Chronologie des faits

 |   |  1238  mots
(Crédits : Acteurs de l'Economie)
Franconville, l'œil du cyclone. C'est une drôle d'histoire, l'affaire Ikea. Et en général, les drôles d'histoires avec des beaux dossiers, bien ficelés, riches des copies de mails et d'informations confidentielles, n'arrivent jamais par hasard dans les mains des journalistes. Les éléments qui accablent Ikea ont été révélés lors d'un étrange concours de circonstances.

À la lumière des entretiens et témoignages exclusifs, Acteurs de l'économie a reconstitué la chronologie des soubresauts qui ont agité l'entreprise ces deux dernières années, et singulièrement le magasin de Franconville, où s'est nouée une grande partie de l'intrigue.

  • 1er janvier 2010. Jean-Louis Baillot quitte la direction générale d'Ikea France et devient directeur des opérations commerciales rattaché au siège international à Leiden aux Pays-Bas. Stefan Vanoverbeke, un belge de 45 ans, lui succède. Claire Héry, ex-DRH du groupe prend la codirection du magasin de Franconville (Val d'Oise). Elle est remplacée par Catherine Bendayan nommée directrice générale adjointe en charge des ressources humaines.
  • Février. Une grève historique éclate dans 23 des 26 magasins. La raison ? La nouvelle équipe de direction suspend l'augmentation collective. Trois négociatrices RH sont séquestrées, le centre de gestion de la paie d'Ikea, à Franconville, est occupé. Débordée, la direction se "replie" à l'hôtel pendant 24 heures. Une personnalité se fait particulièrement remarquer : le délégué FO Adel Amara, l'un des leaders de la grève, salarié du magasin de Franconville. L'homme est apprécié par certains collègues mais craint par d'autres : "Il pouvait être menaçant", confie une déléguée CFE-CGC.
  • Mars. Adel Amara fait savoir qu'il veut quitter l'entreprise. Une réunion de direction est organisée pour définir les conditions de son départ. Y participent Stefan Vanoverbeke, les deux co-directeurs du magasin de Franconville (Claire Héry et son homologue), Jean-Louis Baillot, Catherine Bendayan et Jean-François Paris, directeur de la gestion du risque. Décision est prise de signer un chèque à Adel Amara en échange de son départ.
  • Avril. La transaction avec Adel Amara, 300 000 euros pour cinq ans d'ancienneté, est en passe d'être signée chez l'avocat d'Ikea. Douze heures avant la signature, coup de fil de Stefan Vanoverbeke : la transaction est annulée, le siège ne veut pas créer de précédent. Un désaveu tel que le co-directeur de Franconville démissionne sur le champ.

 

  • Juillet. La tête du magasin se réorganise. Une nouvelle co-directrice vient épauler Claire Héry, et un responsable sécurité, Brice Savin, prend ses fonctions. Cet ancien officier de police est recruté pour comprendre la manière dont s'organise, dans le magasin, le vol organisé de produits Ikea, (perte estimée : 200 000 euros par an). Brice Savin doit caractériser - ou pas - d'autres faits dénoncés en interne : des salariés signalent le "harcèlement moral" que ferait peser sur eux Adel Amara. Ce même mois est déployée l'infiltration d'une fausse hôtesse de caisse, Aïda, via la société de sécurité privée Groupe Synergie Globale (GSG). "Je n'étais absolument pas informée de cet acte, assure Claire Héry. La meilleure preuve est que je l'ai licenciée pour absences injustifiées et retards répétés". Ce qu'atteste cet ancien salarié de GSG qui a suivi l'opération : "GSG a choisi de faire postuler cette infiltrée. Si la direction avait été au courant, elle l'aurait embauchée sans perdre de temps en procédure de recrutement. Je me souviens du licenciement d'Aïda ; il n'était pas prévu, et lorsqu'ils l'ont su, les chefs de mission n'étaient pas heureux… Oui je crois que cela pourrait accréditer l'idée que les directrices du magasin n'étaient pas au courant de cette infiltration".
  • Septembre. Une première plainte pour harcèlement moral est déposée par un salarié à l'endroit d'Adel Amara. Encouragés par les avocats d'Ikea, quatre autres salariés, dont Claire Héry, porteront plainte dans les mois suivants. L'une d'elles émane du délégué syndical CFE-CGC, Yann Nedelec, arrêté quelques jours pour dépression. "Je n'en pouvais plus, j'étais à bout, nous confie-t-il. Après moi, Amara s'est attaqué à la direction. Rien ne lui faisait peur." À Brice Savin il disait : "ça sent le poulet". L'une de ces plaintes se conclut par un placement en garde à vue. Pour Ikea, Adel Amara est devenu la personne dont il faut se débarrasser. Des réunions téléphoniques ont lieu tous les mardis à 14 h 30 avec les co-directrices, mais aussi Jean-François Paris et Catherine Bendayan.
  • Décembre. La procédure de licenciement à l'encontre d'Adel Amara échoue. La tension croît. Les deux co-directrices sont alors protégées par une garde du corps de la société GSG. Claire Héry raconte : "Amara me disait : Claire, "t'es nulle, je vais construire ton départ". Il se couchait devant la porte de mon bureau pour m'empêcher de rentrer".
  • Septembre 2011. Une nouvelle procédure de licenciement à l'encontre d'Adel Amara échoue. L'inspection du travail, qui doit donner l'autorisation de suspendre le statut de salarié protégé n'a pas répondu au courrier.     
  • 30 novembre. Ouverture du procès pour harcèlement contre Adel Amara au Tribunal de grande instance de Pontoise.
  • 25 janvier 2012. L'inspection du travail délivre l'autorisation de licencier Adel Amara. Ce qui est appliqué le jour-même, pour faute grave.
  • 8 février. L'ex-syndicaliste de FO est condamné à six mois de prison avec sursis et à 3 000 euros d'amende. Selon le jugement que nous nous sommes procuré, l'expertise psychiatrique fait état d'une "personnalité psychorigide, mégalomane, dans la toute-puissance, procédurière. Sujet ayant la conviction inébranlable d'être victime d'un complot". A sa décharge, et comme le souligne Sauveur Choquet, membre de FO Paris, "la stratégie d'infiltration n'a pas dû améliorer l'attitude d'Adel Amara. Après l'avoir observé, peut-être se sont-ils donné les moyens de la rendre border-line".
  • 29 février. Le Canard Enchaîné puis Mediapart publient les copies des mails mettant en cause plusieurs cadres d'Ikea?dont Claire Héry, Jean-Louis Baillot et Jean-François Paris. La direction générale jure, main sur le cœur, qu'elle n'était pas au courant des pratiques d'espionnage et met en disponibilité Jean-François Paris.
  • 1er mars. Le syndicat FO dépose plainte auprès du procureur de Versailles pour "utilisations frauduleuses de données personnelles". Ouverture d'une enquête préliminaire.
  • 3 mars. Dépôt en préfecture des statuts de l'Association de défense des victimes d'Ikea. La présidente de l'association, Estelle Tagneres, s'avère être la compagne d'Adel Amara, le siège associatif est leur adresse personnelle.
  • 7 mars. Claire Héry et Jean-Louis Baillot sont mis en disponibilité. D'autres noms de cadres apparaissent dans la presse. Au même moment, Ikea riposte aux accusations portées dans la presse et mandate le cabinet d'avocat Skadden pour mettre à jour les responsabilités. "Poudre aux yeux" répondent les syndicats.
  • 26 avril et 2 mai. Entretien préalable de licenciement de Jean-François Paris, Claire Héry et Jean-Louis Baillot. Pour Jean-Paul Barbosa, délégué syndical CFDT et membre du Comité Européen IKEA, "si Ikea pense qu'en "snippant" trois personnes on va passer à autre chose, il se trompe. Il n'est pas possible que la direction générale n'ait pas été au courant".
  • 20 juin. Jugement en appel d'Adel Amara. Son avocat Yassine Yacouti (Adel Amara n'a pas répondu à notre demande d'interview, NDLR), espère qu'à la lumière des faits nouveaux, opportunément révélés par la presse, le jugement sera reporté ou réexaminé en faveur de son client.

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :