Euronews : Naguib Sawiris, le miracle égyptien ?

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Michael Peters et Naguib Sawiris.
Michael Peters et Naguib Sawiris. (Crédits : Stephane AUDRAS/REA)
Le milliardaire égyptien Naguib Sawiris est le nouvel homme fort d'Euronews depuis sa prise de participation majoritaire au capital de la chaîne en juin 2015. Mais que cache l'incursion de cet actionnaire "idéal et rêvé" dans le média européen ? Le mystère reste entier. Troisième volet de l’enquête exclusive sur Euronews et sa stratégie de reconquête..

"Que souhaite faire Naguib Sawiris d'Euronews ?" C'est en substance l'une des questions que se posent nombre de personnes qui gravitent autour ou évoluent à l'intérieur de la chaîne d'information internationale en continu. Pouvoir ? Image ? Puissance ? Pourquoi ce richissime homme d'affaires (classé troisième fortune d'Égypte avec un patrimoine estimé à trois milliards de dollars) ayant développé la branche télécommunication du groupe familial Orascom, s'est-il intéressé à la chaîne européenne ?

Pour tenter d'y répondre et connaître ses motivations, il faut remonter à l'origine de son arrivée. Jusqu'en 2011, dans un contexte économique qui s'annoncera compliqué et déjà concurrentiel, Euronews est encore profitable mais connaîtra un essoufflement. Elle se doit alors de faire évoluer son modèle.

"Nous avions trouvé le bon filon en vendant des langues. Nous avions des résultats financiers intéressants, mais pendant ce temps-là, nous n'avons pas investi dans notre cœur de métier. Et donc tous ces contrats, en raison de leur nature étatique, étaient soumis à des aléas autres que de performances économiques. Quand tout allait bien, c'était parfait, mais dès qu'il y avait des problèmes, ils pouvaient être remis en cause pour des raisons politiques », souligne Michael Peters, devenu président du directoire cette même année, avec l'ambition qui l'anime depuis le départ : « développer la chaîne vers un modèle privé ». Anticipant alors l'avenir, il élabore un premier plan stratégique en avril 2012.

Différents plans stratégiques

Mais malgré le soutien, depuis la création d'Euronews, de l'actionnariat public, composé de 21 chaînes de télévision européennes et du bassin méditerranéen à l'époque, ces dernières n'ont plus les moyens de suivre, contraintes, elles aussi, à des réductions budgétaires dans leur pays. Des chaînes qui lui demandent de tenir compte du contexte économique et d'analyser un plan de restructuration. Michael Peters arrive ainsi, au début de l'année 2013 avec une nouvelle feuille de route baptisée « Euronews demain », de 150 pages, avec deux alternatives : le statu quo ou le changement. Et de cette dernière option, il émet trois hypothèses :

« La fermeture de la chaîne - qui s'est posée à l'époque et se pose toujours, mais reste difficilement faisable, Euronews étant un dossier politique -, la réduction des coûts de manière drastique - soutenue par les actionnaires -, ou le développement. »

Dans ces conditions et sachant que les actionnaires ne suivront pas, Michael Peters veut émanciper financièrement Euronews pour assurer son développement et prévenir de la crise qui s'annonce. Il établit un nouveau plan stratégique « All views », qu'il présente aux actionnaires - et valident - ainsi qu'à l'ensemble de l'entreprise en 2014. Avec une ligne de conduite claire :

« Quoi qu'il arrive et quel que soit l'actionnaire, Euronews doit respecter sa mission d'informer, d'éduquer les téléspectateurs, de les enrichir avec une information qui doit relever de l'intérêt général avec la diversité des points de vue européens », précise Michael Peters.

Indépendance commerciale

A présent, le pugnace président du directoire de la chaîne se met en recherche d'un actionnaire qui devra respecter cet ADN. Il annonce avoir eu trois possibilités : « Faire appel à des fonds privés, à des partenaires industriels, mais qui auraient pris Euronews pour servir leur propre intérêt et non pour la sauver. Et aux autres. »

Euronews siège

Et ce sont ces derniers qui composent une liste d'une cinquantaine de noms, dont celui de Naguib Sawiris, qui intéressent le patron.

« Il fallait qu'Euronews soit plus indépendante commercialement. Je crois d'ailleurs que sa liberté éditoriale passe par le privé et non plus par le public », défend le quadragénaire qui a fait toute sa carrière au sein de la chaîne.

Néanmoins, l'incursion d'un investisseur privé dans une chaîne d'information créée à l'initiative de l'Union européenne de radio-télévision (UER), dans le but à l'époque de contrer l'hégémonie de CCN International sur le continent, passe difficilement chez certains membres fondateurs et salariés estimant que « d'autres solutions, notamment étatiques, auraient pu être privilégiées » afin de « conserver notre mission d'intérêt général », et regrettant que « les chaînes européennes ne jouent plus le jeu ».

Pour Laurent Colombani, associé en charge du pôle compétences médias et divertissement chez Bain & Company, ce rapprochement avec le privé fait pourtant « sens » : « L'information quotidienne, et surtout internationale, coûte cher. La collaboration entre privé et public se révèle donc intéressante. »

Gilles Marchand, directeur de la Radio Télévision Suisse et membre du conseil de surveillance d'Euronews, y voit un intérêt :

« Je ne pense pas que les actionnaires publiques soient à eux seuls en mesure d'apporter les investissements nécessaires au développement de la chaîne. Tous les diffuseurs sont aujourd'hui sous pression et peu adoptent une logique de diversification. C'est pourquoi le recours à des actionnaires privés est utile, étant entendu qu'ils comprennent et accompagnent Euronews, en conservant son ADN. »

« Je l'ai su tout de suite »

Présenté par la banque Lazard, mandatée pour l'occasion, Naguib Sawiris rencontre Michael Peters en 2014. Et de ce premier rendez-vous, ce dernier ressort persuadé d'avoir trouvé le sauveur d'Euronews.

« Je l'ai tout de suite su, se souvient-il, élogieux lorsqu'il évoque la personnalité de l'Égyptien. C'est un homme qui mène un combat politique. C'est un homme du monde, engagé, qui a un profond attachement à l'Europe. »

En coulisse, un autre nom circule, celui de Patrick Drahi (photo), patron du groupe SFR, qui rachète à l'époque plusieurs médias (Libération, BFM TV, L'Express). Le magnat aurait été intéressé par ce rapprochement, mais son projet aurait pu menacer davantage les emplois et la singularité de la chaîne.

Patrick Drahi

Une information non commentée par l'intéressé, ni par Michael Peters qui lâche néanmoins : « Naguib n'a pas la même vision industrielle que Drahi. » Il n'en dira pas plus.

Michael Peters a fait son choix et présente le plan stratégique à l'Égyptien qui accepte. Mais une étape essentielle doit encore être franchie : convaincre l'Union européenne, inquiète de ce choix. L'un des plus gros financeurs de la chaîne, puisqu'elle lui commande pour plus de 20 millions d'euros en moyenne de programmes chaque année (24,4 millions d'euros en 2015, 25,5 en 2014).

« La première réunion a été très tendue. J'ai dû les convaincre que je ramenais un actionnaire privé, majoritaire, non européen et arabe, se souvient-il. De toute façon, je n'avais pas le choix. »

Une bonne affaire

Le 19 juin 2015, Naguib Sawiris, via sa holding familiale Media Globe Networks, entre donc au capital de la chaîne, en prenant une participation de 53 %, soit 35 millions d'euros (qui s'affiche en net à 30 millions). Le reste, 47 %, se répartit entre les groupes audiovisuels publics historiques - dont les majoritaires : France Télévisions, la Rai (Italie), la TRT (Turquie), la SNRT (Maroc), RTR (Russie) et la SSR (Suisse) -, qui font partie du comité de surveillance, et des trois collectivités locales : la Métropole de Lyon, le Département du Rhône et la Région Auvergne Rhône-Alpes (mais avec seulement 3 % du capital).

Europe, drapeaux en berne, Commission européenne, attentats de Bruxelles du mardi 22 mars 2016,

Contrôlée désormais par un acteur privé - et d'ici à la fin de l'année par un second, NBC News devant entrer au capital à hauteur de « 15 à 30 % » -, Euronews dispose donc des moyens pour combler les dettes et développer le nouveau plan stratégique en phase avec le contexte, baptisé Next.

Lire aussi : Naguib Sawiris : "Je veux transformer Euronews en chaîne rentable"

Avec Naguib Sawiris, « nous nous sommes dotés de l'actionnaire idéal et rêvé », soutient Michael Peters assurant que ce dernier « n'intervient pas du tout dans la ligne éditoriale et respecte ma volonté de développement. Je sais ce que je fais. Cela fait 19 ans que je suis ici, et je ne vendrai jamais l'âme d'Euronews », assure-t-il.

Mais quel est l'intérêt du milliardaire ? Une question qui alimente toutes les spéculations. « Il considère Euronews d'abord comme un bon média, qui a du crédit », répond son fidèle défenseur. Mais il pourrait aussi s'agir d'une affaire rentable pour l'homme d'affaires. Le patron de la chaîne prenant l'exemple d'Eurosport, revendue l'an passé par TF1 pour 491 millions d'euros à Discovery. « Il croit potentiellement à la valeur qu'Euronews pourrait représenter. » Dans l'interview qu'il a accordée à Acteurs de l'économie-La Tribune, Naguib Sawiris le reconnaît :

« L'intérêt dans cet investissement, c'est le potentiel de la chaîne. La proposition m'intéressait à la seule condition que j'obtienne une participation majoritaire me permettant d'avoir un mot à dire sur l'aspect commercial et financier de l'entreprise afin que je puisse utiliser mes capacités entrepreneuriales pour développer la performance financière d'Euronews. Je souhaite transformer Euronews en une chaîne rentable d'ici quelques années. En créant de la valeur dans cet actif, comme je m'emploie à le faire, partout où j'investis. »

Africanews

D'autres avancent l'hypothèse que ce média permettrait aussi au magnat égyptien, impliqué en politique, fondateur du Parti des égyptiens libres, de faire prospérer ses affaires en Europe, comme lui permettent déjà de le faire ses deux chaînes de télévisions ONTV et ONTV Live en Égypte.

« S'il adopte la même démarche avec Euronews, il pourra bénéficier d'un moyen de pression sur les gouvernements, comme il peut le faire en Afrique avec Africanews (chaîne dont le développement a été décidé avant son arrivée, NDLR) », remarque un ancien membre fondateur d'Euronews, « inquiet » du sort réservé à la chaîne européenne.

Africanews, filiale d'Euronews, basée au Congo-Brazzaville et qui émet depuis avril 2016 sur l'ensemble du continent africain, est une chaîne qui, « moralement pose problème » en interne à Lyon, mais qui « donne du travail et une identité aux Africains ». L'État congolais aurait débloqué la somme de « 30 millions d'euros », par le biais de son groupe audiovisuel public, pour l'installation de la chaîne sur son territoire, avance une source.

Neutralité

Nombreux reconnaissent tout de même que l'arrivée de Naguib Sawiris a permis de « sauver » Euronews, ses emplois et son cœur de métier, soit la diffusion d'informations européennes. L'incursion d'un investisseur privé dans une chaîne d'information, créée à l'initiative européenne, suscite néanmoins des interrogations quant au respect de l'indépendance éditoriale.

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« C'est un défi d'amener Euronews à un plus haut niveau, sans empiéter sur sa mentalité, ce qui est très important pour moi. C'est ce qui confère sa crédibilité à la chaîne. Elle est perçue très fortement comme une chaîne neutre, et rien ne changera. Nous allons préserver une très bonne protection des contenus et il n'y aura pas d'interférences avec les actionnaires », avait assuré l'homme d'affaires dans une interview datant de 2015.

Depuis un an, un comité éditorial a été mis en place veillant au respect de la mission d'intérêt général. Personne pour l'heure n'a constaté l'immersion du milliardaire dans l'éditorial. Mais « pour combien de temps encore ? », s'inquiète-t-on en interne. Alors Naguib Sawiris, miracle attendu ou mirage égyptien ?

>> L'interview exclusive de Naguib Sawiris

>> Premier volet : Luxembourg, Îles Caïman, Jersey : Euronews aime les paradis fiscaux

>> Second volet : Euronews, tout sur la stratégie de la dernière chance

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Commentaires
a écrit le 25/11/2016 à 6:20 :
L'Europe incapable de trouver ce ridicule financement de 35 M, prefere que l'outil tombe dans des mains etrangeres ?
Un egyptien en plus "aux ordres" probablement, qui, le jour venu exercera sa reelle influence.
Cette Europe est d'une naivete confondante, pour ne pas dire ridicule.
a écrit le 24/11/2016 à 15:46 :
La Tribune Acteur de l'Economie
22/11/2016
Quelles infos sur la chaine :
http://acteursdeleconomie.latribune.fr/strategie/marketing-communication/2016-11-22/luxembourg-iles-caiman-jersey-euronews-aime-les-paradis-fiscaux.html
a écrit le 24/11/2016 à 10:57 :
Faudrait déjà améliorer sa vue sur le bouquet Free elle est dans les Num. 300 et quelque, ce qui n est pas optimal alors que des chaines "d infos" (sic) Fr sont dans les dizaines.
a écrit le 24/11/2016 à 10:33 :
Il est évident que quand un milliardaire achète un média il y a toujours une motivation politique derrière.

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