Politique de Laurent Wauquiez : le milieu économique impatient et inquiet

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(Crédits : Laurent Cerino / ADE)
En 2015, les milieux économiques et patronaux accueillaient favorablement le programme de Laurent Wauquiez. Dix-huit mois plus tard, ils saluent le retour à la gestion rigoureuse et aux promesses d'investissement, mais s'inquiètent outre de certains outils et méthodes employés, du double risque de polarisation politique et de luttes idéologiques dans un territoire qui a fécondé le succès de son écosystème entrepreneurial dans la coopération transpartisane.
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« Les dégâts que cette loi folle, non financée et applicable en un an, aurait pu provoquer sont considérables. Tout était réuni pour qu'elle mette à mal l'organisation économique du territoire. Nous avons relevé le défi avec succès, et c'est là une grande fierté. » Martial Saddier, vice-président délégué aux Entreprises, à l'emploi et à l'économie - et député LR vainqueur dans la 3e circonscription de Haute-Savoie - souffle. Cette loi folle, c'est celle dite NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République), qui confère désormais aux Régions le pilotage « de la définition des orientations en matière de développement économique » - incluant l'intégration, encore chaotique, des compétences économiques inhérentes aux Départements -, et notamment l'élaboration du Schéma régional de développement économique, d'internationalisation et d'innovation (SRDEII).

100 millions d'euros d'aides directes

Lequel, adopté en décembre 2016, s'articule autour de leviers clés (formation-emploi, international, innovation, attractivité, révolution digitale), et, parmi ses objectifs « phares », prévoit chaque année de « soutenir 10 000 entreprises (dont 150 startups) et l'implantation de 150 nouvelles sociétés », de « faire émerger des champions régionaux dans toutes les catégories », enfin de « favoriser d'ici à 2021 la création de 10 000 emplois d'une part dans l'économie numérique d'autre part dans le secteur du tourisme. »

L'ingénierie financière occupe une place centrale du dispositif, via le (re)déploiement ou le renforcement de fonds dédiés auxquels la Région s'engage à participer à hauteur consolidée d'environ 30 à 45 millions d'euros. La collectivité doit également se mobiliser en soutien de prêts aux entreprises et des fonds de garantie, et même en participation directe au capital des entreprises jugées « stratégiques. » Des pôles de compétitivité aux commerces de proximité, de l'artisanat au secteur agricole, des start-ups aux ETI, l'ensemble du tissu économique est ciblé, et lorgne la distribution d'une enveloppe annuelle de 100 millions d'euros d'aides directes.

Acteurs du dialogue social absents

Bras armé de cette mise en œuvre : Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises, l'Agence économique régionale née le 18 mai. Dotée d'un budget annuel de 110 millions d'euros et d'une équipe de 200 collaborateurs, cette instance co-présidée par Laurent Wauquiez et Jean-Dominique Senard, (président de Michelin) veut être à terme « le guichet unique des entreprises. » Aux commandes opérationnelles : Gérard Guyard (président de Gravotech) pilote le directoire, Cécilia Tégédor - non présentée publiquement le 18 mai, selon Martial Saddier sa nomination n'ayant pas encore été annoncée aux équipes... alors qu'acteursdeleconomie.com la révélait neuf jours plus tôt - la direction générale.

Quatre personnalités au cœur d'un dispositif de gouvernance pléthorique : à l'assemblée générale participent huit collèges (Etablissements publics de coopération intercommunale dits EPCI, enseignement supérieur-recherche-formation, entreprises, chambres consulaires, pôles de compétitivité, Départements, etc.) et au conseil de surveillance pas moins de 55 personnes. Avec, parmi les absences remarquées, celle des acteurs du dialogue social (syndicats patronaux et de salariés) et... pour l'heure, de la Métropole de Lyon.

Guerre de compétences avec la métropole de Lyon

En effet, au cœur de l'enjeu « politique » de cette création, figure l'articulation de ses compétences avec celles de la collectivité du Grand Lyon qui a fait du développement économique, de l'accompagnement des entreprises, de l'attractivité du territoire, le fer de lance de son rayonnement. Y compris via l'Aderly (Agence dédiée pour la région lyonnaise) dont, selon nos informations, la Région chercherait à convaincre certains partenaires institutionnels de se retirer pour ensuite négocier son absorption au sein d'Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises.

Nombre de sujets, comme celui du fléchage des entreprises candidates à une installation, ne sont pas éclaircis, concède un haut responsable consulaire - dont l'établissement public doit, statutairement, se mettre « au service » des politiques publiques et donc d'Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises. L'enjeu économique, crucial, du territoire de l'aéroport Saint-Exupéry que se disputent les deux collectivités régionale et métropolitaine « au-dessus » de la Communauté de communes de l'Est lyonnais, ou les pressions exercées par la Région pour rebaptiser en « Auvergne-Rhône-Alpes Biopôle » le pôle de compétitivité Lyonbiopôle, constituent deux autres motifs, eux aussi parmi bien d'autres, de cristallisation.

Le cas symptomatique du Musée des tissus

La sanctuarisation de ses prérogatives historiques en matière économique et que conteste désormais la Région constitue, au sein de l'exécutif de la Métropole de Lyon, un postulat non négociable. A cette aune, l'obligation de dénouer l'enchevêtrement des périmètres de compétences dans un contexte politique local et national, aussi éruptif d'ores et déjà provoque d'âpres joutes, et des luttes d'intérêts volcaniques.

Le « cas » du Musée des tissus et des arts décoratifs est emblématique. Le 29 mai, Laurent Wauquiez court-circuitait l'ensemble des partenaires, réunis quelques jours plus tard pour examiner le rapport d'audit et de préconisation du cabinet In Extenso. Le président de la Région annonçait libérer une enveloppe de dix millions d'euros d'investissements et une contribution annuelle d'1 million d'euros au fonctionnement de l'établissement, condamné suite au retrait programmé de sa tutelle, la CCI Lyon Métropole Saint-Étienne Roanne. L'effet de surprise n'était pas fortuit ; outre de capturer la lumière, de confisquer les lauriers du sauvetage, et de provoquer l'ire de ses partenaires, l'intervention survenait le jour même où le nouveau ministre de l'Intérieur Gérard Collomb faisait ses adieux au conseil municipal de Lyon...

Circonstances atténuantes

Voilà d'ailleurs l'un des points pour certains encore « seulement » d'interrogation pour d'autres « déjà » noirs rapportés au sein du milieu économique, plus que tout autre sensible à la stabilité des relations inter-institutionnelles, et à un esprit de coopération que tout durcissement politico-idéologique, tout clivage partisan, tout antagonisme instrumentalisé met en péril. Or, caciques des instances consulaires, patronales, financières sont unanimes - y compris chez ceux qui avaient escorté la victoire de Laurent Wauquiez et « nourri » son programme - : l'heure n'est pas à l'apaisement, elle n'est pas non plus à la satisfaction. Loin s'en faut.

L'actif du bilan de Laurent Wauquiez n'est certes pas vide, ni même neutre (lire l'interview d'Etienne Blanc et l'enquête sur le chaos à la Région). Mais l'impréparation, la méconnaissance des réalités, l'insuffisante culture économique et entrepreneuriale de certains élus, sont stigmatisées. Et, pour exemple, font peser de lourdes interrogations sur l'implication annoncée d'Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises dans la co-gestion de certains fonds de soutien, notamment dédiés aux petites entreprises.

Immense bordel

"On ne s'improvise pas société de gestion, surtout dans un écosystème en la matière parfaitement équipé", tranche un spécialiste. Tout aussi symptomatique apparaît la formation de l'Agence économique régionale, « à la tête de laquelle a été recruté un directeur général avant même d'établir les prérogatives et le fonctionnement de la structure. Imagine-t-on en entreprise élaborer un profil, sélectionner les candidats, puis arrêter un choix sans avoir au préalable clairement constitué le contenu et la mission du poste ? »

Le fonctionnement interne de la collectivité, qu'un haut dirigeant de l'aréopage patronal résume d'un implacable « immense bordel » et qu'exacerbent l'« épuisement » du personnel, les dysfonctionnements et court-circuitages décisionnels, et le récent départ du directeur du service économie Stéphane Giboudaud - nommé à la tête du Fongecif Auvergne-Rhône-Alpes le 1er juin -, est déploré. Ce que le flou entourant, pour l'heure, la délimitation et l'imbrication des compétences opérationnelles d'Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises et des délégations économiques au sein de la collectivité ne devrait pas élucider.

"Hyperdirigisme"

Enfin, c'est même d'inapproprié voire d'hérétique que sont jugés d'une part « l'hyperdirigisme, l'hyperinterventionnisme idéologiques » de Laurent Wauquiez en matière économique, d'autre part son rejet « doctrinaire » du dialogue social, enfin l'archaïsme de certains dispositifs, en premier lieu celui des aides directes, « anachronique, inadapté aux attentes des entreprises. » Et sources de « dérapages clientélistes ». A ces aides directes et aux subventions - des « machines à fonctionnaires » -, détaillent ces mêmes acteurs des organisations patronales, consulaires ou financières, les chefs d'entreprise, « de plus en plus dubitatifs devant la lenteur des transformations annoncées » préféreraient « bien davantage » un environnement de dynamique collective, des outils - conseil, formation, sensibilisation, ingénierie financière - qui fassent « leviers. » Et une organisation lisible, efficace, respectueuse. Et dépolitisée.

Délégation Entreprises, emploi et économie orpheline

Ils devront patienter - quand bien même, assure le président de la CPME Auvergne-Rhône-Alpes François Turcas à l'aune des soutiens ou promesses financiers qu'il vient d'obtenir, des progrès ont été réalisés qui manifestent une « prise de conscience » salvatrice après un début d'exercice contraire aux attentes du syndicat. Car dans un premier temps, ce sont un désordre et des atermoiements supplémentaires que promet le remaniement de l'exécutif suite au scrutin législatif - en premier lieu au sein de la délégation Entreprises, emploi et économie désormais orpheline de Martial Saddier - qui avait déjà fortement consommé les énergies pendant la campagne.

« L'impatience et la déception croissantes des chefs d'entreprise ne sont pas prêtes d'être apaisées », soupire l'un des participants à l'élaboration du programme économique du « candidat » Wauquiez de 2015.

Le chemin vers l'exaucement du vœu de Martial Saddier : « accomplir en Auvergne Rhône-Alpes une porte d'entrée unique pour le milieu économique et en faire un modèle pour la France », s'annonce tortueux.

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Commentaires
a écrit le 03/07/2017 à 11:23 :
Suite à votre article sur Laurent Wauquiez, je me permets d’apporter un témoignage contradictoire.
Je fais partie des chefs d’entreprises qui ont été en contact avec Laurent Wauquiez et l’image et le portrait que vous en faites dans votre article ne correspond pas à ce que j’ai pu constater en le côtoyant.

Nous créons actuellement un atelier de production juste à côté de Lyon, l’Atelier Luxe, destiné à la filière du marché et des grandes marques du Luxe.
Cet atelier, unique, dans un lieu d’exception permet de faire cohabiter l’histoire, la rénovation du patrimoine, l’artisanat et l’innovation technologique. Un nouveau site qui va développer un savoir-faire artisanal et industriel multi matériaux garantie origine France.

Bien évidemment ce nouvel atelier va créer de l’emploi et va en plus assurer une formidable mission de progrès social en assurant des programmes d’insertion professionnelle pour de jeunes délinquants.
Laurent Wauquiez a été le premier homme politique et le premier représentant des collectivités territoriales à nous encourager et à nous apporter un véritable soutien. Il s’engage personnellement pour aider le développement de la filière du Luxe en Auvergne Rhône Alpes.

Il a notamment l’intelligence de comprendre parfaitement les enjeux des entreprises en croissance et l’importance de promouvoir l’innovation et la recherche de l’excellence dans les PME des territoires qu’il représente.
Il a immédiatement compris le sens de notre projet. Il a agi avec détermination et énergie pour nous apporter lui-même ainsi que ses services l’aide dont nous avions besoin.

Son approche a été remarquable et son aide a été précieuse pour favoriser la réussite du financement et du lancement de notre projet. Il a été à notre écoute, ouvert et super réactif.
Merci d’avoir l’amabilité de publier ce rapide témoignage.

Très Cordialement


Olivier Finaz
Réponse de le 03/07/2017 à 11:49 :
L’article ne conteste nullement le fait que la Région AURA et son président « entreprennent » au service de l’économie du territoire. Et à ce titre votre témoignage apporte un éclairage concret bienvenu.

Notre dossier expose simplement les craintes du milieu économique devant le désordre organisationnel, le flottement décisionnel, la remise en cause du dialogue social avec les organisations représentatives, l’emploi massif des aides directes, et le durcissement des relations politiques avec d’autres collectivités. Qui eux aussi sont des faits.
a écrit le 03/07/2017 à 10:56 :
en France il a été dit a la lecture des quotidiens...(il y a des gens qui ne sont rien )!pour susciter des critiques il n en faut pas davantage !
a écrit le 01/07/2017 à 7:07 :
la superposition des aides, le millefeuille administratif = inefficacité
Si je ne suis pas contre les aides aux entreprises, la limite consisterait quand même à les conditionnés
l'article indique 200 collaborateurs pour distribuer 100 millions d'euros d'aide
Quel est le cout de gestion de ce dispositif d'une part, et surtout s'agit-il de véritable création d'emploi à la clé et de quel ordre ? Combien d'entreprise vont profiter de l'aubaine pour déplacer leur activité et donc déplacer l'emploi d'une région à une autre, d'un territoire à un autre ?
WAUQUIEZ semble relancer la concurrence fiscale (par les aides) entre les régions, ce qui tendrait donc à dilapider les fonds publics pour seulement satisfaire l'égo de nos politiques.
L'état doit mettre fin à ces dérives, la fiscalité locale augmente sans cesse et à une vitesse supérieure à celle des revenus des citoyens qu'il soit salarié ou entrepreneurial. Il va bien falloir un jour remettre à plat et simplifier ce mille feuille administratif...
a écrit le 30/06/2017 à 23:39 :
M. Wauquiez,
laissez faire des vrais chefs d'entreprise comme Monsieur Niel. Ils savent la différence entre un investissement et une dépense. Ils connaissent le cout de la complexité, la vertu des circuits courts et ont le sens de l'efficace.
Le meilleur moyen d'éviter le bashing c'est encore de se faire petit, surtout quand on manque de talent.
Et si vous vous sentez une vraie vocation, faites ça avec votre argent, pas le notre.

Vous verrez comme on apprend soudain à compter.

Bien à vous,
a écrit le 30/06/2017 à 15:01 :
A part des propos anonymes qui ne font que reprendre le contenu de vos précédents réquisitoires contre Laurent Wauquiez n'avez-vous rien d'autre à nous offrir pour nous prouver l'impatience et l'inquiétude du "milieu économique" ? Et de qui s'agit-il en fait ici ? Du clan collombo-macronien qui, tel Jupiter, ne supporte plus quelque opinion divergente que ce soit, ou quelque intervention dans son petit business clanique ?
a écrit le 30/06/2017 à 9:41 :
...et encore une couche de Wauquiez bashing.
Réponse de le 30/06/2017 à 18:23 :
Vous êtes indécrottable , arrêtez de gonfler les organisations de fonctionnaires ne gaspillez pas votre argent avec des administratifs des cabinets conseils qui ne servent que des intérêts de lobby. Arrêtez les labels de tout genre ça vous occupe mais c'est inefficace. vous trouvez plus de soudeur de professionnels mais les jeunes ont compris il vaut mieux être fonctionnaire " décideurs " d'état sans jamais avoir mis les pieds dans une entreprise.Et mentir à tout le monde comme notre ancien président..Valérie Pecresse dans les Yvelines vient de découvrir la pierre philosophale" l'industrie" , mais son administration elle,a découvert depuis longtemps le gruyère des comités Tartempion , je lui souhaite bon courage , mais elle a raison dans ses objectifs. Quant au start up et aux pitch la gueule de bois n'est pas loin 9 sur 10 se casse la figure au bout de 1 ou 2 ans alors bon courage Monsieur WAUQUIEZ une bonne tempête dans vos organisations ferait pas de mal et faites confiance à des anciens qui ont réussi quelque chose les TGV, Concorde Airbus etc...et avec des circuits ultras court et peu de fonctionnaires 9 ça fonctionnait...

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