrogations sociétales majeures. Parmi elles, les principes fondateurs de la répartition, du sens de la contribution fiscale, de la solidarité, du partage, de la gratuité, qui sanctuarisent le pacte républicain. Un pacte républicain qui par ailleurs doit tout à la fois garantir la liberté d'entreprendre et la compétitivité des entreprises, assurer un modèle de régulation et de cohésion apte à corriger les répercussions sociales délétères du libéralisme. Et surtout intégrer un nouveau dessein : l'épanouissement de l'individu. Lequel ne peut être confié au marché, sous peine d'éliminer les plus faibles. Au cœur de ce pacte républicain doivent également trôner l'égalité, l'articulation douce et équilibrée du capital et du travail, la restauration d'un Etat investisseur, visionnaire, et stratège à long terme, la promotion d'une véritable espérance européenne, enfin le respect des ressources naturelles. Mais pour être mené à bien, ce chantier doit échapper à l'emprise des politiques et être aux mains des citoyens : c'est la condition pour que ces derniers se l'approprient, l'accomplissent et le protègent.
Cette appropriation est capitale, notamment dans le domaine des retraites si l'on veut assurer au modèle de répartition de demeurer le socle du système et simultanément de contenir les risques d'un formidable choc intergénérationnel issu de l'exacerbation des égoïsmes, des frustrations, des replis, et des rejets. Cela passe par la restauration de l'intérêt général, par le sens que l'on affecte aux choix parfois sacrificiels - notamment fiscaux -, et pour cela par une pédagogie de chaque instant.

 

« La valeur d'une société se mesure à la manière dont elle considère et accompagne les plus
vulnérables », estime l'Arche en France. Est-ce dans ce sillon que vous allez conduire votre présidence du Conseil économique, social, et environnemental ?

 

Absolument. Mon mandat à la tête de l'Association des maires de France, je l'avais assuré dans le souci du « Vivre ensemble ». Mes responsabilités de Médiateur de la République, je les ai inscrites dans le combat pour l'équité - les fragilités naissent moins des misères que des injustices -. A la tête du CESE, je veux mener plusieurs chantiers. Déterminer les enjeux fondamentaux qui vont structurer l'avenir de nos sociétés et examiner les moyens, pour les citoyens, de se les approprier et de les partager ; travailler à valoriser les différences, les trésors de la diversité, les atouts des plus vulnérables - à cette condition, le regard que l'on porte sur l'Autre changera, la volonté d'inclusion pourra chasser celle d'exclusion -. De quoi, j'espère, faire reculer le pessimisme et la tentation du repli si prégnants en France.  

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