"La discrimination positive a permis la diversité en entreprise"

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Abdel Belmokadem confie sa rage d’éveiller l’envie d’entreprendre en banlieue.
Abdel Belmokadem confie sa rage d’éveiller l’envie d’entreprendre en banlieue. (Crédits : Laurent Cerino / ADE)
Ancien boxeur professionnel, médiateur en banlieue et ancien adjoint au maire de Vaulx-en-Velin, Abdel Belmokadem a créé Nes & Cité en 2001. Une entreprise d’insertion professionnelle qui intervient en France à la rencontre des jeunes de banlieue. En 15 ans, elle a permis l’embauche de 6 000 personnes. Une réussite ? Abdel Belmokadem est nuancé. Il critique l’inertie des pouvoirs publics, salue tout de même le réveil de l’Éducation nationale, et confie sa rage d’éveiller l’envie d’entreprendre en banlieue.

Acteurs de l'économie - La Tribune. Quinze ans après avoir fondé Nes & Cités, qui emploie une quinzaine de personnes, quel regard portez-vous sur la création d'entreprise en 2016, pour un jeune de banlieue ?

Abdel Belmokadem. Il est plus facile de créer son entreprise de nos jours, puisqu'il existe davantage de dispositifs et d'acteurs engagés. Il y a 15 ans, j'étais incapable d'en identifier ne serait-ce que trois. Aujourd'hui, je peux en citer dix. Sans ces dispositifs, les profils « quartiers » ne pourraient pas créer leurs entreprises.

J'ai été élu adjoint au maire de la Ville de Vaulx-en-Velin deux mois après avoir conçu Nes & Cités. Mon parcours est très suivi dans les quartiers où j'ai grandi et celui où j'habite. En quelque sorte, j'ai provoqué un appel d'air. Au début, j'accompagnais, seul, 20 jeunes autour de la création d'entreprise. Au bout de 15 ans, cette expérience en a inspiré d'autres. Avec Nes & Cité, nous essayons d'encourager et d'être aux côtés de tous les jeunes, mais aussi moins jeunes, qui veulent entreprendre.

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Des dispositifs existent donc. Cependant, le taux de chômage chez les jeunes atteint 40 % dans les banlieues. Comment allez-vous à leur rencontre ? Comment éveillez-vous, chez eux, l'esprit d'entreprendre ?

Il existe un problème majeur en France. De nombreux dispositifs d'accompagnement existent. La difficulté réside dans l'accès à l'information. Ces jeunes-là en sont privés. Ils sont en rupture avec le monde institutionnel et les acteurs classiques. Si vous n'allez pas vers eux, ils ne viennent pas à vous.

Dès lors, j'ai adapté ce que pratiquent les grands cabinets américains ou français de chasse de tête. Ceux-ci se donnent les moyens. Ils rencontrent des cadres sur leur lieu de travail, leur donnent rendez-vous au restaurant ou même à leur domicile. Nous reproduisons ce modèle. Nous allons sur le terrain, dans les cages d'escalier, dans la rue, dans les appartements. Nous développons un ensemble de concepts pour amener l'information au plus près des candidats.

Diriez-vous que vous agissez là où les pouvoirs publics ont échoué ?

Oui, c'est certain. Ce constat est amer. Je n'ai aucune gêne à affirmer que nous ne devrions pas exister. Tant sur le plan de la médiation pure dans les quartiers que sur les questions de retour à l'emploi. Ce n'est pas à nous d'entreprendre cela, mais aux pouvoirs publics. Aujourd'hui, c'est le monde de l'entreprise qui donne l'envie d'entreprendre. J'ai pris un peu de recul face à la politique. Avec Nes & Cité, je mène une politique comme je l'entends : elle est guidée par l'action.

Certaines écoles mettent en place des dispositifs d'aide à la création d'entreprise pour des jeunes issus de banlieues. L'Éducation nationale a-t-elle tout de même compris la nécessité de s'ouvrir plus largement à ce public ?

J'ai, depuis quelques années, adouci mon propos sur ce point. L'Éducation nationale, en effet, s'engage davantage qu'auparavant dans la voie de l'entrepreneuriat. Celle-ci était jusqu'alors quelque peu sanctuarisée. Les initiatives se sont démultipliées et offrent une plus large ouverture. Ainsi, le dispositif de la fondation Entreprendre dans la ville, développé avec EMLYON, permet, chaque année, à une vingtaine de jeunes, en majorité originaires de banlieue, de bénéficier d'une formation au sein de l'école de commerce. Ils peuvent ainsi valider leur business plan et créer leur structure.

Lorsque j'étais élu à la Ville de Vaulx-en-Velin, nous avions également mis en place un dispositif de formation avec l'université Lumière Lyon 2. Ce dispositif visait des jeunes des quartiers peu ou pas diplômés, afin de leur permettre de valider un diplôme bac+1 relatif à la création d'entreprise et d'activité. En dix ans, nous avons accompagné quelque 200 porteurs de projets. Tout le dispositif était abrité au sein de la pépinière de Vaulx-en-Velin.

Êtes-vous favorable à la discrimination positive dans la formation ?

J'étais contre au départ, mais j'ai depuis changé d'avis. Il m'a été très difficile d'admettre qu'il pouvait exister des inégalités, que dans le pays des droits de l'homme, nous soyons obligés de légiférer pour imposer quelqu'un à un poste. Mais sans ces lois, la diversité en entreprise n'aurait jamais pu avancer.

Actuellement, un jeune de banlieue a-t-il à sa disposition tous les bons leviers pour entreprendre ?

Oui, selon moi. Je peux citer de bons exemples, tel Malamine Koné, originaire des quartiers d'Île-de-France, à la tête d'Airness, une grande marque sportive. Néanmoins, demeure un problème d'image à assumer. Personnellement, j'ai souhaité rester à Vaulx-en-Velin, y installer mes bureaux, y résider. Je ne veux pas fuir mon pays et ma ville. Je veux dire et prouver que l'on peut réussir en venant de la banlieue. Les consciences évoluent, certes. Mais, souvent, les gens qui réussissent ne se retournent pas. J'aurais, de mon côté, mille raisons de partir. Ce qui me fait rester : c'est l'avancée considérable que nous observons sur ces 20 dernières années.

Depuis les années 1990, vous avez été médiateur, et ce après les émeutes à Vaulx-en-Velin. En tant qu'élu à la Ville, vous avez pu observer l'évolution des politiques publiques dans les banlieues. Les quartiers ont-ils, selon vous, été abandonnés sur le terrain de l'emploi ?

Je me place à l'échelle nationale, car la situation est la même. Nous avons récemment connu une vague d'attentats. Elle impose de se poser les bonnes questions. L'action publique a reculé dans les quartiers. Beaucoup de moyens ont certes été investis dans la politique de la Ville, mais son efficience en termes d'emploi est proche de zéro.

Les jeunes bénéficiant de contrats aidés n'ont généralement aucune expérience. Ils se retrouvent à devoir aider des gens en grande difficulté alors qu'ils le sont eux-mêmes. Forcément, cela ne peut être que compliqué.

Dans nos projets, nous développons la médiation en nous adaptant au découpage des métropoles et travaillons de concert avec l'Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine) en Rhône-Alpes. Les questions urbaines et sociales sont indissociables. Nous voulons ramener l'emploi au plus près des territoires, dans le monde rural comme en banlieue. Car les quartiers n'ont pas été les seuls abandonnés. Les zones rurales ont également été désertées.

De quelle manière, voyez-vous l'avenir de Nes & Cité ? Vous dîtes « être prêt à partir au combat ».

Nous privilégions la médiation après l'annus horribilis que nous venons de vivre. Je veux imposer en France notre conception. Nous avons commencé, il s'agit à présent d'enfoncer le clou. Peu importe le prix à payer, je suis prêt, idéologiquement, à partir au combat.

Pour les politiques, la médiation, ce sont les « grands frères ». Ce sont les Noirs et les Arabes. Pour nous, c'est une compétence, un savoir-faire, des outils, des professionnels. La paix sociale ne s'achète pas, elle se construit, sur le terrain. Nous allons également développer davantage les petits formats. À terme, mon projet personnel est de créer une fondation qui interviendrait dans les domaines de l'éducation, de l'emploi et peut-être de l'entrepreneuriat.

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