Les cornacs du cornas

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(Crédits : Laurent Cerino/ADE)
Sur les coteaux escarpés de la rive droite du Rhône à Cornas, en Ardèche, et dans l'intimité de la cave et des vieux foudres, prend naissance un des meilleurs crus de la vallée du Rhône Nord. Auguste Clape, 92 ans, appartient aux fondateurs et gardiens du temple de cette petite appellation créée en 1938. Et sa mémoire rend compte du travail acharné conduit depuis l'après-guerre pour parvenir à une telle notoriété. Ce qui a permis à Pierre-Marie, son fils, et à Olivier, son petit-fils, d'établir à ses côtés un présent sûr et florissant.

Ne venez pas chez Clape pour acheter du vin ! Ils passent leur temps au téléphone à répondre qu'ils n'en ont pas à vendre. Avec 35 000 bouteilles produites chaque année, ils ne peuvent servir tout le monde, alors que la demande est quasi planétaire. De plus, rien n'indique le domaine : il faut chercher, à pied, les rares indices qui vous y conduisent ; un nom écrit en tout petit sur la sonnette, et vous y êtes. Une fois traversées les épreuves d'orientation, la porte s'ouvre, l'accueil est chaleureux, le voyage peut commencer. Et à ce moment-là, peut-être croiserez-vous dans la pénombre du petit chai, des Japonaises aux anges, un verre de « vin noir » à la main.

Vin viril  et guerre

À regarder un peu en arrière, tout a commencé par les femmes. Car lorsqu'en temps de guerre, les hommes se font massacrer dans des conflits absurdes et lointains, elles sont toujours présentes, permettant à la vie de ne pas s'éteindre, malgré tout. Chez les Clape, c'est par l'arrière-grand-mère d'Olivier, Henriette Rousset, qu'est fondé le domaine. Quelques arpents difficiles à travailler : cinq hectares de vignes, dix de céréales, sur lesquels, dès l'après-guerre, Auguste Clape, originaire de Vernoux, à quelques encablures, s'est éreinté, seul, avec son épouse. Sur le vignoble escarpé et les chaillées (petites terrasses abruptes), tout se faisait à main d'homme. Alors un jour, fatigué par trente années de labeur en solitaire, Auguste est allé « chercher le Portugais ». Alcino, l'étranger providentiel du village au prénom d'opéra mozartien, devenu rapidement membre à part entière de la famille, et qui, trois décennies plus tard, vit toujours à Cornas.

Mais le vieil homme évoque aussi une servitude subie et une jeunesse pas vraiment dorée : son père, grand invalide de guerre à 26 ans, inapte au travail ; un beau-père militaire, tué à l'âge de 24 ans, laissant une jeune veuve à la tête de l'exploitation agricole. Une décimation pléthorique des jeunes gens au front des guerres, d'où l'absence cruciale de main d'œuvre. Le prix du vin vendu en vrac était alors « plus bas qu'un kilo de farine », souligne Auguste Clape, ajoutant qu'à chaque automne, des hommes désertaient les vignes pour les usines de Valence qui, dans les années 1960, embauchaient à tour de bras. « La montagne de ce village est presque toute complantée en vignes qui produisent un très bon vin. Sa couleur, sa corpulence, son architecture sont imposantes. C'est ce qu'on peut appeler un vin viril. »

Bouteilles et Front Populaire

Déjà, en 1763, l'abbé Morin, auteur de ces lignes, ne s'y trompait pas. Alors malgré la menace de disparition qui pesait sur le vignoble, Auguste Clape y croyait ferme. Fier et soucieux de s'affranchir des négociants, il a été l'un des premiers à mettre en bouteilles toute sa production en 1969. Ce qu'il décèle en premier quand il contemple l'époque, c'est évidemment l'abondance et la richesse, une vie plus facile ! Et il ne manque pas de souligner, malicieux, qu'aujourd'hui, « c'est pareil que sous Léon Blum, les gens veulent moins travailler ».

Le Front populaire : une ambiance parenthèse avant l'hécatombe de la Seconde Guerre mondiale, et dont l'enfant qu'il était se souvient de l'extraordinaire épisode des premiers congés payés. Mais quand l'heure est venue pour sa progéniture de choisir un avenir, c'est son expérience et sa raison qui parleront : « Ma femme voulait envoyer nos trois enfants faire des études, pour qu'ils choisissent un autre métier », dit-il. Pourtant, quelques années plus tard, il accueillait, à bras ouvert, son fils Pierre-Marie, quand celui-ci décidait, en 1988, de quitter le secteur industriel pour travailler à son côté. À présent, la contiguïté de sa demeure et de la cave - dont il perçoit de près la secrète alchimie -, témoigne de cette affection pudique portée par son fils et son petit-fils. Ils se sentent pleins de gratitude vis-à-vis de cette conscience nourrie de l'expérience qu'il incarne, et qui leur rappelle à chaque saison, d'où ils viennent.

Appellation et diplomatie

Un beau jour, à Cornas, au cœur de l'Ardèche, et du temps d'Auguste, d'autres étrangers sont arrivés, venant du Royaume-Uni. Et ce qu'ils dégustaient, avec stupéfaction, avait de quoi leur faire oublier l'humidité brumeuse de leur chère île. À vrai dire, ce n'était pas vraiment des Anglais, mais des Écossais qui, d'après la légende, parcoururent fébrilement le petit village pour y dénicher, derrière les imposants portails de bois, le secret décliné du cornas. Mais aussi des journalistes comme le célèbre Parker. Car la demande existait au Royaume-Uni comme outre-Atlantique, et ce sont eux qui ont propulsé l'appellation. Alors depuis 40 ans, les Clape recourent au même importateur.

Néanmoins, les Anglais du départ n'ont pas seulement acheté du vin. Ils se sont investis financièrement sur certains domaines, se substituant d'ailleurs aux banques locales, très en retrait vis-à-vis de ces pionniers, de ces aventuriers qui délaissaient un travail salarié pour se lancer à corps perdu à l'assaut des coteaux sans un kopeck. Juste un rêve. Ainsi Thierry Allemand, un voisin, qui ne proposait son vin qu'en barrique, faute de moyens, s'était vu gratifié d'une belle accolade et d'un chèque important, pour acheter ses bouteilles. Auguste Clape qui a voyagé un peu, et goûté par ailleurs, a aussi son avis sur le Bordelais : beaucoup de publicité, du marketing et des Chinois, ici et là, qui achètent. Et le vin ? « Pas meilleur que le cornas. En tout cas, le travail revient plus cher ici que là-bas. » Sans doute que pour Auguste Clape, la caricature de l'œnologue bordelais évoqué dans le film Mondovino, surveillant par téléphone ses cuvées entre deux avions et en costume-cravate, relève de la pure science-fiction.

Bio et labeur

Les Clape sont cependant des taiseux. Ici, on communique presque silencieusement, malgré une entente de principe, pour faire ce qu'il y a à faire. Olivier, 38 ans, qui a appris le métier sur le terrain avec son père et son grand-père, a décidé, en 2008, de faire évoluer les méthodes de culture, supprimant progressivement le désherbant qui avait permis au domaine d'exister à ses débuts. Il s'est mis au labour dans les rangs étroits, convaincant a posteriori son père dans l'utilisation de produits de traitement bio, comme le soufre et le cuivre, utilisant des mulets pour travailler le bas des coteaux. Cependant la tâche reste très physique, rang par rang, face à la pente. « Un travail éprouvant, à la pioche. Les gens ne se rendent pas compte », souligne-t-il.

Aujourd'hui, ce sont 55 producteurs et 135 hectares qui produisent chacun un cornas très spécifique, malgré une relative uniformité géologique. Sur un kilomètre et demi à peine se déploient de toutes petites parcelles aux sols granitiques pour la plupart, de la roche et peu de terre, avec du limon et des alluvions pour le bas des pentes. Des paysages somptueux, grands amphithéâtres végétaux orientés Sud et Sud-Est, hérissés d'arêtes minérales et abrités du mistral, qui surplombent le Rhône en aval. Chauffés à blanc par le soleil ardent de l'été, ils produisent un vin très tanique qui fleure bon la pierre, le cuir, le fumé : masculin à l'extérieur, féminin à l'intérieur. Une trame assez serrée, qui envoûte et capte par sa structure puissante unique, dévoilant une finesse qu'il s'agit de chercher en vinification. Tout l'art du vigneron est ici réuni.

Poètes des caves

Le temps referme le cornas les premières années : il faut alors attendre huit à dix ans pour y découvrir, enfin, un petit miracle d'alchimie, des arômes capiteux de violette et d'épices, une pointe de truffe. Pas de bois neuf, l'élevage se fait dans des vieux foudres ovoïdes qui ne marquent pas le vin. Et le domaine qui produit deux cuvées, vinifie séparément et assemble, en isolant des vignes parfois centenaires et les jeunes plants. Les vieux millésimes de la cave sont recouverts d'un duvet épais de moisissures qui masque les étiquettes ; l'ambiance catacombes ajoute au mystère. « Pour s'y retrouver, nous avons un plan », sourit Olivier Clape, alors qu'à chaque fin d'année, la famille s'offre une verticale des millésimes depuis 1964.

Par la profondeur des évocations, le gustatif mène tout droit au ciel, il ne faut pas s'y tromper. L'amateur éclairé devient intelligent, pertinent, poète, ému comme un enfant, pas du tout un abruti aviné. Avec le cornas, loin d'être un vin rustique, c'est sur une monture ailée qu'il parcourt les strates de l'espace et du temps.

Spéculation et authenticité 

Alors que le monde vient à Cornas par le biais d'importateurs avisés, l'Ardèche des vignerons voyage et observe. Olivier Clape est parti faire du vin à Napa Valley, aux États-Unis, où le raisin arrive par camions. Le travail y est taylorisé, le monde des bactéries maîtrisé, ordonné, dompté. Il a trouvé en Nouvelle-Zélande et en Australie, en revanche, davantage d'authenticité. « La France reste la référence absolue à la fois pour le vin, la nourriture, la diversité des régions. Aux États-Unis, si l'on veut changer de paysage, il faut prendre l'avion ! C'est en voyageant que nous nous rendons compte de la chance que nous avons. » Cependant la spéculation sur les terres commence à poser problème.

Les Clape, comme tous ceux de la rive droite du Rhône, restent dans une sagesse et une mesure toute ardéchoise ; mais certains vignerons sur la rive en face, côté Drôme, font feu de tout bois et profitent de la dérégulation des droits de plantation, en achetant frénétiquement tout ce qui est à vendre. Attirant ainsi les spéculateurs et plantant à tout va. Des montages astucieux les dispensent de payer la MSA, alors qu'ils font venir des ouvriers équatoriens, par l'intermédiaire d'agences espagnoles. C'est le désir de puissance matérielle, comme une ombre dans l'intention humaine. Les jeunes qui veulent s'installer essuient les plâtres. Mais la Drôme et l'Ardèche que sépare le Rhône n'ont pas la même spécificité historique, loin s'en faut. Les confondre reviendrait à dire à un Catalan qu'il est espagnol. Sur la rive gauche, se trouve la plaine drômoise et la richesse, alors que sur la rive droite, c'est la montagne, le plateau, les reliefs et une histoire économique marquée par la difficulté, donc la prudence. Mais ces excès expansionnistes, un peu infantiles, font sourire Pierre-Marie Clape. Tous les vignerons se connaissent depuis des années, voire des générations, ici comme en face, et la bonhomie et une certaine bienveillance dans les relations restent de mise.

« L'argent, c'est autre chose »

Ce printemps 2017 est précoce et imprévisible : les pousses qui devraient mesurer cinq centimètres en font trente, comme en 2003 et 2007. Dans d'autres régions, la grêle a détruit le vignoble, mais il semble que ce territoire soit protégé des grands cataclysmes. Olivier Clape, quant à lui, ne veut pas s'agrandir, et devenir un manager ou un homme d'affaires. Il souhaite que son domaine demeure un domaine familial, continuant à se sentir libre dans ses vignes. Ne pas dépendre d'un patron, pour lui qui s'est cogné quelque temps aux murs des bureaux, avant de revenir travailler ici avec son père, reste un bonheur malgré la tâche rude.

Et la tendance serait plutôt de garder ses racines terriennes et de mettre de l'argent de côté et non d'investir à tout va : « Le vin vit sa période la plus faste, mais on ne sait jamais, il faut rester prudent. » Il y a aussi une hydre qu'ils aimeraient tous voir s'amenuiser, à savoir la complexité administrative qui les oblige à déléguer, les taxes qui découragent la création de groupement foncier agricole (GFA) et les droits de succession, dont le montant élevé, peut provoquer des cessions qui atomisent les domaines. Mais quant à l'équation travail/valeur marchande, Auguste Clape rétorque, l'air entendu : « L'argent, c'est autre chose. »

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Domaine Clape
Cornas (Ardèche)
8,5 hectares
Côte du Rhône
Cornas : Cuvée Renaissance ; Cuvée cornas
70 % à l'export

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