Dans les entrailles de la grande soufflerie de Modane

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(Crédits : Emmanuel Foudrot/Acteurs de l'économie)
Unique dans le paysage mondial, la grande soufflerie de Modane-Avrieux accueille les grands comptes de l'aviation planétaire. Ce complexe saisissant, cathédrale de l'aéronautique, mêle tradition industrielle et technologie de pointe. Reportage dans les entrailles de la soufflerie, lors d'un essai d'une maquette Boeing 777.

La neige d'automne pointe déjà son nez sur la vallée savoyarde. En plein cœur du département alpin, la grande soufflerie S1M1 de Modane, encastrée entre deux flancs de montagne, ressemble à la base atomique de Sbrodj dans les aventures de Tintin Objectif Lune. Le contrôle d'identité est de rigueur avant de pénétrer dans le complexe. C'est que l'endroit est sensible. Depuis 1950, ce site, qui appartient à l'Office national d'études et de recherches aérospatiales (ONERA), accueille la fine fleur de l'aéronautique mondiale, comme Airbus, Dassault ou Boeing, pour tester leurs avions et autres drones.

Des dimensions impressionnantes

Dans ce lieu magistral, tout semble démesuré. Pour tester les maquettes des avions, un immense tunnel d'acier de 400 mètres de long et 24 mètres de diamètre, deux ventilateurs de 15 mètres de diamètre sont capables de projeter de l'air jusqu'à Mach 1 (1200 km/h). Pour les alimenter en énergie, deux turbines hydrauliques, qui puisent leur puissance dans deux barrages en amont du site, produisent jusqu'à 90 Megawatts, soit 1/1000 de la puissance d'EDF en France.

Grande soufflerie modane

Le tunnel, long de 400 mètres et de 24 mètres de diamètre. Crédits : Emmanuel Foudrot/Acteurs de l'économie

Depuis quelque temps, la soufflerie, trésor de guerre enlevé aux allemands après la Seconde Guerre mondiale, redouble d'activité pour procéder au test de la maquette d'un Boeing 777, de trois mètres cinquante d'envergure, l'une des plus importantes du monde. « Il faut environ deux à trois semaines pour mettre en place la maquette », précise Pascal Crozier, responsable soufflerie à l'ONERA, dans l'imposant hall de l'enceinte industrielle.

La minutie et la précision sont de mise. L'objet, qui doit affronter le vent, est équipé de 500 capteurs servant à recueillir les données de l'expérience. « Avant le déclenchement de l'opération, nous devons nous assurer que tous les instruments de mesure fonctionnent, un à un », poursuit-il.

Une ambiance futuriste

Plus haut, dans la salle des commandes. Une dizaine de personnes, chacune à leur poste de travail, scrutent religieusement la vingtaine d'écrans installés. Seuls les vibrations du sol perturbent ce calme olympien. Quatre « pôles » assurent chacun une mission spécifique, comme le traitement des données optiques ou la transformation des signaux électroniques en grandeur physique. « Nous sommes une équipe avec chacun un rôle précis », explique Pascale Hauwuy, 35 ans de maison, qui a rejoint l'ONERA pour son stage de fin d'étude et qui depuis, y est restée.

Grande soufflerie modane

La salle des commandes de la soufflerie S1M1. Crédits : Emmanuel Foudrot/ADE

Au cœur du dispositif, la responsable des essais, une jeune femme d'une quarantaine d'années, distribue les consignes : « Mach 0,85 », lance-t-elle, à destination de son assistant. Plus la vitesse augmente, plus la maquette doit faire face à un vent puissant, permettant de tester le comportement de l'avion miniature au plus proche des situations de vols. Pour cela, des rotations -une vingtaine pour que l'essai soit complet-, et divers mouvements sont imposés à la maquette. « Les fluctuations de grandeurs et de pressions permettent de savoir à quel moment la force du vent peut arracher l'aile », explique en pédagogue François Garçon, chef des responsables d'essais.

Une fois la vitesse stabilisée, les capteurs peuvent enregistrer les mesures. Ces informations défilent sur les écrans des techniciens, où les formules et schémas scientifiques multicolores sont rois. Pendant les essais, plusieurs millions de données sont ainsi récoltées. Dès la fin de session, Patrick Wagner, directeur des grandes infrastructures de l'ONERA, ne peut s'empêcher de jeter un regard aux premiers résultats. "Prenez mes lunettes", s'amuse Pascale Hauwuy, en lui tendant sa monture et un croquis tout juste sortie de l'imprimante.

Pas le droit à l'erreur

Pour l'ONERA, ces tests sont capitaux et participent à la renommé du centre de recherche. Il est exclu pour l'équipe de faire des erreurs, au prix de la journée, qui se chiffre en centaine de milliers d'euros, pour des sessions qui peuvent durer plusieurs semaines. "Lors de ces moments, il existe une vraie tension", détaille Pascale Hauwuy. "Au prix de l'essai, nous ne pouvons pas nous tromper. Nous n'avons pas les moyens de perdre une journée", ajoute Bruno Deleglise, technicien en poste dans la salle de commande.

Actuellement leader sur ce genre de test, la grande soufflerie S1M1 de Modane doit rester hypercompétitive, dans un contexte où la concurrence mondiale, et notamment chinoise, rattrape son retard à marche forcée. Mais il n'est pas question de faire prendre des risques inconsidérés à l'infrastructure sous prétexte de faire plaisir aux clients. Pour cela, la responsable des essais joue le rôle de garde-fou, en connaissant parfaitement les capacités de la soufflerie. Les clients viennent sur le site avec des objectifs de tests précis, qui peuvent évoluer pendant les essais."La clientèle à tendance à vouloir toujours plus", confie un peu gêné François Garçon.

Soufflerie Onera avion

La maquette du Boeing 777 prête à être testée à une vitesse maximum de Mach 1. Crédits : Emmanuel Foudrot/Acteurs de l'économie

Sous le sceau du secret

C'est que la discrétion est de mise. "L'une de nos prérogatives est la sûreté et la confidentialité des tests que nous effectuons, qui peuvent être classés secret défense. Mais aussi entre les différents industriels, qui peuvent être concurrents", explique Marième Albertini, directrice du centre de Modane-Avrieux. En effet, l'endroit, ainsi que le centre de Fauga-Mauzac (Haute-Garonne), a vu passer de nombreux succès industriels français et étrangers, comme la gamme Airbus et celle de Boeing, la famille Falcon et autres équipements d'armement.

Pour le personnel, la période de test est un moment particulier. "Nous ressentons plus d'excitation le jour J", s'emballe Pascale Hauwuy. "C'est un instant différent. Entendre la soufflerie est signe d'activité après de longues semaines de préparation", souligne Marième Albertini. Mais c'est aussi le bruit des contrats qui se font plus rares qu'avant, avec le recul des grands programmes.

Car l'activité commerciale, qui représente 57 % du budget de l'ONERA, a été divisée par cinq depuis 2010 dans le domaine de l'aéronautique civile. Pour rester ce laboratoire futuriste capable d'imaginer les innovations de rupture, la grande soufflerie de Modane espère un soutien financier de l'Etat. L'ONERA chiffre à 218 millions d'euros le montant nécessaire pour rafraichir ses installations.

Une épée de Damoclès plane en effet sur la grande soufflerie de Modane. Le sol s'affaisse sous la structure depuis déjà quelques années et menace l'intégrité des bâtiments.

>> Découvrez sur notre site notre reportage photo sur la soufflerie de Modane.

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Commentaires
a écrit le 26/11/2014 à 8:40 :
merci Hitler, c'est lui qui à l'origine avait fait cet objet technologique pour le profilage de ses diverses machines de guerre. Belle prise en effet.
Bon pour le financement on appellera l'émir du Qatar!
a écrit le 26/11/2014 à 7:44 :
Tiens, une "prise de guerre" dont on ne parle pas de la rendre à ses propriétaires.... C'est que la prise doit être légitime, alors.
Réponse de le 26/11/2014 à 9:07 :
les propriétaires sont ceux qui ont construits (travail forcé) et financés (le pays occupé) cette installation, bcp y ont laissés leur vie :-(
ce ne pourrait être ceux qui ont décidés

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