Ubérisation : de la subordination à la coopération ?

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(Crédits : Laurent Cerino - ADE)
À l'instar des grandes révolutions industrielles, la révolution numérique entraine dans son sillage une profonde remodélisation du travail. Tandis que l'industrialisation a donné naissance au monde ouvrier, puis à l'avènement des grandes entreprises et du salariat, les mutations actuelles esquissent un nouveau monde en bouleversant, entre autres, les rapports de force aux seins des entreprises. En conséquence, assisterons-nous à l'avènement d'une entreprise sans salariés ? Est-ce vraiment la fin du CDI ? Serons-nous remplacés par une intelligence artificielle désormais incontournable ? Doit-on lutter contre ces avancées ? Éléments de réflexion extraits d'un débat entre Bruno Bonnell, député En Marche du Rhône et entrepreneur et Nicolas Baverez, avocat, économiste et essayiste à l'occasion d'une rencontre organisée par Acteurs de l'économie-LaTribune en collaboration avec Renaud Avocats et la radio RCF.

Au-delà de la mise en relation directe entre le client et le produit grâce à la technologie, quelle est votre définition de l'Ubérisation ?

"Comme souvent derrière les révolutions technologiques, on associe ce phénomène à l'entreprise ou à l'entrepreneur qui lance le mouvement, à l'image de Ford et du Fordisme. Mais l'Ubérisation est plus qu'une seule révolution. Elle se base sur un ensemble : le traitement des données, l'internet des objets et l'intelligence artificielle. Autre différence : sa vitesse et son intensité de propagation. Nous avons mis 160 ans pour adopter la vapeur, 100 pour le moteur, 50 pour les ordinateurs et seulement 10 ans pour le mobile. Elle touche tous les secteurs, publics comme privés, toutes les professions, de l'agriculteur à l'avocat", Nicolas Baverez

"C'est un raccourcissement des liens entre les hommes qui bouleverse les lois du capitalisme basées sur l'offre et la demande avec un intermédiaire qui capitalise sur cette mise en relation. De ce fait, c'est une révolution industrielle puissance 1000 car on bouleverse les process. Mais de ce choc, il faut en faire une véritable opportunité", Bruno Bonnell

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Bruno Bonnell (Photo : Laurent Cerino - ADE)

Dans ce contexte, est-ce que le rapport à l'entreprise change ?

"Nous sommes dans une forme de paradoxe. Il n'est plus si facile pour les entreprises de sécuriser leurs salariés, de les intéresser et de les motiver. On observe que les cadres montrent beaucoup d'intérêts à s'éloigner du travail dans sa forme actuelle. Par contre, on remarque également que les prestataires d'Uber, qui ne sont pas salariés, demandent une requalification de leur contrat en contrat de travail et que l'Urssaf réclame des cotisations dans ce sens...", Nicolas Baverez

"Nous sommes en retard par rapport aux évolutions sociales. C'est pour cela que nous avons imaginé un nouveau cadre et voté les ordonnances sur la Loi Travail. Mais aujourd'hui, on n'est plus dans un rapport hiérarchique absolu. Le rapport entre les employeurs et les employés passe par une confiance mutuelle et des liens qui vont bien au-delà du lien de subordination définit par le contrat de travail", Bruno Bonnell

Cette évolution entraine-t-elle plus de précarité ?

"Avec les ordonnances, on a fait rentrer le télétravail dans le droit pour définir son encadrement. On nous a rétorqués que nous voulions empêcher les gens de se syndiquer : c'est incongru de vouloir réformer avec un référentiel d'analyse identique. Pourquoi plutôt ne pas parler de rapport au risque ? La transformation s'accompagne aussi d'un changement de vocabulaire et de façon de penser", Bruno Bonnell

"La technologie a créé des emplois à haute valeur ajoutée comme des emplois déqualifiés. C'est la création/destruction. Ce sont des éléments sur lesquels les politiques publiques doivent jouer", Nicolas Baverez

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Nicolas Baverez (Photo : Laurent Cerino - ADE)

Peut-on échapper à l'Ubérisation ?

"Les mouvements de résistance sont légitimes. Cependant, rien n'est inéluctable. Soit on subit et on est perdant, soit on agit et on peut être dans les gagnants. Mais pour y être, il faut conserver sa capacité à se remettre en question. La robotisation ne signifie pas automatiquement une perte de compétitivité, l'Allemagne est le pays européen où il y a le plus de robots. Ce peu même être un instrument de relocalisation des emplois. Alors il faut y participer, en ayant conscience d'une chose : nous sommes désormais des homonumeris, des hommes avec des données personnelles, qui sont exploitées par les GAFA. Il nous faut être vigilant quant à l'utilisation de nos données. Il faut réguler leur exploitation, mais sans empêcher l'innovation", Nicolas Baverez

"Pour l'exploitation des données, la solution viendra par le bas et non pas par le haut. Il faut que tout un chacun prenne conscience de la valeur de ses données. La prise de conscience est nécessaire aussi pour le monde du travail. Il faut que les professionnels acceptent d'abandonner la réalisation de certaines taches à la technologie et qu'ils se reconcentrent : la médecine va redevenir humaine, les notaires des conseillers ou des gardiens de données personnelles, et même nous, députés, allons pouvoir télécharger les projets de loi sur des tablettes au lieu de consulter des tonnes de papier... Bien sûr, cela implique aussi de former les personnes. C'est au cœur du système : 15% des budgets de formation sont actuellement affectés aux demandeurs d'emploi... Il faut aussi revenir à la valeur du geste, trop longtemps effacé : quoi qu'on en pense, il sera plus difficile d'Ubériser un plombier : au mieux, il sera assisté par un robot et commandera son matériel en ligne, mais il restera maître de son geste", Brunno Bonnell

RENAUD AVOCATS 2

(Photo : Laurent Cerino - ADE)

En conclusion, est-ce que nous nous dirigeons vers la fin du salariat ?

"Les tendances sont longues et les forces de résistances subtiles. Notre écosystème fonctionne sur la base du salariat, du CDI, qui reste la mère des batailles sociales et sur cette notion de visibilité sur les revenus. Avec un CDD, on ne peut pas encore acheter un appartement, une voiture ou signer une location. Il n'est pas ici question que d'entreprendre, l'Ubérisation ouvre à l'opportunité d'exercer de nouveaux métiers. Nous sommes dans une phase de transition complexe qui implique, aussi, de reconfigurer une bonne partie de l'écosystème. Pour le moment, le salariat est encore la norme, mais le travail va évoluer en acceptant plus de diversités dans ses formes," Bruno Bonnell

"Les évolutions sont lentes. Rappelons qu'il a fallu du temps pour formaliser le rapport salarial. Pour le moment, il y a 27 millions de travailleurs indépendants aux Etats-Unis, 4 millions en Grande-Bretagne. Quoi qu'il en soit, c'est à la marge sous l'ère du salariat. Nous pourrions plutôt imaginer un mode de coopération avec une portabilité des droits. Et puis tout ceux qui ont annoncé des fins se sont toujours trompés... ", Nicolas Baverez

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