[Archive 2/5] Maria Nowak, ADIE : "Entreprendre, un droit constitutionnel"

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Economiste, Maria Nowak est à l'origine de l'Association pour le droit à l'initiative économique (ADIE) mais aussi de plusieurs réseaux de microfinance dans le monde.
Economiste, Maria Nowak est à l'origine de l'Association pour le droit à l'initiative économique (ADIE) mais aussi de plusieurs réseaux de microfinance dans le monde. (Crédits : Stéphane Audras/Rea)
Tout au long de l’été, la rédaction vous propose de revisiter notre monde en 2009 à travers un portrait, une enquête ou un entretien publié cette année-là. Autant d’occasion d’interroger notre actualité, qui résonne encore dix ans plus tard. En 2009, l'Association pour le droit à l'initiative économique (ADIE) fête ses 20 ans, le statut d'autoentrepreneur vient d'être lancé et la France essuie les premiers plâtres de la crise financière. Le microcrédit n'est plus une utopie. La crédibilité, la popularité de son combat, et le succès de son action en sa faveur, Maria Nowak, la fondatrice de l'ADIE, les a fondés sur une approche pragmatique et désidéologisée.

Article initialement publié le 11 février 2009.

Crises financière, économique... elles sont la traduction visible d'une crise autrement plus profonde et bouleversante : de société, d'identité, de repères, de valeurs au cœur de laquelle grouillent la problématique de l'argent et celle de ses manifestations : la cupidité, le consumérisme, l'individualisme. Quel diagnostic faites-vous de ce moment peut-être historique ?

Historique, il l'est effectivement. Cette crise est celle d'un capitalisme qui n'a plus de contrepoids depuis l'effondrement de l'économie socialiste - et cela quels qu'en aient été les défauts - qui en adoucissait le fonctionnement. Certes, quelques initiatives se sont développées - notamment la responsabilité sociale des entreprises -, mais elles demeurent trop faibles pour constituer ce fameux contrepoids. Lequel est déterminant pour opposer un cadre, une régulation, une parade aux errements du capitalisme : volonté d'hégémonie, quête de profits sans limite ni discernement, inégalités... toutes sortes de dégâts dont il faut d'ailleurs exonérer l'économie de marché, en laquelle je crois profondément car elle est synonyme de liberté d'entreprendre pour tous - à condition qu'elle s'accompagne d'un minimum de protection pour les plus faibles, ainsi d'ailleurs que le préconisait Adam Smith.

Est-ce à l'Etat et à une gouvernance mondiale à ce jour indigente que revient en premier lieu cette responsabilité ?

Bien plus que l'Etat : les Etats. Ils n'interviennent plus qu'au niveau national alors même que l'économie est mondiale. Effectivement, une gouvernance mondiale apparaît particulièrement nécessaire. Notamment pour établir une régulation et des mécanismes coercitifs ou incitatifs qui détournent les banques de leur obsession spéculative et orientent leur vocation et leur action vers l'économie réelle.

"Des dizaines de grandes entreprises sont tout, des millions de petites ne sont rien", disait Lénine. L'accès des "petits" à entreprendre peut-il constituer plus qu'un pare-feux au capitalisme, un rempart à ses maux ?

Absolument. La démocratisation du pouvoir économique - un enjeu essentiel - permet de réduire la domination d'une grappe de privilégiés. En cela, le microcrédit constitue une révolution puisqu'il permet d'une part aux « petits » d'accéder au capital, d'autre part d'associer le plus grand nombre aux décisions économiques ; dès lors que ces dernières ne sont pas réservées à un petit groupe mais appartiennent à une grande majorité d'acteurs économiques, le système devient plus démocratique.

Les bouleversements sociétaux peuvent-ils favoriser un nouveau rapport à "l'intérêt général" et au "bien commun" qui constituent l'humus du microcrédit, peuvent-ils amener, ainsi que vous l'espérez dans votre essai On ne prête (pas) qu'aux riches (Lattès), à "conduire vers davantage de justice sociale, de solidarité, de liberté d'entreprendre", à "réconcilier les logiques de profit et de l'intérêt commun", à "bâtir une société où l'argent n'est pas le maître mais l'outil du développement humain" ? Ou au contraire, cette "conversion de l'opinion publique" qui réclame patience et méthode est-elle d'autant plus improbable que la violence de cette crise engage une instabilité, une immédiateté des ripostes, une multiplicité d'opportunités incompatibles ?

Les crises sont une opportunité. Les changements se préparent pendant très longtemps, surviennent et se concrétisent dans des situations de rupture. J'ai vécu cela dans les pays d'Europe centrale et orientale au moment de la transition. Certains prônaient une transformation rapide, d'autres une politique de petits pas. Cette dernière, je n'y crois pas, lorsqu'on vit des moments aussi cruciaux que celui que nous connaissons aujourd'hui et finalement aussi propices et opportuns. En Europe centrale, des populations dépossédées de toute prise d'initiative depuis quarante ans sont devenues entrepreneurs.

En France, longtemps découragés par la complexité des démarches, nombre de gens portés par la volonté d'entreprendre avaient renoncé. La donne évolue, et le contexte n'y est pas étranger. J'en veux pour preuve le vif succès du statut de l'auto-entrepreneur, inscrit dans la loi pour la modernisation de l'économie - que l'Adie avait d'ailleurs fortement soutenue - : en un mois, plus de 40 000 personnes ont adopté le statut, alors que le ministère de l'Economie et des Finances pronostiquait un total de 100 000 inscrits d'ici la fin de l'année ! Preuve qu'une fois les entraves administratives levées, on découvre un formidable gisement d'esprit d'entreprendre, porté aussi par la motivation de gagner davantage, et de s'épanouir dans un travail choisi plutôt que subi.

Le microcrédit est né dans les pays de grande pauvreté, et y compris en occident, s'adresse aux personnes précaires. Son succès témoigne que les "pauvres" regorgent de vertus, de créativité, d'abnégation, de probité. Pourtant la considération et la place que les sociétés occidentales leur réservent ne semblent guère avoir progressé...

C'est une attitude que nous nous sommes construite nous-mêmes. Et qui prend racine au 19e siècle. A ce moment apparaissent les premières victimes de la révolution industrielle, les premiers laissés-pour-compte des grandes et petites entreprises. L'Etat les prend en charge, et de facto ils apparaissent comme « incapables ». La stigmatisation porte sur leur capacité de travailler, d'exercer un rôle créatif et productif au sein de la société.

Cette fallacieuse interprétation s'est érodée - chacun connaît dans son entourage des demandeurs d'emploi dont on mesure toute la capacité d'être de bons travailleurs -, sans pour autant disparaître - car ils sont catégorisés dans le monde des assistés. Un de nos clients Rmiste nous dit un jour se sentir dans la peau d'un juif portant l'étoile jaune, tant le regard des autres le défigurait.

Dans l'inconscient ou le conscient collectifs, les populations en situation précaire demeurent-elles "moins fiables", "moins capables" que d'autres d'entreprendre ?

Je ne crois pas. Mais elles sont découragées par la complexité administrative et l'absence d'accès au crédit.

Le RSA ne vous semble donc pas pertinent ?

Il est utile, mais pour un certain public. Il ne résout pas la situation de ceux qui n'ont aucun travail ni de ceux qui, plutôt au-dessus de la moyenne dans ces publics précaires, ont du mal à trouver un travail leur permettant de vivre sans RSA. Nous avons procédé à un calcul comparatif entre le coût d'accompagnement d'un chômeur qui crée son propre emploi et le coût par exemple d'un contrat aidé : 2 500 euros sur 18 mois pour le premier, de 6 000 à 10 000 euros par an pour le second. Par ailleurs, le coût d'un chômeur est de 13 500 et 33 000 euros, respectivement excluant ou incluant les coûts indirects... Celle affectée à la création d'entreprise constitue donc l'aide la moins élevée.

Ce qui corrobore aussi une autre interprétation : l'excès de protection tarit la volonté d'entreprendre...

Le RMI a été créé avec les meilleures intentions. Mais dans une période lestée d'un lourd chômage, le dispositif s'est commué en dépense passive pour l'emploi. Je suis fondamentalement favorable à toute forme de protection sociale, mais sa priorité devrait être d'aider les gens à quitter au plus vite le dispositif. Pas à les y conserver ni à décourager leur envie d'entreprendre.

Le contexte de crise peut-il influencer le regard que nous portons sur les gens en situation précaire ? L'effet miroir qui rend désormais vulnérables ceux qui se croyaient protégés de la précarisation peut-il apaiser ou au contraire exacerber la stigmatisation et l'ostracisme dont les « pauvres » sont l'objet ?

Cette période difficile et complexe n'encourage pas nécessairement à devenir plus compréhensif vis-à-vis des autres ; l'Homme est davantage un loup pour l'Homme... En revanche, parce qu'elle va pousser au chômage ou assécher les revenus du travail, cette conjoncture devrait valoriser et encourager la capacité d'entreprendre. La pluriactivité et la polyvalence des personnes en situation de précarité m'impressionnent. Cumuler trois ou quatre activités est une réalité séculaire en milieu rural ; le phénomène s'est propagé dans les villes, et particulièrement dans les quartiers difficiles.

La popularité du microcrédit démontre que la réussite entrepreneuriale n'est pas la propriété exclusive d'une caste, cette caste que les médias façonnent à l'aune des seuls critères financiers et matériels. La réalité entrepreneuriale, ce sont, l'écrivez-vous, « les petits, les invisibles, ceux qui font l'économie et la société réelles » et qui se construisent dans l'acte d'entreprendre... Cette conviction a-t-elle progressé dans l'opinion publique ?

Je le crois. Deux exemples corroborent ma conviction. Lorsque nous avons créé l'Adie il y a vingt ans, les agents de l'ANPE ne juraient que par l'emploi salarié. "Créer son entreprise, ce n'est pas un emploi", affirmaient-ils. D'ailleurs, la procédure a longtemps réclamé des demandeurs qu'ils attestent de leur recherche auprès de recruteurs et patrons potentiels, comme si effectivement "seule" l'embauche était emploi. La création d'entreprise n'était pas reconnue comme une voie d'insertion, et il a fallu attendre un amendement inscrit dans la loi Borloo de 2005 pour établir et reconnaître la corrélation.

Autre exemple : lors d'une émission de radio, un auditeur me demande si "avec toute cette création d'entreprise on ne va pas finir par tuer le travail salarié".... Extraordinaire perception ! Même l'évolution de la CGT témoigne d'un changement profond de paradigme ; "il n'est plus focalisé uniquement sur le travail salarié" mais bien davantage sur "les travailleurs".

Lors du lancement officiel du statut d'autoentrepreneur par le ministre Hervé Novelli dans une agence à Montreuil, le député communiste de la circonscription m'a avoué avoir voté "contre" lors de la présentation à l'Assemblée nationale mais désormais, et après avoir mieux cerné le sujet, y être "favorable".

Entreprendre constitue-t-il le moyen le plus sûr d'esquiver ségrégations, discriminations, inégalités, qui entravent l'accès au travail ? Est-il cet ascenseur social que pouvoirs publics et entreprises peinent à initier ?

Absolument. Et cela doit être couplé à la prise de conscience, particulièrement forte chez les jeunes, que le travail indépendant constitue un moyen de s'épanouir, de créer, d'être son patron, de s'affranchir des règles particulièrement stressantes et parfois des injustices qui affectent tous les employés, cadres compris...

Nos clients le manifestent sans ambiguïté : "Je travaille très dur, je gagne modestement ma vie, mais je suis tellement plus heureux". L'homme est constitué pour se réaliser, pas seulement pour obéir et suivre.

Le principe sous-jacent du microcrédit, c'est de "donner la chance à chacun", en l'occurrence d'entreprendre, d'être enfin "utile" et "acteur dans la société". Une société française aussi inégalitaire, capable des grands écarts - par exemple de déployer le bouclier fiscal et de financer le RSA -, peut-elle entendre un tel vœu ?

Il est exact que les incohérences demeurent, mais elles ne doivent pas dissimuler les progrès. Dans le "petit carré" du microcrédit, nous constatons d'importantes avancées - notamment en matière de législation et de réglementation - qui ont permis à l'activité de décoller. Reste qu'il a été plus difficile de faire développer le programme de microcrédit en France qu'en Afrique ou en Europe centrale et orientale. La démonstration, par le terrain et les chiffres, de l'efficacité du microcrédit s'est révélée déterminante.

Tout le monde ne possède pas les ressorts pour entreprendre. Qu'ont de "plus" - par rapport à ceux qui échouent ou aux privilégiés - les "pauvres" qui réussissent leur aventure entrepreneuriale ? Leurs entreprises possèdent-elles une singularité culturelle, identitaire, managériale, des valeurs particulières ou une vocation davantage altruiste ? Bref, que nous apprennent-ils sur l'acte d'entreprendre ?

Pour l'ensemble des entreprises mais particulièrement pour les toutes petites, le facteur majeur de réussite, c'est la détermination. La volonté de réussir et de s'accrocher. On ne renonce pas. On ne lâche rien. On se bat. Lors de l'évaluation des dossiers de financement, nous accordons la priorité à la personnalité du créateur. La nature du projet, l'analyse du marché, sont secondaires.

Leurs entreprises sont-elles davantage tournées vers "l'autre" ?

Je le pense. Je ne connais pas de créateurs d'entreprise autrefois victimes de situations douloureuses qui se soient refermés sur eux-mêmes. Tous sont plus ouverts. Ceux qui ont connu des situations personnelles difficiles sont davantage compréhensifs à l'endroit de ceux qui rencontrent des écueils similaires. Carmen Soubran - lauréate en 2007 du Prix du rebond décerné par Acteurs de l'économie, ndlr - recrute Rmistes et chômeurs. Nombre de nos  clients soutiennent des personnes en difficulté dans leur entreprise, et deviennent d'une façon ou d'une autre "bénévoles à vie". Les fils de famille, les privilégiés qui ont eu accès aux études et sont diplômés des grandes écoles, manquent trop souvent de cette volonté car ils ne connaissent pas les difficultés auxquelles se heurtent les plus démunis.

24 % des clients financés par l'Adie savent tout juste lire et écrire. Et ils affichent les mêmes taux de pérennité d'entreprise que ceux des créateurs diplômés. Quelle explication sociologique produisez-vous ?

Il faut préciser qu'il ne s'agit pas tout à fait des mêmes entreprises. Les personnes qui ont un faible niveau de formation mènent des activités très simples : du ramassage de la ferraille au commerce ambulant. La plupart de nos clients ont connu de lourdes "galères". Ces dernières, soit on y succombe, soit on en sort renforcé. Nombre d'entre eux sont d'origine immigrée ; et il est avéré que les candidats à l'émigration sont généralement les plus entreprenants. Enfin, contrairement aux gens "bien lotis" qui peuvent se récupérer grâce aux études, au terreau familial, ou aux réseaux, les entrepreneurs les plus vulnérables ont une certitude : ils ne peuvent pas se permettre de ne pas réussir.

Dans les pays en voie de développement comme en France, les femmes occupent une part substantielle - et bien supérieure aux moyennes - parmi la clientèle du microcrédit. Comment leur comportement entrepreneurial se caractérise-t-il ? Mesure-t-on l'impact en matière d'émancipation, d'affranchissement de leur condition souvent bridée de "femme"?

Elles sont plus prudentes et mettent davantage de temps à s'engager. Elles hésitent, mais une fois décidées, entreprennent de façon plus solide et dans une durée plus longue. Elles remboursent bien plus sûrement, et partagent les bénéfices avec l'ensemble de la famille là où les hommes plus fréquemment dilapident l'argent à leurs fins personnelles.

En France, les femmes représentent 36 % des personnes aidées par l'Adie. Un chiffre certes supérieur à la moyenne nationale, mais tout de même en retrait par rapport à certains pays en voie de développement. Les aides dont les femmes seules avec enfant(s) bénéficient dans l'Hexagone en constituent la principale cause.

Dès lors qu'elles sont autonomes et financièrement indépendantes, les femmes se nourrissent d'une force inédite et endossent une responsabilité nouvelle dans la société.

Le microcrédit se développe fortement en zones rurales. Il participe à la revitalisation de zones désertées et à la régénération des liens sociaux. Constitue-t-il un levier d'aménagement du territoire ?

Certainement. Nombre de Rmistes ayant connu d'importantes difficultés pour survivre dans les villes ont choisi de s'installer à la campagne, et y ouvrent une épicerie, un bar, un garage, un atelier. Non seulement ils créent leur emploi, mais ils participent à la redynamisation du village ou de la campagne. Cette vertu de l'entrepreneuriat est d'autant plus essentielle que la pauvreté et la proportion de Rmistes sont plus élevées en zone rurale qu'en milieu urbain.

La crise, c'est avant tout celle des banques. Faites-vous part de votre courroux aux dirigeants des BNP Paribas, Crédit Agricole, et autres HSBC qui financent l'Adie, en sont administrateurs, portent une large culpabilité dans la démoralisation du capitalisme et la paupérisation de l'économie, et dont finalement certains comportements et valeurs forment exactement ce que vous combattez ?

Je n'ai pas pour vocation de redresser les torts. Le responsable n'est pas une personne, mais le système. Et il est très compliqué d'isoler des responsabilités dans un maquis où finalement chacun doit en endosser une part. Dirigeants politiques, banquiers, financiers... certains se sont laissé embarquer plus que d'autres sans qu'on puisse vraiment les distinguer.

Je constate simplement qu'au sein de l'Adie les banques partenaires nous aident de manière significative, nous octroient des lignes de crédit à un taux privilégié, parfois aussi un soutien au fonctionnement, à l'accompagnement, à la création de nouvelles agences.

Environ un tiers des personnes que l'Adie finance est d'origine immigrée, et particulièrement de confession musulmane. Le Pape Benoit XVI lui-même a récemment salué les vertus du financement islamique. Vous en inspirez-vous ?

Notre seule interface avec le financement islamique porte sur la demande de musulmans attachés à ne pas payer de taux d'intérêt ; on modifie alors le système et on fait payer des commissions au démarrage, de telle sorte que le coût final soit identique. Le vrai problème n'est pas que nous manquons d'une finance vertueuse ; il réside plutôt dans l'énorme tentation pour les privilégiés d'en profiter pleinement.

Selon le BIT, 176 millions de travailleurs devraient basculer en 2009 dans la pauvreté. La simultanéité de l'accroissement du chômage et des restrictions de crédits va créer un engorgement des demandes entrepreneuriales, en Occident comme dans les pays pauvres. Là encore, sont-ce les plus démunis qui vont "payer" ?

Nous sommes face à un lourd problème. La demande va croître, et la mission de l'ADIE est de répondre au maximum aux personnes en difficulté qui veulent créer leur emploi. Notre confiance en la capacité des banques de financer les ressources de crédit demeure grande, au contraire de celle que nous nourrissons à l'endroit des financeurs publics mobilisés pour les mesures d'accompagnement ; l'Etat est en situation de grave déficit, l'Europe se tourne davantage vers les nouveaux pays membres, les collectivités territoriales ont des difficultés budgétaires sérieuses. Sans compter les entreprises et les fondations, qui restreignent aussi les dépenses. Ce problème de financement, nous ignorons donc la manière dont nous allons le résoudre. L'une des voies consisterait en l'inscription du microcrédit, reconnu "outil pour l'emploi", dans le plan emploi de relance gouvernementale.

Un Président de la République qui a érigé l'esprit d'entreprendre au rang d'une telle priorité ne peut qu'adhérer pleinement à vos vœux...

A priori, oui. Les cabinets de tous les ministères concernés, et celui même de l'Elysée, m'ont donné unanimement raison. Maintenant, il s'agit de trouver l'argent, par exemple pour financer l'installation de nouvelles antennes de microcrédit dans les quartiers. Cela ne mobilise pas de fortes sommes, et ce type d'investissement a pour avantages d'une part qu'à terme les coûts sont couverts, d'autre part qu'il continue à servir la création d'emplois sans peser lourdement sur les finances publiques. Or ces financements, on a du mal à les trouver. Curieusement, plus les sommes réclamées sont petites, plus il est difficile d'y avoir accès. Ce phénomène est une constante dans les politiques publiques. Peut-être devrions-nous demander 150 millions d'euros...

A quelles conditions, et par la suppression de quels blocages idéologiques, la France peut-elle devenir une terre entrepreneuriale ?

Il faudrait simplement faire admettre qu'entreprendre est un droit constitutionnel, à ce jour rogné par une multitude de protections, dont il faut distinguer celles résultant d'un enjeu précieux de santé et de sécurité publique, de celles imposées par les diktats corporatistes. Nous nous battons depuis longtemps en faveur de cette cause, et nous allons continuer. Car les embûches demeurent.

Exemple ? Une personne affectée dans le cadre d'un multi salariat à la tonte d'une pelouse n'a besoin d'aucun diplôme ; la même personne assurant la même prestation en qualité de travailleur indépendant doit impérativement être titulaire d'un diplôme de paysager. Quelle absurdité ! Une jeune femme ayant exercé pendant dix ans comme coiffeuse à Dakar n'aura le droit d'exercer dans l'Hexagone qu'après avoir suivi les études correspondantes - lesquelles, faut-il le préciser, ne lui enseigneront nullement - le métier de coiffure africaine qu'elle exerce. A ce titre, je regrette que l'UPA et les chambres de métiers - au contraire des CCI - aient accueilli de manière plutôt négative le statut révolutionnaire de l'autoentrepreneur, au nom de la "concurrence nouvelle" pour les artisans établis. La pire des concurrences, n'est-ce pas celle du travail non déclaré ?

L'une de nos actions est d'ailleurs d'essayer d'aider les gens à officialiser leur activité, d'une part en accordant des prêts grâce auxquels ils peuvent augmenter leur chiffre d'affaires et payer les cotisations sociales, d'autre part en les aidant à se déclarer dans de bonnes conditions.

L'esprit d'entreprendre, c'est au plus jeune âge qu'il doit s'éveiller. L'Education nationale demeure réfractaire, et ni son fonctionnement ni ses discours n'encouragent les professeurs des écoles à le stimuler...

Je le regrette vivement. Et d'autant plus que là aussi se dégage une sorte d'alliance objective entre d'un côté les artisans entrepreneurs qui défendent, à juste titre, la qualité du service et la protection des consommateurs, et de l'autre une Education nationale qui elle aussi souhaite des formations qualifiantes. Cette convergence est incontestable. Mais jusqu'à un certain point : s'il est nécessaire de posséder un diplôme d'électricien pour réparer une installation, est-ce bien indispensable pour changer les ampoules dans l'appartement d'une vieille dame incapable de monter sur sa chaise ? Bien sûr que non.

La formation professionnelle des salariés et celle des travailleurs indépendants souffrent d'une profonde iniquité, à laquelle les pouvoirs publics que nous avons saisis peinent et tardent à répondre. La loi sur la formation professionnelle doit par ailleurs impérativement statuer sur la validation des acquis et de l'expérience. Nombre d'artisans emploient des travailleurs « au noir » mais ils leur demandent de valider leur expérience par trois années d'activité professionnelle que les gens ne peuvent pas justifier... Ubuesque !

Barack Obama ne saurait être un quelconque sauveur. En revanche, ses premières mesures pour contingenter la rémunération des dirigeants des entreprises renflouées par l'Etat, ses racines africaines, sa préoccupation apparente des exclus, son refus - très américain - de l'assistanat, le soutien significatif que Hillary Clinton porte au sujet, la récente ouverture à New York d'une succursale de la Grameen Bank de Muhammad Yunus, peuvent-ils constituer un symbole fort en faveur d'une autre économie où, y compris aux Etats-Unis, le microcrédit connaîtrait enfin la reconnaissance politique ?

Hillary Clinton appuie depuis longtemps le microcrédit que Muhammad Yunus avait tenté d'initier dans l'Etat de l'Arkansas lorsque Bill Clinton en était le gouverneur. D'ailleurs sans succès à l'époque. Le nouveau Président va-t-il appuyer la cause du microcrédit ? On peut l'espérer. Il emprunte en effet la voie d'une « libération sociale » qui constitue le socle et l'originalité du microcrédit.

Ce dernier devrait se développer avec la crise, et d'ailleurs la Banque mondiale a récemment débloqué 500 millions de dollars en sa faveur. Ce mouvement est d'autant plus souhaitable, que le microcrédit participe à démocratiser la finance, l'économie, à restaurer confiance et espoir dans des sociétés occidentales qui en manquent cruellement.

N'oublions pas que la « crise » économique et financière est pour l'essentiel celle de la confiance et de l'espoir en l'avenir. Le crédit est un instrument pertinent pour les revitaliser. "Ce qu'il y a de plus important dans le financement et l'accompagnement que vous nous apportez, c'est que vous nous rendez la confiance en nous-mêmes", nous confient nos clients.

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