Audrey Latard, le vin au féminin

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(Crédits : Laurent Cerino / ADE)
À Vinsobres, au cœur de la Drôme provençale, Audrey Latard fait partie de la dizaine de vignerons trentenaires qui cherchent à vivre, "au pays", de leur métier. Elle a créé sa propre cave, réalisant le rêve des générations qui l’ont précédée, notamment de Gustave, le grand-père, honoré dans le choix du nom de son domaine. Au sein d’une région essentiellement viticole, et dans ce village de 1 100 habitants qui compte 24 domaines et trois caves coopératives remarquables par leur qualité, la jeune femme pleine d’allant, peut compter sur le soutien de ses proches.

Paul Cézanne aurait apprécié le paysage : sculpté à vif par la lumière, le village de pierres blanches décline, dans un espace à la géométrie tendre, les ocres d'un terroir baigné de soleil toute l'année, le vert argenté des oliviers et, à la mi-juin, le mauve parfumé des lavandes. Une terre bénie des dieux, où fourmillent durant la période estivale les touristes en quête de bons flacons. Et quand l'hiver approche, on peut retrouver, dans le vin, la sensation tangible et réconfortante de l'été lointain.

C'est le gel de 1956, responsable de la disparition des oliviers, culture essentielle de la région, qui a fait naître le vignoble. Et dans cette enclave provençale, il existe une quantité étonnante de vignerons, de vins, d'appellations, qui présentent un rapport qualité/prix exceptionnel dans l'Hexagone. À Vinsobres, le paysage, préservé de tout nivellement par une monoculture à des fins exclusives de rentabilité, donne naissance à une multitude de  bouteilles de qualité. Chacune possède une spécificité et des subtilités dues aussi à la forte personnalité des gens d'ici. Être classé en cru pour une partie des vignes de Vinsobres - après 17 longues années de négociations avec l'Inao (Institut national des appellations d'origine) -, c'est se démarquer du terme généraliste par le nom du village sur l'étiquette. Un atout supplémentaire pour la commercialisation, et pour un foncier qui prend de la valeur. D'où quelques querelles épiques qui concernent les délimitations "souvent arbitraires" des terres, évoque Pierre Latard, dit "Pierrot", le père d'Audrey, jeune vigneronne de 32 ans installée sur cette terre.

Dans la mémoire collective de ces villages, il existe toujours un grand-père dont tout le monde se souvient ; un brave homme, le verbe haut, pétri de bon sens et d'humanité, qui se méfiait de l'administration comme de la peste, laissant en héritage, une forme de révolte "à la Candide". C'est d'ailleurs l'arrière-grand-père d'Audrey, Gustave, qui a créé la première cave coopérative à Nyons, alors que celle-ci portait, à l'époque, l'idéal d'un esprit communautaire et avait une vocation sociale, "financée par les coopérateurs eux-mêmes, mettant sur la table leurs propres deniers", précise Pierre Latard. Aujourd'hui, celui-ci déplore cette culture de l'argent, cette mentalité où "il faut manger l'autre", alors qu'il a connu une époque de solidarité, de plaisir à être ensemble et à s'entraider.

Patrimoine

Au domaine du Tave, Audrey Latard a réalisé son premier millésime en 2009, dans une grange restaurée. Elle constitue la 4e génération de vignerons. Aujourd'hui, son caveau est flambant neuf. Armée d'un BTS "viti-œno", elle a conscience qu'ici, la terre incarne autre chose qu'un simple enjeu spéculatif. L'hectare à plus ou moins 45 000 euros, un prix bas, attire les investisseurs de tous horizons, comme récemment l'humoriste Laurent Gerra :

"Mon père se plaignait de ne pas avoir de garçon, et avait peur de ne pas avoir de repreneur. Mais le domaine du Tave, c'est moi qui l'ai créé. Nous possédons un patrimoine que chaque génération a su faire évoluer. Celui qui part à la retraite et vend, cela lui fait toujours quelque chose de céder son outil de travail car l'argent ne fait pas tout", déplore la jeune femme, qui a commencé d'abord par l'achat de trois hectares de terres.

Dans son discours, très affectif, une pointe d'amertume, plus qu'une revendication, ressort. Au fond, le vrai révolté, c'est son père, bien au fait de l'injustice avec laquelle sont traités ceux qui nourrissent le pays et de la paupérisation qui frappe, entre autres, les arboriculteurs, nombreux dans la région. Une catégorie moins bien lotie que celle des vignerons. Dans ses doléances, tout y passe : l'Europe, la fiscalité, la Société d'aménagement foncier et d'établissement rural (Safer)... L'homme dresse le tableau baroque d'un monde quelque peu chaotique :

"On vend les cerises et les abricots au même prix qu'en 1985 : 80 centimes le kilo alors que les producteurs doivent déjà 40 centimes de charges ! L'agriculture vit de subventions, sauf la viticulture. Nos dirigeants syndicaux ne sont pas tellement révolutionnaires, car ils gagnent bien leur vie !", remarque-t-il, avec une pointe d'humour.

La coopérative où Pierre Latard continue de porter la quasi-totalité de ses 25 hectares de vigne, est justifiée, malgré les critiques récurrentes qu'il nourrit à son encontre, un peu "à la méridionale". En cause, des emprunts pour l'acquisition des terres qui constituent aujourd'hui le patrimoine et qui le liaient à cette fatalité à laquelle lui, comme son père, n'a jamais osé échapper. Malgré tout, le vin qui en sort le satisfait. "Audrey porte notre idéal : elle est fantastique, elle sait tout faire !" La jeune femme a passé son enfance auprès de lui, entre amandiers, oliviers et vignes, dans le chant des cigales. Un apprentissage fabuleux et vivant.

Famille

Présente sur tous les fronts avec l'appui de son compagnon, elle admet aisément que l'aide de l'entourage est indispensable. La jeune femme a dû louer des terres à son père, pour avoir la surface minimum d'exploitation : en cause, la Safer, qui fait l'unanimité contre elle. Sans compter la quasi-impossibilité pour les jeunes qui ne sont pas issus de familles de vignerons de s'installer : "À moins d'être milliardaire", déplore-t-elle. Émue et fière d'exporter aux États-Unis, malgré sa petite surface, elle a dû passer le cap de deux millésimes successifs avant de fidéliser un importateur de Chicago. Elle porte le vœu d'indépendance des trois générations qui l'ont précédée : faire sa cave, se démarquer, acquérir une identité, et tout cela en tant que femme. Ce qui n'est pas rien dans le secteur agricole qui tend à privilégier le masculin, par préjugé et atavisme. Audrey Latard a fait un stage d'installation - nécessaire pour prétendre aux aides financières -, chez un vigneron reconnu de Mercurol (Drôme) qui ne voulait pas accueillir... de femmes !

Audrey, présentée par son père, a dû faire ses preuves plutôt deux fois qu'une : "Je lui ai montré que je ne sortais pas de n'importe où !" La jeune femme, consciente que la génération tout "phyto" de son père s'est faite abuser par un commerce peu scrupuleux, s'oriente progressivement vers les techniques de la biodynamie, convaincue par le travail de deux de ses collègues du village, convertis à cette approche. Et ne pas confondre avec le vin bio, labellisé pour permettre aux lobbies de pénétrer le marché, avec les adeptes de la biodynamie. Ceux-là ont un supplément d'âme, et leur travail long et passionné, très pointu, force l'admiration des anciennes générations. "On s'essaie au purin d'ortie, de prêle, de sureau et d'autres plantes. Et ça marche !", confie "Pierrot".

Déjà repérée par les guides, Audrey Latard souhaiterait développer sa commercialisation et améliorer désormais sa vinification. Elle se prépare à louer d'autres terres à son père, heureuse d'être un maillon de la chaîne. Ici, à Vinsobres.

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