L'art d'évoluer des galeries lyonnaises

 |   |  1615  mots
La galerie le Réverbère est une référence pour ses expositions de photographies comme les oeuvres de Jean-Claude Palisse.
La galerie le Réverbère est une référence pour ses expositions de photographies comme les oeuvres de Jean-Claude Palisse. (Crédits : Galerie le Réverbère)
A Lyon où l'attention à l'art contemporain se focalise sur les grosses machines publiques - Biennale, musée d'Art contemporain (MAC) en tête - les galeristes, fragilisés par la crise, multiplient les actions pour se faire connaître et élargir leur public.

« Ce n'est pas un hasard s'il y a le mot galère dans galeriste ! », s'exclame Françoise Besson dans un éclat de rire. Même si les dix ans d'existence de la galerie qui porte son nom, rue de Crimée (1er arrondissement), sont la preuve de son savoir-faire, elle avoue être « toujours sur la corde raide, constamment à découvert ». Pourquoi ? Parce qu'un galeriste doit toujours avancer de la trésorerie : pour financer les stands sur les foires où il expose, pour éditer un catalogue, une plaquette, un carton d'invitation, pour payer l'encadrement des œuvres, les tirages des photos, etc.

300 000 euros annuels en moyenne

Agacés par l'emballement médiatique pour un marché « devenu spéculatif » autour d'une trentaine d'artistes internationaux qui vendent à prix d'or, les galeristes lyonnais dévoilent leurs chiffres dans l'espoir de déconstruire l'image de « nababs » que l'on se fait souvent de leur métier : la moyenne des transactions se situe entre 1 500 et 3 000 euros, répartis à 50/50 entre l'artiste et le galeriste. Sauf exception, le chiffre d'affaires moyen d'une galerie bien implantée tourne autour des 300 000 euros annuels. Et la marge nette ? « Moins de 10 %, avoue Françoise Besson. Quand je vends une œuvre 10 000 euros, il m'en reste 800 dans la poche. »

Alors, « marchands d'art » ? Aucun ne se retrouve dans cette appellation désuète : il faut bien vendre, certes, mais ce qu'ils mettent tous en avant, quelle que soit l'audace de leur ligne éditoriale, c'est leur travail de défricheur. Or, être défricheur, voire avant-gardiste, c'est accepter la tache risquée de former le regard de son public. Un travail de longue haleine, sans garantie de succès. Les plus chanceux défendent une ligne artistique qui rencontre sans difficulté la sensibilité du public. C'est le cas de la galerie Le Soleil sur la place, à deux pas de la place Bellecour, qui affiche le plus gros chiffres d'affaires du secteur : 600 000 euros annuels.

Depuis dix-huit ans, Michel Roux-Levrat et son épouse y mettent « leur expérience du monde de l'entreprise au service de l'art ». Avec modestie, ils constatent qu'« apparemment, [leurs] choix artistiques correspondent au goût des Lyonnais, mais ce sont [leurs] choix à [eux], dictés par aucun argument commercial ». De fait, ils vendent 60 % des œuvres qu'ils exposent à des collectionneurs lyonnais, pendant que leurs collègues peinent à séduire ce public (seulement un quart des acheteurs sont lyonnais).

Une clientèle à former

Pour la majorité des galeristes, donc, il est vital d'« éduquer son public ». Jérôme Catz, directeur et commissaire de Spacejunk, centres d'exposition dédiés au street art, table sur « quinze à vingt ans pour éduquer un public à une culture émergente ». Pronostic qui l'a d'ailleurs décidé à ne pas se lancer dans une activité marchande. À un tout autre poste d'observation, Thierry Raspail, directeur du MAC et de la Biennale d'art contemporain, fait un constat qui pousse à la même conclusion : « Sur les 200 000 visiteurs de la Biennale, environ 45 % ont moins de 26 ans. »

Autant dire qu'ils n'ont pour l'heure aucun pouvoir d'achat : il faut être solide et patient pour miser sur celui qu'ils auront à 40 ans ! Pas étonnant que le terme « médiation » jalonne toutes les déclarations des professionnels du secteur. Entendez : faire connaître son travail, ses artistes. Tous aiment parler de leur métier, des raisons pour lesquelles ils ont choisi de défendre telle ou telle œuvre, et ils le font souvent sans compter, en passionnés.

Dynamiser le marché

Pour autant la nécessité économique n'est pas dissimulée : faire de la médiation, c'est espérer élargir sa clientèle. Car seule une toute petite frange des passants ose franchir la porte d'une galerie. Pour la majorité des Français, c'est intimidant : « En France, on considère que l'art, c'est pour les riches, alors qu'en Allemagne, en Italie, aux USA, mettre de la peinture chez soi, c'est culturel », remarque Patricia Houg, qui, après de nombreuses années consacrées à la galerie familiale, s'est décidée à créer une foire, la Docks Art Fair, en 2007. Créer cette foire, c'était pour elle le moyen d'aller vers un public qui ne fréquente pas les galeries, « pour dynamiser le marché, pour diffuser notre travail et nous donner de la visibilité, il faut créer de l'événement ». Jusqu'à présent, elle s'était calée sur la Biennale. Pour la première fois, cette année (jusqu'au 28 septembre) elle s'affranchit de cette ombre tutélaire. Cette édition, consacrée à la photographie, s'étale sur trois semaines au lieu des quatre jours habituels. Un coup de poker dont elle espère beaucoup : « La scène artistique lyonnaise a un gros défaut de visibilité. Faire une foire à Lyon, même de petite taille, c'est montrer qu'on est forts, c'est dire « regardez tous ces lieux que vous ne connaissiez pas ! ».

Galerie Françoise Besson

La galerie Françoise Besson expose les œuvres de l'artiste Lyonnais Frédéric Kohdja

Une visibilité à soigner

Si une foire offre un bon coup de projecteur, celui-ci n'est que ponctuel. Or l'enjeu est aussi de travailler sur la visibilité quotidienne des lieux d'exposition, à l'heure où Lyon devient une destination touristique prisée. Car malgré le contre-exemple que constitue le poids du site internet de la galerie Le Soleil sur la place (10 à 15 % du chiffre d'affaires), il est impensable de faire l'économie du contact direct avec le public. Tous les galeristes interrogés font le constat de leur manque de visibilité auprès des passants, des touristes. Pour les uns, comme Patricia Houg, qui rêve d'un outil numérique doté d'une géolocalisation, sur le modèle du « Gallery Guide » new-yorkais, « c'est à nous, acteurs privés, de nous prendre en main ».

Pour les autres, comme Catherine Dérioz (galerie Le Réverbère), le secteur est trop peu soutenu par les pouvoirs publics. Elle réclame par exemple une signalétique urbaine qui permette aux promeneurs d'être guidés vers les galeries au cours de leurs déambulations à travers la ville. En attendant, elle a pris l'initiative de publier un agenda collectif, « Photographie(s) Lyon & Co », sorti le 4 septembre. Financé par les espaces d'exposition qui y figurent et par des annonces publicitaires, il fait la promotion de tout ce qui concerne la photo à Lyon durant les quatre premiers mois de l'année scolaire.

Des packages touristiques

Poussant cette logique encore plus loin, Françoise Besson songe à des « packages touristiques » à la carte : trois jours à Lyon, de bonnes tables, une pièce de théâtre, un opéra, des musées et un parcours galeries. Un travail de conseil qu'elle a fait jusqu'à présent de façon informelle et qui lui a bien réussi : elle tient un gîte urbain au-dessus de sa galerie, et oriente tout naturellement les touristes qui y sont hébergés. Ces gens-là deviennent souvent clients de la galerie et lui restent fidèles. C'est en tout cas une des idées qu'elle entend proposer au réseau ADELE, qu'elle copréside depuis le printemps dernier avec Lucja Ramatowski-Brunet, qui représente une structure associative subventionnée, L'attrape-couleurs sur l'Île Barbe. Ce réseau regroupe aussi bien des acteurs privés (galeries) que publics (Beaux-Arts, Institut d'art contemporain de Villeurbanne, etc.) des agglomérations de Lyon et Saint-Étienne, et se donne pour mission leur promotion collective. La conviction des deux coprésidentes ? « Il y a sur notre territoire un potentiel d'acteurs publics et privés, de collectionneurs et d'artistes très important, qui, en se serrant les coudes, pourrait hisser la région au rang de l'Île-de-France. »

Une identité lyonnaise à assumer

Car, il faut bien le dire, dans ce milieu-là, être « provincial », à défaut d'être un complexe, reste un handicap. Vis-à-vis des collectionneurs lyonnais comme de la scène artistique nationale. Catherine Dérioz dirige avec Jacques Damez la seule galerie lyonnaise privée à pouvoir s'enorgueillir d'un rayonnement international : Le Réverbère, rue Burdeau (1er arrondissement), une référence en photographie. La reconnaissance des Lyonnais, ils ne l'ont que depuis qu'ils ont exposé à la Fiac à Paris. « Ce jour-là, le regard de nos collègues galeristes et du public sur nous a changé ». Inversement, s'emporte Patricia Houg, « Paris renie son marché de l'art ! Rendez-vous compte : il n'y avait aucune galerie de province à la Fiac cette année ! Pour exposer à Paris, une galerie lyonnaise doit d'abord exposer à l'étranger ! » Mais quel est donc l'intérêt d'exposer à Paris ? « En province, les opportunités sont difficiles à créer, explique Sandra Nakicen, galeriste « sans galerie fixe ». A Paris, les critiques, les directeurs des grandes institutions, les collectionneurs se croisent très régulièrement. Le réseau se tisse naturellement. Ici, tout est le fruit d'un effort. » Dès lors, comment s'y prendre ? « Il faut faire son métier comme si l'on était à Paris, comme toute entreprise classique installée en région », préconise Patricia Houg. « Et être présent sur les foires », renchérit Françoise Besson, qui doit une grosse partie de son chiffre d'affaires aux graines semées lors des foires internationales.

Une collaboration avec les acteurs publics à réinventer

Enfin, beaucoup appellent de leurs vœux sans trop y croire des partenariats public-privé « à l'américaine », qui verraient institutions publiques et acteurs privés travailler main dans la main pour promouvoir des artistes. Confier le commissariat d'une exposition publique à un galeriste privé ? « Pas si simple, admet Thierry Raspail. Il y a encore cette idée, en France, que l'art doit être pur et que les questions d'argent le salissent ! » Pourtant, reconnaît l'influent directeur du MAC et de la Biennale : « Nous ne donnons aux artistes qu'une plus-value symbolique ! Ce sont bien les marchands qui font vivre les artistes, pas les institutions ! »

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 12/12/2014 à 13:55 :
Mille excuses pour les fautes comme , village(s) , (h)abilté .
Merci de rectifier svp .
a écrit le 11/12/2014 à 9:36 :
Une solution ? Avoir un agent commercial subventionné en partie par le privé et le public qui puisse démarcher les entreprises , les mairies , pour leur proposer des œuvres des artistes pour les squares , les halls , les show- room , les salles de spectacle , les ronds -point , en location ou vente . Remplacer ou mettre à la place de ces " horreurs" dont les villes et village en sont de plus en plus garnies . Pourquoi laisser la place à n'importe quoi ? Ce commercial , amateur d'art serait abilité par Adèle , ADERA, DDA, FRAC de manière à lui ouvrir les portes plus facilement ...

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :