A Shenzhen, la French Tech à la conquête du marché chinois

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Une délégation de Lyon French Tech s'est rendue à Shenzhen pour appréhender le marché chinois de la high-tech. La visite du géant de la télécommunication Huawei était au programme.
Une délégation de Lyon French Tech s'est rendue à Shenzhen pour appréhender le marché chinois de la high-tech. La visite du géant de la télécommunication Huawei était au programme. (Crédits : Maxime Hanssen)
L'économie chinoise, actuellement en pleine transformation, ouvre des opportunités pour les startups françaises. A Shenzhen, dans cet ancien port de pêche devenu métropole, une délégation Lyon French Tech s'est frottée à la réalité de cet écosystème mondial. Reportage au cœur du digital chinois, nouveau lieu saint de la high-tech planétaire.

Au 28e étage d'un building de Shenzhen, Cyril Ebersweiler, un Français installé en Chine depuis 15 ans, reçoit dans les locaux de son accélérateur de startups Haxlr8r, des élèves un peu particuliers : la délégation Lyon French Tech. Short et t-shirt, celui qui a accompagné plus de 500 startups donne un cours magistral d'efficacité et de précision. "Passer une semaine à Shenzhen, c'est un mois de résidence à la Silicon Valley, selon nos entreprises", explique le Français.

Dans l'ascenseur qui redescend, le commando lyonnais est en ébullition. D'un pas pressé, l'équipe rejoint le bus climatisé pour échapper à la chaleur étouffante. Regroupés aux premiers rangs du véhicule, Virginie Delplanque, déléguée générale de Lyon French Tech et les startuppeurs rhodaniens fourmillent d'idées suite à leur rencontre. L'échange avec Cyril Ebersweiler vient de bousculer leur esprit et de notifier l'importance de cette ville dans la compétition mondiale du numérique.

French tech China

Cyril Ebersweiler, fondateur d'Haxlr8r explique à la délégation l'écosystème de Shenzhen.

Un écosystème unique au monde

Située dans le Sud-Est de la Chine, au delta de la rivière des Perles, entourée de montagnes, Shenzhen est une terre bouillonnante de la high-tech. Elle tranche avec certaines grandes mégalopoles du pays, où le gris du béton et de l'industrie traditionnelle étouffe l'atmosphère. Il y a 30 ans, cette métropole verdoyante n'était qu'un petit village de pêcheurs de 4 000 habitants. Elle en compte aujourd'hui 10,3 millions. En 1978, Deng Xiaping, à l'époque numéro un de la République populaire de Chine, lance un programme de modernisation de l'économie du pays. Shenzhen en est alors le moteur. Elle accueille en 1980 la première zone économique spéciale de Chine, puis la Bourse s'y installe en 1990. Signe de son ouverture, le premier McDonald's du pays communiste s'ouvre dans cette localité.

Shenzhen est aujourd'hui un écosystème tech à dimension mondiale, avec une forte spécialité pour le hardware.

"Ces 20 dernières années, il s'est constitué un tissu économique sans précédent et complémentaire. Du laboratoire aux usines, grandes et petites, ces dernières permettant une réactivité inégalée dans la réalisation de prototypage. Le point fort de la ville, c'est cette supply chain (chaîne logistique) complète", avance Cyril Ebersweiler.

Shenzhen

Shenzhen était un village de pêcheurs il y a seulement 30 ans. Crédits : Maxime Hanssen

Bouleversement de l'économie chinoise

C'est dans ce poumon des nouvelles technologies que la délégation Lyon French Tech est venue respirer, ce vendredi 26 juin lors d'une excursion beaucoup trop courte, l'air des opportunités du marché chinois, qui ne se limite pas à cette ville.

Alors que l'économie de l'Empire du Milieu montre des signes de faiblesse, les nouveaux secteurs prennent le relais. "L'ancienne économie ralentit, mais un monde parallèle dans le domaine du digital émerge, offrant de belles opportunités à nos entreprises", souligne Thomas Vial, directeur du département nouvelles technologies et aerospace à Business France en Chine.

Quelques chiffres clefs, fournis par Business France, caractérisent ce dynamisme. L'industrie du logiciel a atteint un chiffre d'affaires de 530 milliards de dollars sur l'année 2014 (+ 20 %). Les revenus du génie numérique (IoT, domotique) devraient atteindre 112 milliards de dollars en 2015. Ceux des secteurs des télécommunications, un domaine prioritaire du 12e plan quinquennal du PCC, étaient de 184,65 milliards de dollars en 2014. Dans le e-commerce, les valeurs des transactions en ligne auraient atteint 446 milliards, en hausse de 45 % en un an. Cette progression est soutenue par un taux de pénétration des smartphones de l'ordre de 70 % dans le pays, et 100 % dans 10 provinces. La Chine possède 632 millions d'internautes, majoritairement sur mobile.

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Opportunités pour les startups françaises

Les entreprises françaises peuvent donc espérer tirer leur épingle du jeu dans un contexte où la Chine modifie sa stratégie économique, en s'ouvrant davantage à l'extérieur.

"La Chine s'intéresse désormais à l'international. Ses champions ne se contentent plus du marché intérieur. Pour être à la hauteur dans la compétition mondiale, les entreprises cherchent des éléments différenciant à haute valeur ajoutée, ce que peuvent fournir les startups françaises. C'est le bon moment pour tenter sa chance", analyse Thomas Vial.

Et pour conquérir ce marché complexe, les startups tricolores cherchent à adopter la meilleure stratégie, et à identifier les portes d'entrée.

D'abord, elles espèrent miser sur leur point fort : la capacité d'innovation, même si les Chinois deviennent de plus en plus performants dans ce domaine. "Face à l'immensité du marché et des acteurs, nous devons mettre en lumière nos capacités de création de valeurs, que ce soit dans l'innovation technologique pure que dans l'innovation d'usage", assure Karine Dognin-Sauze, vice-présidente de la métropole de Lyon en charge de l'innovation et du développement numérique.

Mais pour imposer sa technologie ou son produit en Chine, les relations sont primordiales. "C'est un marché qui nécessite du temps et de l'investissement personnel afin d'établir des relations de confiance, avant d'imaginer faire du business", poursuit M. Vial.

Woonoz Olivier Masclef Artefacts

Olivier Masclef (g) d'Arte Facts studios et Fabrice Cohen de Woonoz. Crédits : MH

Nouer des partenariats locaux pour des références clients

L'approche peut d'abord être politique, où l'approbation des responsables communistes peut ouvrir de nombreuses portes. C'est en ce sens qu'une importante délégation menée par le sénateur-maire de Lyon Gérard Collomb a fait le déplacement en Chine, accompagnée par des chefs d'entreprises et des universitaires. "L'engagement politique apporte de la proximité, mais ce n'est pas suffisant", estime le responsable de Business France.

Ainsi, selon les observateurs, les startups doivent ensuite s'appuyer sur des partenaires économiques locaux. Il s'agit de créer des liens de confiance, dans le souhait d'obtenir une première référence. Les entreprises chinoises peuvent alors devenir les prescripteurs du produit ou de la technologie, d'abord à l'international avant de revenir sur le marché chinois.

Dans cette logique, la délégation a fait quelques escales chez les grands comptes chinois. Dans le quartier high-tech de Shenzhen, les poids lourds du secteur possèdent leurs immenses buildings. L'ambiance est proche d'un campus américain. Tencent, le géant de l'internet spécialisé dans les réseaux sociaux, ayant développé QQ ou Wechat (le Facebook chinois), y possède ses bureaux. La technologie présentée n'est en rien révolutionnaire. Insuffisant pour susciter l'intérêt de certains entrepreneurs lyonnais.

Tencent China

Tencent développe des réseaux sociaux. Crédits : Maxime Hanssen

Le géant des télécommunications Huawei, 46 milliards de chiffre d'affaires en 2014, possède pour sa part ses locaux dans un quartier plus isolé. L'entreprise mène une politique de coopération depuis plusieurs années avec Lyon, où elle possède dans l'agglomération une antenne. Mais aussi à travers le concours Pulse Contest, ou avec l'Insa. Au siège de l'entreprise, un bâtiment immaculé de blanc, où le marbre encastre les écrans de nouvelles générations, la délégation y appréhende certaines nouvelles technologies développées par le Chinois.

Si le contenu relève plus de la présentation que du fond, c'est cependant un moment opportun pour rencontrer des acteurs clefs, à l'instar de Marianne Gong, vice-présidente du groupe en charge des affaires extérieures. Autour de la table du déjeuner, la dirigeante laisse apparaître son intérêt pour ses hôtes entrepreneurs.

Dans ces portes entrouvertes, certaines startups s'y engouffrent. "Je vais être direct. Notre solution d'apprentissage via l'ancrage mémoriel peut intéresser votre entreprise", attaque en anglais Fabrice Cohen, cofondateur de Woonoz, à destination d'un collaborateur de Mme Gong.

Les liens universitaires sont également une source d'entrée. La société Forcity, spécialisée dans la modélisation des villes du futur souhaite s'appuyer sur une université de Shanghai pour avoir accès aux données, éléments essentiels au développement de ses solutions.

François Grosse

François Grosse, fondateur de la startup Forcity. Crédits : MH

"Sur le marché chinois, il faut arriver armé"

Mais si la Chine fait rêver les entrepreneurs, la complexité du marché impose la prudence ainsi qu'une bonne préparation. " De par sa dimension, ce pays est un marché test. Si le produit fonctionne, cela peut aller très vite. Si ça décolle, il faut donc être bien armé pour répondre à la demande", prévient Thomas Vial.

Conscient de cette immensité, Éric Benrey, CEO de My Blue Ship, une startup qui développe un nouveau mode de communication autour de la mobilité via le smartphone, privilégie d'abord une implantation aux États-Unis. "Même si la donne change, s'ancrer aux US est un gage de notoriété et d'expérience." Mais la maturité du marché chinois impose un développement sur ce territoire. "Pour arriver sur ce segment, il faut acquérir une force de frappe suffisante, afin de ne pas nous faire bousculer, voire voler notre technologie", souligne M. Benrey.

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Le déplacement à Shenzhen n'a pas forcément changé la conception des choses pour le CEO de My Blue Ship, habitué à ce pays depuis 1996. Il a cependant conforté la vision de Philippe Beraldin. Fondateur de la startup Bidul & Co, qui propose des produits technologiques accessibles à tous, ce boute-en-train a fait fabriquer cette année 40 000 pièces dans quatre usines chinoises. L'organisation de l'écosystème de Shenzhen, où la proximité entre l'idée, le prototypage et la production est gage d'efficacité, l'a conforté dans son idée de rapatrier sa production en France, pour lui aussi, travailler avec une chaîne logistique complète.

A la tombée de la nuit, alors que la délégation quitte la ville, la nouvelle de la labellisation French Tech de New York City annoncée la veille, le 25 juin, est encore dans les discussions du groupe. Celui-ci est unanime : au vu de son agitation, "Shenzhen doit être la prochaine ville à rejoindre la bannière du numérique français", assure Karine Dognin-Sauze. Mais avant que cela soit effectif, le commando compte bien revenir dans cet ancien port de pêcheurs, où les licornes, ces startups valorisées à un milliard de dollars, remplaceront bientôt les gros poissons.

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