Manuel Valls : « La richesse naît dans et de l’entreprise »

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©Jean-Luc Ziegler
©Jean-Luc Ziegler (Crédits : Jean-Luc Ziegler)
Son examen des maux de la Gauche, sa considération pour l’esprit d’entreprendre, son appel à assumer les vertus du travail, singularisent le député-maire socialiste d’Evry dans un Parti que l’entreprise effraye. Et ainsi Manuel Valls d’exhorter à une « éthique de la vérité » à même de revitaliser une culture de la responsabilité et une « conscience entrepreneuriale » abandonnées par le PS.

L'idée d'entreprendre semble définitivement de « Droite ». Dans votre entretien avec Claude Askolovitch Pour en finir avec le vieux socialisme... et être enfin de Gauche, (Robert Laffont), vous estimez que « la raison d'être de Gauche est épuisée », que le PS est « nu », « malthusien », qu'il « sait défendre mais ne sait pas construire, ni créer un projet », qu'il est atteint par « la peur du progrès ». La Gauche est-elle condamnée à ne pas être le parti de l'esprit d'entreprendre ?

Je ne crois pas et il ne le faudrait surtout pas ! Que signifie littéralement entreprendre ? « Commencer à s'exécuter ». C'est-à-dire initier un travail, une dynamique, un projet. La Gauche a toujours bâti, réformé et porté l'esprit de progrès. Mais son rapport à l'économie de marché et donc à l'entreprise s'est trop longtemps heurté à son « surmoi marxiste » qui la conduit à assimiler la production à l'exploitation. Or à mes yeux, la société française n'est plus tout à fait celle de la lutte des classes du XIXe siècle, même si évidemment des antagonismes sociaux subsistent. L'entreprise doit créer de la richesse. Ce qui distingue la Droite de la Gauche, c'est la manière de répartir cette richesse. Quelle équité, quels objectifs, quels critères d'affectation, quels leviers - fiscaux entre autres - utiliserons-nous ? Voilà la vraie question. La Gauche moderne doit reconnaître la place, essentielle, qu'occupe « celui qui entreprend », car il apporte à l'environnement économique et social une contribution irremplaçable.

 

 

Vous devez vous sentir assez seul au Parti socialiste à « n'avoir aucun problème avec les patrons, y compris du CAC 40 »....

 

 

Le travail est une valeur en soi. La Gauche a perdu les élections de 2002 et de 2007 « aussi » sur cette problématique. Les ratés des 35 heures et notre incapacité de répondre au slogan de Nicolas Sarkozy « Travailler plus pour gagner plus » nous ont éloignés du monde ouvrier... Et pourtant, au cours de toute son histoire, la Gauche s'est construite sur l'affirmation des droits des travailleurs et de la dignité du travail. Cette affirmation se heurte aujourd'hui au comportement de certains chefs d'entreprise gavés de stock-options, de parachutes et de retraites dorés. Mais n'oublions pas que la richesse naît dans et de l'entreprise. Que serait l'économie française sans nos PME ou nos grandes entreprises leaders dans l'aéronautique, l'énergie, la banque, l'assurance... ? Que je sache, des Louis Gallois ou des Henri de Castries possèdent une éthique qui honore, elle aussi, le travail et l'entreprise.

 

 

Le Parti socialiste est-il encore malade de cette stigmatisation dogmatique, du « boulet mental » formés par certains membres éminents qui provoquent les amalgames, emploient le sectarisme, instrumentalisent les situations ?

 

 

Le PS est malade de son hypocrisie. Lorsqu'elle est au pouvoir, la Gauche assume ses responsabilités, gère correctement le pays, mène des réformes - décentralisation, restructuration du charbon et de la sidérurgie, ouverture du capital d'entreprises publiques, promotion de Paris au rang de place financière, construction du mécano industriel EADS - et entretient finalement des relations plutôt bonnes avec les responsables économiques. Le hic, c'est son incapacité à théoriser sa pratique du pouvoir et à gouverner dans la durée. C'est aussi le hiatus entre ce que ses représentants réalisent lorsqu'ils sont au pouvoir, et ce qu'ils clament une fois dans l'opposition ; les Français, dans leur intelligence collective, le saisissent. La « mauvaise conscience » d'avoir été « trop complice » du système économique, voilà ce qu'il nous faut surmonter ! Le PS doit assumer son engagement sans, bien sûr, verser dans la confusion des genres entre pouvoirs politique, économique, médiatique, qui singularise Nicolas Sarkozy.

 

 

La Gauche est-elle victime d'avoir tout misé sur l'œuvre collective et d'avoir négligé, même méprisé l'un des facteurs clés de l'esprit d'entreprendre : la cause individuelle ? Tant que sa pensée n'aura pas réconcilié collectivité et individualité, tant qu'elle n'aura pas reconnu les dégâts du bouclier protecteur, les méfaits de l'assistanat, et les vertus du risque, la Gauche ne sera-t-elle pas écartée de la valeur entrepreneuriale ?

 

 

Cette difficulté n'est pas propre à la Gauche. Elle concerne notre société toute entière pétrie de paradoxes. L'aspiration à l'émancipation individuelle n'a peut-être jamais été aussi forte. Et en même temps, à l'ère d'Internet, ledit individu cherche à multiplier les appartenances communautaires sur la toile... Cette aspiration individuelle, je la crois donc compatible avec les projets collectifs... L'émancipation de l'individu par le travail - depuis l'Homo Faber de Marx jusqu'à l'autogestion de Rocard qui déclencha mon engagement politique - est historiquement au cœur des combats de la Gauche. Et tant mieux si cette émancipation s'appuie aujourd'hui - entre autre - sur l'esprit d'entreprendre ! On me dira que faire sien cet esprit peut conduire - comme à droite - au rejet d'une société de l'assistanat... Mais qui, en 1998, s'est prononcé le premier en faveur d'une « société du travail » et contre « une société de l'assistanat » ? Ce n'est pas Nicolas Sarkozy, mais Lionel Jospin, alors Premier Ministre. Mais cet appel à la responsabilité individuelle doit avoir pour corollaire une lutte sans faiblesse contre les injustices sociales qui minent l'égalité des chances dans le système éducatif - et j'applaudis les dispositifs de réussite éducative mis en place par Claude Bartolone puis Jean-Louis Borloo - comme dans le domaine de l'entreprise.

 

 

... De quoi alors faire enfin prendre conscience à la Gauche qu'entreprendre constitue une véritable opportunité d'ascenseur social ?

 

 

Effectivement, microcrédit, zones franches urbaines, dispositifs de défiscalisation... sont essentiels lorsqu'ils rencontrent la formidable énergie individuelle que possèdent les jeunes, les femmes, les citoyens issus de l'immigration ou les résidents de quartiers défavorisés. C'est le fameux « coup de pouce », qui peut faire la différence. Et qui d'ailleurs démontre que la ressource principale dans notre société demeure l'individu. Il doit s'articuler avec un Etat autant prévoyant que protecteur, qui anticipe le creusement des inégalités. Finalement, l'enjeu est de fournir à l'individu tous les moyens éducatifs et culturels d'accéder à l'autonomie. En son temps, Jaurès disait déjà que « le socialisme est l'individualisme logique et complet ».

 

 

Entreprendre fait appel à des principes et des aptitudes clés : rigueur, organisation, cohérence, discipline, exemplarité, responsabilité, leadership, action, volontarisme... Le spectacle offert depuis 2002 par le PS ne le crédibilise guère dans ce domaine...

 

 

Oui, et ce constat atteste de l'acuité et de la profondeur de la crise que traverse le parti. Le PS, comme la « Gauche européenne », vit une crise identitaire majeure depuis la chute du mur de Berlin, la globalisation économique et la crise de l'Etat providence. La quasi concomitance de ces trois facteurs a pris de cours la Gauche démocratique et l'a laissée sans projet clair et crédible. Cela a-t-il profité à la pensée libérale ou de Droite ? Très provisoirement peut-être... Mais la crise économique et financière que nous affrontons exige, pour être jugulée, une régulation, un nouvel ordre économique, une meilleure répartition des richesses, un changement de comportement de la part des dirigeants et des élites, qui devraient plutôt favoriser la Gauche. A ce jour, il n'en est rien, excepté bien sûr aux Etats-Unis depuis l'avènement de Barack Obama.
En France, la succession d'alternances et de cohabitations a contribué à effacer les différences entre les formations politiques de gouvernement. Ces différences, là encore, sont à réinventer.
Au caractère identitaire de la crise traversée par la social-démocratie, s'ajoutent d'autres problèmes chez les socialistes français. En premier lieu, le déficit de leadership. Or cela « compte » dans une société moderne. Le PS est toujours organisé selon les principes du système parlementaire alors que nous sommes dans la Ve République ; on élit le Premier Secrétaire comme s'il allait accéder à Matignon, alors qu'il faut désigner celui qui affrontera le Président de la République sortant. Bref, le fonctionnement même du PS doit être révisé et modernisé. Un parti charpenté en fédérations départementales ne correspond plus à une donne administrative qui, avec la décentralisation, privilégie la ville et la région. Et pour rétablir, au plan national, un lien fort avec les Français, la tenue de primaires pourrait constituer - selon moi - une chance unique, sinon la dernière...

 

 

« Introduction du mérite dans la rémunération, allongement du nombre d'années de cotisations retraite, épargne privée, sélection à l'entrée à l'université et augmentation des droits d'inscription ». ( ...) « Le vivre ensemble, la protection solidaire, l'élan retrouvé... On n'a pas le choix si on veut les accomplir : il faut travailler plus ». (...) « La solidarité, la justice sociale, la lutte contre les inégalités, en échange du travail de chacun : plus de travail qu'auparavant, plus vieux, plus longtemps ».... Vous énoncez des pistes peu acceptables pour votre base électorale, majoritairement constituée de fonctionnaires, de salariés d'entreprises ou d'institutions publiques... Ceux-là même auxquels le monde entrepreneurial s'oppose. Comment, dans ce contexte, faire entendre la voix entrepreneuriale ?

 

 

Notre base électorale ne doit pas contraindre toutes nos réflexions. Cette base est d'ailleurs souvent plus poreuse que certains veulent croire ! En 2002, les enseignants, que l'on disait assurés de voter pour Lionel Jospin, ont fait « payer » au candidat socialiste les déclarations de Claude Allègre. Et cinq ans plus tard, le monde ouvrier traditionnel, préoccupé par son pouvoir d'achat en berne, s'est laissé convaincre par le « Travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy. En revanche, le « nouveau prolétariat des banlieues » ou les jeunes issus de l'immigration, séduits par notre ambition en matière d'éducation ou de lutte contre l'exclusion, ont massivement soutenu la gauche. Ils ne sont pourtant pas fonctionnaires... Aujourd'hui, les adhésions politiques sont beaucoup moins automatiques qu'hier. Il faut donc être capable de dégager une très large coalition, et de convaincre « aussi » le chef d'entreprise et le cadre. La Gauche le pourra si elle tient un vrai discours sur l'entreprise - et qu'elle accepte de ne plus être le porte-parole des seuls syndicats.
La question de la répartition des pouvoirs dans la société comme dans l'entreprise peut constituer l'un de ses fils conducteurs. Chaque établissement, public ou privé, a besoin d'un leader qui donne le sens, fixe le cap, coordonne la stratégie et représente la collectivité. Mais son efficacité réclame aussi que les « autres » parties prenantes, du conseil d'administration aux représentants du personnel, participent à son projet. Ce serait, là encore, un moyen pertinent de concilier individu et collectivité, d'harmoniser l'action de tous, de libérer les énergies du corset qui les étreint. Et donc d'être crédible lorsqu'on proclame une « société d'entrepreneurs ». A Evry, le Génopôle (industrie des biotechnologies) fait la démonstration que le partenariat privé-public, l'association de l'université, de la recherche, de l'hôpital, des start-up - souvent créées par d'anciens chercheurs du public -, des PME, de la CCI, et de la municipalité, peut générer une formidable dynamique entrepreneuriale collective. Voilà ce que la Gauche doit porter.

 

 

Vous demeurez un vrai Rocardien. Fut-il le précurseur de l'esprit d'entreprendre au sein du PS ? Et cette singularité participa-t-elle à sa marginalisation ?

 

 

Michel Rocard incarnait la tradition mendésiste : décentralisation, autonomie de l'individu, respect de l'entreprise privée, discours responsable, cohérent, pédagogique, exhortation à comprendre les réalités du monde... Et aussi - et c'est audacieux dans un pays où les élites considèrent que le verbe suffit pour changer la donne - le refus de la rhétorique populiste, démagogique, et dogmatique. L'objectif de cette « éthique de la vérité » est de créer avec l'ensemble de nos concitoyens un rapport de responsabilité qui permet à chacun de cerner l'enjeu et l'utilité des réformes pour mieux les accompagner. En bref, la gauche rocardienne a accepté de se « salir les mains » ! Or, comme l'ont expliqué avec finesse aussi bien Alain Bergougnoux et Gérard Grunberg (Le long remords du pouvoir. Le Parti socialiste 1905-1992, Fayard) que Marcel Gauchet, le mal de la gauche c'est justement cette peur de se « salir les mains » et d'assumer la part « difficile » du pouvoir.
Le socialisme sera de nouveau conquérant lorsque cet écueil sera surmonté ; lorsqu'enfin, une fois revenus au pouvoir, nous irons « jusqu'au bout » des problématiques et des réformes, quand bien même elles seront difficiles à faire passer. Avec Lionel Jospin, nous avons gouverné comme des sociaux-démocrates, mais sans jamais vraiment oser le dire. Et sur des sujets aussi majeurs que les retraites, la décentralisation et la sécurité, nous n'avons pas suffisamment appliqué ce que nous avions « osé » dans quelques trop rares discours.

 

 

Qu'est-ce qu'entreprendre lorsqu'on est un député-maire confronté à l'hétérogénéité du public dont on est responsable - administrés, associations, salariés de la municipalité... -, et au cadre sclérosant du statut et des mentalités de ces derniers ?

 

 

1 800 agents sont sous ma responsabilité. Peu d'établissements publics sont à ce point dépendants des élections car des postes clés sont conditionnés au résultat du scrutin ; ce n'est pas neutre en terme de management. Le maire est aussi celui qui se bat pour les entreprises. Quand je vais au Qatar pour « vendre » les mérites du Génopôle à une fondation locale et espérer un partenariat, j'agis en VRP. Bref, le maire est un manager, le chef de l'administration municipale, un chef d'entreprise. Il doit être porté lui aussi - n'en doutez pas ! - par l'esprit d'entreprendre ! Et comme il est rarement diplômé de HEC, il doit apprendre « sur le tas » et se faire sa propre expérience. Mais c'est bien cette variété de responsabilités et cette proximité avec les problèmes qui constituent le grand intérêt de la fonction. J'ajoute qu'être de Gauche la dote - selon moi - d'une dimension et d'une responsabilité supplémentaires.

 

 

Nombre de maires socialistes sont reconnus pour leur bonne gestion, leur pragmatisme, et justement leur esprit d'entreprendre. La pensée saint-simonienne - « pour distribuer des richesses, il faut en produire, non ? » -, que vous partagez avec Gérard Collomb, est dominante. Il semble qu'il n'en soit ainsi qu'à l'ombre de la doctrine nationale... Le vrai tournant pour le PS proviendra-t-il d'une prise de pouvoir des élus locaux ?

 

 

Entre les niveaux national et local, le fossé est souvent profond au Parti socialiste. Les Français eux-mêmes sont d'ailleurs tout aussi partagés ! S'ils apprécient au quotidien les qualités entrepreneuriales de leur maire, ils ne veulent rien renier des valeurs de justice sociale. Le Parti socialiste est prisonnier de sa schizophrénie : il est à la fois girondin et jacobin. Et certains maires succombent eux-mêmes à cette dualité une fois franchie la porte de la rue de Solferino.
Qu'il s'agisse de décentralisation, d'éducation, d'économie, de culture, l'histoire montre que le PS s'est souvent appuyé sur ses expériences locales pour bâtir un projet national. Et je suis de ces élus qui plaident pour rapprocher les initiatives locales réussies de la réflexion et des enjeux nationaux. Le moment est d'autant plus opportun que de nombreux hauts fonctionnaires « roses » occupent des responsabilités élevées dans les collectivités territoriales. Forts de cette confrontation à la réalité de l'économie, ils développent là des compétences nouvelles et précieuses - et une cohérence à laquelle nos électeurs ont été peu habitués ! Si le PS est donc prêt et reconnu au plan local, il ne l'est pas au plan national. Cette situation est dangereuse, car d'aucuns se « contentent » de leur mandat local, enrichissant et valorisant, et ne sont pas prêts aux contraintes, aux efforts, aux risques qu'exige le combat national.

 

 

De quelle ampleur votre histoire personnelle, la trajectoire de votre père artiste-peintre, sa fuite du franquisme, votre rejet génétique des totalitarismes, mais aussi votre lecture de Zweig, Mauriac, Tolstoï ou Dostoïevski qui ont investigué sans relâche la nature humaine, ont-ils participé à votre « construction » entrepreneuriale ?

 

 

Ma culture personnelle, en partie héritée de celle de ma famille, a toujours privilégié, il est vrai, le « zéro » contre « l'infini » - pour reprendre le titre d'un très beau livre de Koestler dont la lecture a profondément marqué ma jeunesse. Je demeure passionné par l'histoire personnelle des individus, célèbres ou inconnus. Les biographies de Stefan Zweig, par exemple, permettent de pénétrer dans chaque époque historique par l'individu, pour en extraire la « substantifique mœlle ».
Quant à mon père, il m'a inculqué un esprit rebelle et le refus de l'assujettissement aux idéologies. J'ai su très tôt que l'histoire de la guerre civile en Espagne n'opposa pas seulement Républicains et Franquistes ; qu'elle fut aussi une lutte d'une sauvagerie inouïe, au sein même du camp républicain, déchiré entre démocrates, anarchistes et communistes aux ordres de l'Union soviétique. Son approche intègre et lucide de ce drame historique, son rejet viscéral des dogmatismes et des sectarismes totalisants qui nient l'individu, m'ont détourné des héros traditionnels de l'extrême gauche. Je n'ai jamais eu de sympathie pour le marxisme-léninisme, la Révolution cubaine, ou le Ché. Mes modèles sont bien davantage Felipe Gonzalez ou Mario Soares - que François Mitterrand eut le courage de soutenir -, Willy Brandt et Olaf Palme. Le lien avec le rocardisme, fondé sur la liberté de l'individu et sur la lutte contre toutes les formes de pensée totalitaire et violente, s'est donc établi très naturellement par la suite.

 

 

La liberté est effectivement au cœur de votre réflexion. Quelles sont les limites à celle d'entreprendre ?

 

 

La liberté d'entreprendre, de créer des richesses, de s'épanouir doit avoir pour frontière le respect de l'intérêt général. En son nom, on ne peut pas écraser l'autre. Ce périmètre de liberté est l'équilibre qu'il faut assurer entre l'aspiration de l'individu à entreprendre, le droit de chaque « autre » et l'intérêt de la collectivité.

 

 

Dans le choix de son activité, dans son rapport à l'argent, dans la manière de conduire le développement, de manager, d'établir un sens et une utilité à sa démarche, d'appliquer « sa » justice sociale, de redistribuer les richesses, l'entrepreneur de Gauche et le « libéral » de Gauche ont-ils le devoir de se distinguer ?

 

 

C'est essentiellement dans les domaines de la politique sociale, de la répartition des richesses, et du management participatif que l'entrepreneur ou le dirigeant de « Gauche » ont la responsabilité d'innover. Ils doivent aussi être à la pointe en matière de gouvernance et de collégialité des décisions. Cette dernière est d'autant plus utile qu'elle assure un précieux contrôle et une parade aux erreurs individuelles, à l'instar de ce que la Chambre régionale des comptes ou les conseillers municipaux constituent pour le maire.
Enfin, en matière de dessein pour l'entreprise et de rémunération, le patron de Gauche doit être audacieux et responsable. L'argent et la rentabilité ne doivent pas être les seuls objectifs. Ni pour l'entreprise ni pour lui-même. Bien sûr, la performance, les parts de marché, les bénéfices, conditionnent la bonne santé de sa société. Et malheureusement, face au marché, il n'y a parfois pas d'autre choix que de licencier. Mais, quel que soit le cas de figure, il doit faire preuve de grande responsabilité. En veillant, par exemple, à ce que la grille des rémunérations et la répartition des profits soient acceptables, en accompagnant la reconversion du territoire et des salariés victimes de la crise.

 

 

Le style et la politique de Nicolas Sarkozy donnent-ils envie d'entreprendre ?

 

 

Par le passé, oui. L'énergie, le leadership, la modernité, le style direct, la prise de responsabilité, la volonté d'agir et de réformer, qu'il afficha lors de la campagne présidentielle firent la différence. Ils donnèrent l'impression qu'il pouvait être ce président-manageur-entrepreneur que les Français attendaient. Mais il a commis une erreur : il a réhabilité « l'argent-roi » et l'a érigé au premier rang des priorités et des valeurs, pensant croiser là l'attente de l'opinion publique. Or la société française n'est pas la société anglo-saxonne. Notre modèle républicain est défaillant, il ne possède pas aujourd'hui les ressorts qui assurent une plus grande équité, il n'est pas en mesure d'assurer, par lui-même, un rééquilibrage des positions sociales. Et, sur un tel terreau, la politique de Nicolas Sarkozy qui visait aussi à juguler l'excès d'égalitarisme a provoqué l'accroissement des inégalités, le dépit croissant des Français et sans doute leur colère. Une partie du rêve s'est brisée, y compris parce que Nicolas Sarkozy avait donné l'espoir qu'il pourrait résoudre nombre de leurs maux. Il avait suscité une croyance dans le pouvoir politique disproportionnée par rapport à ce qu'il a réellement apporté.

 

 

« Aller à l'idéal et comprendre le réel », disait Jaurès, que vous citez dans votre essai. Ce pourrait être une bonne définition de l'esprit d'entreprendre ?

 

 

Oui, mais la réponse de Clémenceau à Jaurès, que je cite en conclusion de mon livre - « Sans doute, vous me dominez de toute la hauteur des conceptions socialistes. Vous avez le pouvoir magique d'évoquer de votre baguette magique des palais de féerie. Moi, je suis le modeste ouvrier des cathédrales, qui apporte obscurément sa pierre à l'édifice auguste qu'il ne verra jamais. Au premier souffle de la réalité, le palais de féerie s'envole, tandis qu'un jour, la cathédrale républicaine lancera sa flèche dans les cieux » - est tout aussi éclairante. Car elle exhorte à faire attention aux chimères, à ne pas trop s'éloigner de la réalité sous peine de réveils douloureux et même insupportables. Ce qui fait à la fois la beauté et le drame de l'Homme, c'est son insatiable aspiration à l'idéal, qu'il soit individuel ou collectif et le rappel à l'ordre permanent de la réalité (certaines tragédies du XXe siècle sont là pour le rappeler).
L'Homme, c'est Sisyphe contraint de remonter toujours cette pierre qui descend sans cesse. Mais Albert Camus a raison de nous inviter à le voir « heureux » de son sort. Lucide sur sa condition et sur l'absurdité du monde, l'Homme révolté est celui qui surmonte par l'action son désespoir. C'est par la recherche toujours insatiable du point d'équilibre entre l'idéal et le réel que l'Homme progresse. De ce point de vue-là, l'action politique est l'une des plus belles car elle se place au cœur de toute vie sociale. Quand l'homme politique est confronté aux grandes époques de l'Histoire, il peut prendre pour nom Churchill, de Gaulle ou César. Quand il est aux prises à la réalité plus prosaïque du quotidien, c'est nous, plus modestement.

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