Création d'entreprises : faut il investir dans le numérique ou dans l'industrie ?

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(Crédits : DR)
La déferlante French Tech propulse les startups du numérique sur le devant de la scène et met en lumière des réussites fulgurantes comme Airbnb, Uber ou encore BlaBlaCar. Les investisseurs sont-ils aujourd'hui davantage hypnotisés par le numérique qu'attirés par les secteurs industriels traditionnels réputés plus capitalistiques ? La réponse n'est pas tranchée. L'opposition entre les secteurs numériques et industriels semble en effet devenir de plus en plus désuète.

En 2014, le numérique a focalisé près de 51 % des financements octroyés par les business angels à travers l'Hexagone (et jusqu'à 77 % si l'on inclut les biotechs et les medtechs).

"Le numérique constitue une véritable révolution, car il possède des codes très différents de l'économie traditionnelle, en générant une remise en cause des idées reçues et des modes de fonctionnement", analyse Dominique Favario, président de la coordination régionale des business angels en Rhône-Alpes.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ces derniers ont décidé de faire entrer, au sein de leur conseil d'administration, des membres de Digital Savoie, afin de mieux comprendre les problématiques des entreprises numériques et les accompagner dans leur recherche de fonds. Les raisons de cet intérêt ?

"Nous voyons toute la puissance du numérique avec la valorisation d'Uber, qui atteint les 40 milliards de dollars alors qu'il n'existe que depuis quatre ans, tandis que de grands groupes hôteliers comme Accor sont cotés à 12 milliards d'euros en Bourse", remarque Philippe Mutricy, directeur des études chez Bpifrance.

Numérique : des besoins spécifiques

Si le numérique s'est taillé une place de choix auprès des investisseurs, cela tient beaucoup à sa structure de coûts et de financement.

"Les financiers sont peu sensibles aux effets de mode : ce qui les intéressent avant tout, ce sont les potentiels de rendement extraordinaires des sociétés du numérique, avec une audience et une couverture mondiales", remarque Philippe Mutricy.

"Toutes les startups se sont construites à partir d'un usage qui n'est pas couvert ou d'une expression client qui n'est pas résolue et courent après leur business model avant d'entrer dans une croissance forte", remarque Miguel de Fontenay, de l'accélérateur de startups TheFamily.

Si les métiers de l'industrie, plus traditionnels, offrent davantage de visibilité, "le numérique revendique un potentiel plus important, car tout est à faire. C'est une vraie aventure", résume Dominique Favario. Un côté aventurier qui séduirait donc davantage une certaine typologie d'investisseurs, à commencer par les business angels et les fonds de capital risque, au détriment des banques qui continuent à préférer les investissements plus sûrs.

 Les startups pas très fans des banques

"Notre analyse pour l'octroi d'un financement se fait principalement sur le passé de l'entreprise et sa capacité à délivrer ce qu'elle a prévu. Comme les startups du numérique n'ont généralement pas de passé, ou qui demeure très faible par rapport à ce qu'elles pourraient réaliser, elles se tournent plutôt vers des fonds d'amorçage ou des prêts d'honneur", constate Sten Tiravy, directeur commercial Entreprises chez BNP Paribas Lyon.

Car bien que les montants demandés par les startups restent relativement faibles, leur exposition aux risques demeure importante :

"Le 'time to market' devient un élément déterminant, car entre le moment où l'on investit et celui où le produit est lancé, celui-ci peut facilement se retrouver 'has been' ", met-il en garde.

Des industries plus capitalistiques

Pour Thierry Uring, délégué général Udimec (branche de l'UIMM Isère et Hautes-Alpes), le développement du numérique n'est pas forcément à opposer à celui des entreprises industrielles, qui possèdent leurs propres dispositifs de financement.

"C'est peut-être moins glamour que les startups, mais il existe aussi des entreprises industrielles qui se développent sur des niches ou des marchés à l'export et de manière innovante, grâce à des dispositifs de financement pris en charge par des groupements industriels".

Il cite en exemple Somudimec, qui agit comme caution pour garantir des crédits à moyen terme à près de 2 500 sociétaires, dont 1 500 en Rhône-Alpes.

"Aujourd'hui, nous parlons beaucoup de financement à la création, mais il faut aussi donner les conditions aux entreprises pour industrialiser et créer leurs prochains produits, entrer sur de nouveaux marchés ou gagner en productivité. Pour cela, nous avons aussi besoin de fonds patients, comme Rhône Dauphiné Développement, afin de financer des opérations qui entrent dans le timing des industriels", ajoute Thierry Uring.

Des investisseurs qui se spécialisent

Dans la métallurgie, le fonds FRI Rhône-Alpes (30 millions d'euros) géré par Siparex
s'est, par exemple, spécialisé dans l'accompagnement des PME avec des solutions de fonds propres permettant de financer des projets de redéploiement ou de croissance interne ou externe. L'UIMM propose également un dispositif de garantie, UIMM Invest PMI, qui vise à effectuer un effet levier par le biais de prêts participatifs ou de fonds distribués par des établissements financiers spécialisés.

Reste qu'en demeurant très capitalistique,

"la plasturgie est un secteur parfois difficile à vendre, sauf aux investisseurs spécialisés, car elle pâtit encore d'une image vieillissante, en comparaison avec nos voisins d'outre-Rhin", remarque Benoît Dorsemaine, délégué régional d'Allizé-Plasturgie Rhône-Alpes.

Il rappelle que le secteur compte une majorité de PME qui ont souvent peu de temps à consacrer au montage de leurs dossiers de financement.

Une diversification nécessaire

Pour Dominique Favario, "un investisseur a plutôt intérêt à se diversifier, car il est important d'avoir aussi un pied dans les domaines traditionnels. Nous sommes pourtant très peu sollicités par les entreprises industrielles ou déjà installées, qui ont des projets de diversification ou de développement international, et nous le regrettons, car c'est un axe de développement stratégique pour le territoire", met en avant le business angel.

Si de leur côté, les banques regrettent aussi le manque de projets industriels, certains industriels ne cachent pas leur difficulté à trouver des financements. La réalité pourrait bien se situer entre les deux, selon Jean Vaylet, président de la chambre de commerce et d'industrie de Grenoble :

"Aujourd'hui, un industriel avec un bon projet trouvera de l'argent, car il existe des fonds disponibles pour investir dans les entreprises. Mais s'il veut garder la totalité du contrôle, qu'il a du mal à démontrer les débouchés de son produit ou qu'il vise un marché international fortement concurrentiel, ce sera plus difficile".

Selon lui, il n'existe pas à proprement parler de compétition en matière de financement.

"Il existe un focus assez fort avec la French Tech sur le numérique, mais il ne faut pas oublier que ce secteur comprend également les medtechs, les biotechs et les cleantechs, qui ont des projets à vocation largement industrielle, innovants et qui ont des besoins capitalistiques importants", rappelle Stéphanie Savel, présidente de Wiseed.

Cette plate-forme d'equity crowdfunding finance, depuis 2008, des projets innovants dans tous les secteurs (numérique, chimie verte, biotechs, etc.). L'un des derniers projets en date ? La firme Ecrins Therapeutics, basée à la Tronche (Isère), qui vient de lever 563 000 euros pour le développement de son médicament innovant contre le cancer. Avec près de 45 000 membres, la plate-forme Wiseed a permis d'investir dans 54 startups, pour un montant total de 18 millions d'euros.

Une opposition devenue désuète ?

À l'heure de la digitalisation et de la numérisation de l'économie, l'opposition entre les secteurs numériques et industriels semble devenir de plus en plus désuète. Objets connectés, usines intelligentes, logiciels, robotique, etc., "tous les secteurs sont touchés par le numérique, que ce soit les banques, l'automobile ou les services", juge Didier Bruno, membre du directoire, en charge de la Banque du développement régional de la Caisse d'Épargne Rhône-Alpes (Cera). Pour Laurent Fiard, président du Medef Lyon Rhône et co-président de l'éditeur de logiciels collaboratifs Visiativ, le numérique est avant tout "une dynamique transversale qui permet d'accélérer la croissance de secteurs historiques en automatisant les processus, en réorganisant le travail pour l'ouvrir vers l'extérieur ou en réinventant des modèles économiques".

Le numérique indispensable

D'après une récente étude de Bpifrance Le Lab, l'intégration du numérique au sein des entreprises traditionnelles devrait même devenir un incontournable au cours des prochaines années, au risque que celles-ci ne perdent une grande partie de leurs marchés en se faisant "disrupter ". Car le numérique dépasse le simple fait d'avoir un site web ou de converser sur les réseaux sociaux.

"Ses acteurs ont la capacité de se positionner au milieu de la chaîne de valeur, en court-circuitant certains acteurs pour prendre une part dominante ou importante du marché. Et aucun secteur n'échappera à cette tendance ", analyse Philippe Mutricy, directeur des études chez Bpifrance, qui cite en exemple Airbnb sur le marché hôtelier ou BlaBlaCar et Uber sur celui des transports.

Même configuration dans la plasturgie, dont Rhône-Alpes est la première région de France, et qui est en passe d'être révolutionnée par l'arrivée des imprimantes 3D, bouleversant les modes de production traditionnels.

"La bataille de demain réside dans l'acquisition des logiciels les plus performants, en vue de commander à distance les machines qui pourront ensuite produire ailleurs, que ce soit en usine ou dans une plate-forme de production spécialisée", souligne-t-il.

L'innovation comme cash machine ?

Érigée au rang de culture d'entreprise par le numérique, l'innovation est donc devenue un fer de lance dont aucun secteur ne peut se passer, devenant par la même occasion une condition qu'attendent aussi les investisseurs.

"Nous retrouvons deux critères chez les entreprises à succès : une capacité d'innovation, en leur sein ou en travaillant à l'externe avec des startups, et une capacité à se projeter sur les marchés internationaux", remarque Sten Tiravy, chez BNP Paribas.

Pour Didier Bruno, à la Cera, le vrai sujet est de savoir comment les entreprises peuvent générer de la croissance, dans un contexte général où la reprise se fait attendre.

"Cela peut passer par la combinaison de plusieurs facteurs, comme la capacité à innover, à attirer les talents ou à bien gérer. Plus qu'avant, l'attention est portée sur les business plans qui doivent témoigner de cette recherche de croissance", analyse-t-il.

Numérique et oppurtunités

Pour Laurent Fiard, c'est la capacité à capitaliser sur les apports du numérique qui permettra aux entreprises traditionnelles d'innover :

"Nous le voyons avec les objets connectés : le fait de connecter des produits à Internet ouvre des opportunités de modèle économique complémentaires", avance-t-il.

À ce titre, Miguel de Fontenay rappelle que la startup définit avant tout un état d'esprit :

"Prenez BlaBlaCar. Ce n'est pas une question de taille, mais de culture, de technologie, de modèle d'affaires et d'exécution".

Reste encore à miser sur le bon cheval, car contrairement à ce que l'on pourrait croire, une grande partie des startups innovantes s'intéresse en premier lieu aux innovations d'usage, comme la raquette connectée, plutôt qu'aux innovations purement technologiques. Une opportunité de "réveiller les métiers industriels", que la French Tech pourrait d'ailleurs accompagner :

"Le deuxième étage de la fusée, c'est bel et bien d'accompagner des entreprises traditionnelles vers une dynamique numérique", estime Laurent Fiard.

Une volonté qui pourrait s'illustrer à Lyon par la création d'une maison des entrepreneurs innovants, afin de faciliter les rencontres entre les différents secteurs.

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