Nicolas Baverez : « Une tyrannie »

Par Denis Lafay  |   |  2503  mots
(Crédits : DR)
L'avocat et essayiste décortique les répercussions sociales, sociétales, culturelles, et entrepreneuriales du principe de précaution. Selon l'auteur de La France qui tombe (Perrin), il constitue la « pierre angulaire d'une société malthusienne », emmure dans le rejet du changement, et institutionnalise « la peur et le soupçon ». Et l'économiste de prophétiser des dégâts « considérables », notamment sur l'apprivoisement et l'appropriation par l'individu et la collectivité d'un « risque » avarié par l'idéologie sécuritaire et par l'instrumentalisation qu'en fait la classe politique.

Quels risques, pour la société et les entreprises, l'application du principe de précaution fait-elle porter ?

 

La volonté de prendre en compte, y compris sur le plan juridique, la montée des risques nouveaux liés à l'économie et à la société ouvertes - notamment sur le plan environnemental, climatique, sanitaire… - est parfaitement légitime. En revanche, la méthode utilisée en France - et seulement en France - est très contestable. La constitutionnalisation du principe de précaution est porteuse de multiples et inquiétantes dérives. Et tout d'abord sur le plan juridique. Les démocraties doivent concilier en permanence, établir une balance entre des principes contradictoires - par exemple, en matière de terrorisme, l'équilibre entre les exigences de la sécurité et le respect des libertés publiques -. Eriger le principe de précaution au-dessus de toutes les autres valeurs et au sommet de la hiérarchie des normes juridiques aboutit à évincer ou limiter de nombreux autres droits fondamentaux : la responsabilité, la liberté d'entreprendre, de créer, de rechercher. Avec pour corollaire la multiplication des contentieux. Le principe de réparation, qui est le pendant du principe de précaution, institue ainsi un dualisme juridique : d'un côté les entreprises sont soumises à une responsabilité illimitée ; de l'autre, l'Etat se désengage de sa mission première de réassurance des risques collectifs et les citoyens sont entretenus dans une irresponsabilité illimitée. Aux plans politique, sociétal et même moral, le principe de précaution devient la pierre angulaire d'une nation vieillissante et d'une société malthusienne, qui pénalise le risque et l'innovation, murée dans la peur du changement et du progrès scientifique, au risque d'accélérer l'exil des talents et des cerveaux, notamment dans les biotechnologies où le Royaume-Uni a su asseoir son leadership en Europe.

 

Faut-il redouter qu'à terme l'application du principe de précaution imprègne nos états d'esprits, nos comportements, et prépare une société de plus en plus rétive à entreprendre et à risquer ?

 

Notre société s'est placée sous la coupe de trois formes de tyrannies : la protection, la précaution et la réparation. Nous institutionnalisons progressivement une société du soupçon et de la peur, dans laquelle le risque, l'innovation, la modernité et le progrès scientifique sont exclus. Ce qui correspond d'ailleurs aux aspirations de cette société de « vieux » façonnée par l'évolution démographique. Résultat, on libère toutes sortes de passions anti-libérales, anti-scientifiques et anti-rationnelles. Des raisonnements très dangereux, qui préparent une société bloquée, fermée, alors même que les autres nations se livrent à une course de vitesse pour s'adapter à la nouvelle donne du XXIème siècle. Rappelons qu'un million de jeunes Français travaillent désormais à l'étranger, notamment parce que la prise de risque y est encouragée et récompensée. En se coupant du meilleur de sa jeunesse, la France tire un trait sur son avenir.


Mais le principe de précaution constitue aussi un acte de responsabilité en riposte aux agissements irresponsables commis par ces mêmes entreprises ou des Etats…

 

Certes, mais d'une manière démesurée et inappropriée. Le Code Civil stipule expressément qu'il n'y a pas de démocratie et de marché sans principe de responsabilité. Mais à l'origine ce principe de responsabilité était conditionné à l'existence d'une faute. Or le principe de précaution établit une responsabilité illimitée, même en l'absence de faute, même dans l'inconnu des connaissances scientifiques. A force d'étendre à l'infini le périmètre de la responsabilité, on la vide de son contenu et de son sens. Et en la concentrant sur une catégorie d'acteurs de l'économie, on la rend inefficace et inéquitable.
Le risque est au cœur de la mécanique de création de richesse, caractéristique du développement capitaliste, de la croissance des entreprises mais aussi du dynamisme et de la mobilité d'une société. On ne peut pas l'exercer sans responsabilité. Le développement insoutenable de la Chine se traduit déjà par les premières insurrections environnementales de l'histoire ; il transfère des risques majeurs sur les générations futures. Et il en va de même pour les entreprises, qui doivent être lourdement sanctionnées lorsqu'elles font courir à leurs salariés et à leur environnement des risques inconsidérés. Simplement, il faut analyser une situation dans sa globalité et prendre en compte les droits et les responsabilités de l'ensemble des parties prenantes.

 

Le déni de l'erreur, c'est aussi ce qui maltraite notre rapport au risque… Comment peut-on espérer inverser la tendance ?

 

Le chantier est considérable. L'aversion au risque est maximale en France. Elle s'exprime notamment par le primat donné à l'Etat sur le marché, à la fonction publique sur le reste des autres professions. D'où la priorité accordée à la redistribution sur la production, la rente et la précaution sur le travail et le risque. Il y a urgence à inverser cette balance, mais le changement des mentalités ne peut s'inscrire que dans un horizon de très long terme.
La bulle spéculative liée à Internet avait transformé le rapport au risque, en le réhabilitant. Malheureusement sur un mode pervers d'enrichissement rapide et souvent peu fondé, qui a débouché sur le pire krach boursier de l'histoire du capitalisme, ravivant les peurs et les préventions. Le travail de réhabilitation du risque et de l'innovation doit être engagé sur un mode raisonnable et non pas passionnel ou frénétique, en fonction d'une vision de long terme et non pas de profits de circonstances. La question cardinale consiste à se demander si cette révolution culturelle peut être conduite par une société bloquée, dans une économie sans croissance qui produit depuis trente ans un chômage de masse et sous la houlette d'un Etat surendetté.

 



La plupart des « quadras » qui entreprennent recherchent un « sens » au risque et à leur vie professionnelle. Un « sens » que les logiques financières, stratégiques, managériales des entreprises sont impuissantes à proposer…

 

Chaque Français est confronté en permanence à cette recherche de sens, en tant qu'individu et en tant que citoyen. La crise des identités et des valeurs se trouve au cœur de la crise majeure que traverse le pays. Elle a pour origine le refus de prendre en compte et de s'adapter aux gigantesques bouleversements de ce début de XXIème siècle. D'où l'atomisation des individus et la déstabilisation de la société, travaillée d'un côté par les pulsions nationalistes et protectionnistes, de l'autre par les pulsions sécuritaires et xénophobes, tandis que les pouvoirs traditionnels voient leur légitimité de plus en plus contestée, faute de faire la démonstration de leur capacité à agir. Les entreprises, à l'instar de toutes les institutions, sont atteintes par cette dilution du sens, de l'autorité et de la responsabilité, avec pour premier symptôme le désengagement et le détachement croissants de l'encadrement.

 


Se mettre « en risque » dans le champ professionnel réclame un environnement qui assure une certaine stabilité et qui amortit le stress inhérent. Notre société est celle de la précarité, des peurs, des inégalités. Dans un tel contexte, on ne peut pas reprocher aux individus de rejeter le risque et de se réfugier dans un réflexe de protection…

 

La vitalité et la stabilité d'une société libre sont fondées sur la capacité à équilibrer des principes et des forces antagonistes. Une société où tout le monde est en risque sur tout n'est autre qu'une jungle, un état de nature qui se réduit à une guerre de « tous contre tous ». Le marché et la démocratie supposent la sécurité sans laquelle il n'y a pas de liberté. Et la première sécurité, c'est celle des personnes.
La société française est moins caractérisée par la précarité que par la répartition très inégale du risque. Elle assure une protection maximale et en constante augmentation à un « petit noyau dur » de la population active, dont le niveau et la qualité de la vie sont totalement garantis. Cette hyper-protection est payée du report massif des risques et des handicaps sur le plus grand nombre, sur les travailleurs des secteurs exposés, sur les chômeurs et les exclus. Ce qui assure un système aussi inefficace économiquement qu'inéquitable socialement. Les récentes émeutes urbaines sont le résultat direct de ce contrat asocial.

 


Peut-on concilier le besoin individuel de « sécurité » et celui, sociétal, de « risque » ? La « flexsécurité » scandinave, qui combine une grande sécurité de l'individu en échange d'une grande flexibilité de l'emploi et de l'économie, est-elle une voie d'avenir ?

 

Outre les vertus de cette combinaison, ce modèle assure une bien meilleure répartition des risques au sein de la population. Ainsi la Suède, en dix ans, a redéfini son positionnement dans les échanges mondiaux et son modèle économique et social, en investissant massivement dans la recherche (4,2 % du PIB), en assurant une croissance forte et une situation de plein emploi par la réforme drastique de sa fiscalité, de son marché du travail, de l'Etat et de la protection sociale : réduction de 10 % des dépenses publiques et de près de 30 % du nombre d'agents publics, réorganisation des services publics en 300 agences, refonte de l'Etat providence autour de l'activité. De son côté, la France a fait le choix du statu quo généralisé, fondé sur la protection d'une minorité et de la précarité pour une grande majorité.



Les discours politiques de tous bords rivalisent de surenchère pour « sécuriser » la population. Les dirigeants politiques sont dans une logique de non prise de risque. Peut-on réformer le cadre politique afin d'exhorter les élus à modifier leur propre relation au risque ?

 

La classe politique recourt à deux types de démagogie pour exploiter l'idéologie sécuritaire, alimentée par les fantasmes sur la mondialisation et par la prolifération de la violence. Depuis le référendum du 29 mai 2005, la quasi totalité de la gauche et une fraction importante de la droite rivalisent dans le protectionnisme, le nationalisme et le patriotisme économiques, qui érigent la mondialisation et l'Europe en boucs émissaires du déclin français. De l'autre côté, l'insurrection des banlieues a provoqué l'emballement des passions sécuritaires et xénophobes. Il faut ouvrir une voie entre ces deux tentations pour lancer une politique de réformes raisonnables. Ce qui nécessite la conversion de la classe dirigeante au besoin de la transformation profonde de l'économie et de la société. Le problème, c'est que ce qui caractérise la classe politique et l'Etat, c'est leur crise d'autorité et de responsabilité, l'affaiblissement de leur capacité d'agir et de leur légitimité. Voilà pourquoi le redressement du pays passe aujourd'hui par de profonds bouleversements institutionnels et un changement de classe dirigeante.

 


C'est aussi ce qu'on peut nommer la crise de l'exemplarité, qui n'épargne pas les dirigeants d'entreprise et explique le rejet du risque par les salariés…

 

L'exemplarité existe, mais dans l'irresponsabilité et la démagogie. Lorsque le refus du risque et l'irresponsabilité, le cynisme et le nihilisme sont affichés et revendiqués ouvertement au sommet de l'État, ils contaminent immanquablement l'ensemble du corps politique et social.



L'incertitude est au cœur des mécaniques libérale et du marché. Elle est source d'instabilité et de court-termisme qui paralysent la prise de risque dans les stratégies d'entreprises et les comportements des salariés…

 

Bien qu'il soit insuffisamment ouvert et concurrentiel, le marché génère en France de l'instabilité. Heureusement, car celle-ci caractérise une économie en développement alors que la véritable stabilité est synonyme de stagnation. Dans la dynamique de l'entreprise comme dans la société, l'instabilité est nécessaire à la création et à la liberté. La démocratie elle-même nécessite une part d'instabilité, source de remise en cause des situations acquises, de compétition et donc d'alternance. A condition bien sûr d'un système d'institutions et de régulation, qui assure une forte capacité d'action collective d'une part, qui prévienne les dérives liberticides d'autre part.



Etre dans une logique de risque, c'est se singulariser, se différencier, même être « rebelle ». Toutes sortes de caractéristiques comportementales que la plupart des entreprises rejette avec force, préférant l'uniformité et la norme au désordre et à la remise en question…

 

C'est là un signe supplémentaire que la France est un pays bloqué. Le palmarès des grandes entreprises françaises n'a presque pas bougé depuis 25 ans, contrairement aux formidables changements qui caractérisent ce même type de classement aux Etats-Unis. Autant d'entrepreneurs qui, de Microsoft à Google, ont réussi en partie parce qu'ils n'étaient pas formatés. Les grandes entreprises mondiales doivent en permanence concilier deux nécessités : celle d'intégrer, et celle de s'adapter. Elles doivent d'abord homogénéiser au plan mondial des processus de fabrication, de gestion, de commercialisation. Mais aussi travailler avec des cultures et des traditions hétérogènes, attirer et intégrer des talents novateurs qui vont porter la dynamique entrepreneuriale interne mais aussi automatiquement bousculer la rigidité des structures et des procédures.
Le nerf de la compétition internationale, c'est d'être capable de convaincre ces talents et de les fidéliser. C'est ce qu'ont bien compris les grandes entreprises américaines qui financent des chaires ou des laboratoires de recherche dans les plus prestigieuses universités afin de séduire ceux qui demain feront la différence. Ils feront la différence parce qu'ils sont différents, qu'ils veulent prendre le risque d'être différents, et qu'ils intégreront des entreprises qui ont compris que la différenciation - de leur logique, de leurs collaborateurs - conditionne leur succès. Quand Ford démocratisait la voiture en faisant de ses salariés ses premiers clients, les constructeurs français s'organisaient en cartel pour interdire l'émergence d'une voiture populaire au motif que l'automobile ne pouvait être accessible aux gens disposant de faibles revenus… Autre exemple : le comportement extrêmement pusillanime des banques française quand nombre de leurs homologues - y compris aux Etats-Unis - ont compris que les pauvres pouvaient constituer une excellente clientèle. C'est ce que l'on appelle des ruptures technologiques ou sociales, qui, heureusement, existent aussi en France. Les dirigeants les plus performants considèrent à juste titre que l'avenir de l'entreprise se joue dans la maîtrise de son capital humain. Et que celui-ci passe par l'intégration de « dissidents », qui entreprennent, risquent, bousculent. Qui mettent en mouvement par leurs idées les entreprises, mais aussi les sociétés et les nations.