Tout changer ? Rien d’impossible

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(Crédits : Laurent Cerino / ADE)
De très haut vol. Ainsi peut-on résumer les neuf débats du forum Tout changer !, organisé à Paris par le Cnam-, La Tribune et Acteurs de l'économie… au lendemain de la victoire de Donald Trump. Un contexte singulier, de nature à colorer tout particulièrement les échanges devant une assistance nombreuse (1 200 inscrits). Qu’il s’agisse d’innovation, de spiritualité, de travail, de démocratie, de civilisation, de jeunesse ou d’éducation, les 26 prestigieux débatteurs ont confronté des regards, des expertises, des convictions d’où émana une "absolue certitude" : l’heure d’emprunter, une fois pour toutes, la voie du changement est venue. Tout changer ? Oui. Mais sans oublier personne. Et à commencer par soi.

Démocraties malmenées quand elles ne sont pas décriées, entrepreneurs bousculés, modèles de travail révolutionnés, créativité étouffée, jeunesse désemparée, citoyens désenchantés et enfermés dans un système révolu, à l'origine d'une profonde fracture sociétale... la liste des maux de la société est interminable. Certes, au regard de l'histoire, la mutation est ordinaire. Mais cette fois-ci, "le monde doit faire face à une accélération phénoménale du processus", lance en préambule Denis Lafay, directeur de publication d'Acteurs de l'économie-La Tribune.

"Il ne faut pas oublier que sur les 33 siècles que nous sommes en mesure d'étudier, nous en avons vécu 31 de stagnation d'espérance et de niveau de vie, deux siècles d'évolution restent difficiles à intégrer", rappelle Christian Saint-Etienne, économiste et professeur au Cnam.

Peinant à enclencher un nouveau cycle, la société contemporaine, en pleine 3e révolution industrielle - celle de l'informatique - stagne pourtant dans un entre-deux incertain, "générant peurs et désillusions, source du repli sur soi, clivant et intégriste", relève le député européen Jean-Marie Cavada. Un résultat qui a mené, entre autres, à la vague d'attentats ayant frappé l'Europe ces dernières années jusqu'à la récente élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis.

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Archaïsmes sociétaux

"Nous observons une grande résistance au changement chez l'être humain avec une tendance à perdurer dans le statu quo, quitte à se mettre dans une situation d'involution", souligne Cynthia Fleury, psychanalyste et philosophe. Une tendance poussée par la peur, attisée par un manque de vision à long terme.

"Les sociétés humaines n'aiment pas les innovateurs et les entrepreneurs, car cela perturbe leur équilibre, complète le paléoanthropologue Pascal Picq. Mais on ne peut pas se mettre en situation de changer le monde sans vision du progrès de demain."

La faute à l'homme ? "On ne peut pas changer de peuple, il faut faire avec", rappelle, non sans humour, le sociologue Dominique Wolton. Mais il n'est pas encouragé à relever la tête pour imaginer son futur, incapable de se projeter avec confiance dans l'inconnu. Pourtant, "la France est un pays à la capacité d'innovation extraordinaire mais où il est difficile de passer à la phase entrepreneuriale", poursuit Pascal Picq.

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Au-delà de l'humain, qu'est-ce qui bloque ?

"En inscrivant le principe de précaution dans la constitution, on a empêché le risque, limité et inventé un système rapidement bloqué par les décisions et les logiques absurdes. Quand on refuse le risque, on refuse la pensée", estime Nicolas Baverez, avocat et essayiste.

Autrement dit, les systèmes établis paralysent les acteurs du changement. "La France est un État bien plus qu'une société. Le peuple aime pouvoir lui faire confiance, mais attend beaucoup moins du système politique, qu'il trouve arrogant et à l'intérêt limité. La démocratie n'est pas morte, elle est malade", analyse Michel Wieviorka, sociologue.

Le système politique n'est pas le seul en cause. Les mutations économiques, le système social, celui de la recherche ou le système éducatif freinent aussi les idées nouvelles, et la fabrique d'un citoyen éclairé. "L'éducation et la connaissance offrent la possibilité de devenir responsable. Ceux qui reçoivent cette éducation sortent autonomes et deviennent des personnes capables de décider par leur vote", précise le philosophe Roger-Pol Droit.

Agir pour (se) survivre

Tous ont la conviction qu'il est urgent "d'agir et d'avoir l'audace de sortir de sa zone de confort en pratiquant le positivisme de l'inconnu", résume Jean-Louis Étienne, médecin et explorateur. Même si, par définition, la société ne sait pas vers quoi elle tend. Un bien nécessaire pour soigner la démocratie, retrouver la confiance du peuple et reconstruire une société, pour le moment, sur le déclin. "Il faut tout changer pour une société plus inclusive. En portant nos expériences, en conduisant nos actions, nous irons vers une voie d'amélioration", affirme Olivier Faron, administrateur général du Cnam.

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Paradoxalement, œuvrer pour le changement, c'est avant tout être en paix avec soi-même. Et savoir se faire du bien. "Avoir l'opportunité d'assumer notre tâche et construire son intelligence dans un acte individuel sauve notre santé psychique. Cela évitera de soigner des dépressions, et d'aller travailler pour des enjeux qui en valent la peine", lance Cynthia Fleury.

"Il faut résister à l'anonymat, reconnaître l'autre comme être humain, car il a besoin d'être reconnu comme tel", souligne le sociologue et philosophe Edgar Morin.

Se connecter aux autres n'est pas une tâche aisée, mais les outils (numériques par exemple) peuvent aider au contact. "Nous sommes dans une impasse totale. La société industrielle est obsolète, nous sommes entrés dans l'ère de la société culturelle. Et nous sommes en retard : techniquement, dans nos institutions et dans nos consciences", confirme Alain Touraine, sociologue.

L'espoir

Tout néanmoins n'est pas si négatif dans ce monde en mouvement. Il existe des réseaux d'actions citoyens, quelques initiatives et nouvelles formes d'engagement. Mais ils ne sont pas encore assez légitimes, implantés, opérationnels, voire durables. "Tout ce qui se fait est intéressant, important et participe au maillage de quelque chose. Et nous ne sommes pas à l'abri d'un succès collectif", poursuit Cynthia Fleury.

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Autant d'actions portées par de jeunes personnes, comme les entrepreneurs Léna Geitner (fondatrice de Ronalpia), Arnaud Mourot (créateur d'Ashoka) et Kevin Allec (président d'Aynu) ou à l'état d'esprit suffisamment jeune, capables de redonner espoir à tous les autres.

"En 1941, j'avais 20 ans, la guerre était dominée par les nazis. C'est alors que l'improbable est arrivé. Depuis, je garde toujours espoir parce que rien n'est absolument décidé, argumente Edgar Morin. Il existe une myriade d'initiatives créatrices qui ont du sens et ont le pouvoir d'être les germes d'une autre vie, d'une autre civilisation, plus solidaire, sociale et humaine."

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Celui qui affiche une joie de vivre et un optimisme communicatif appelle au réveil des consciences. Néanmoins, "comment faire pour que la jeunesse continue à y croire et garde confiance en elle ?", s'interroge Léna Geitner. "La vraie question reste : comment affronter avec courage le chemin inconnu de sa propre vie ? Il faut savoir se construire entre son égocentrisme vital et son besoin d'autrui. Cette complexité du monde nous permet d'éviter le somnambulisme. Et une marche forcée vers de nouveaux désastres. L'harmonie totale n'est pas possible, on peut imaginer un monde meilleur, sans guerre, mais pas le meilleur des mondes", conclut le grand témoin de la soirée. Une vie moins résignée, ouverte au changement.

Cédric Villani

Le mathématicien Cédric Villani. (Crédit : Laurent Cerino / ADE)


Les mathématiques au cœur de la révolution industrielle
Entraînées par les besoins de développement du numérique, les mathématiques, et en particulier les algorithmes, les méthodes de modélisation, les probabilités et les statistiques connaissent un essor considérable. "L'algorithme est une façon de mécaniser une procédure. Depuis quelques années, l'apprentissage machine, une technique qui permet aux algorithmes d'apprendre à partir d'exemples, s'est imposée à l'homme comme un outil d'aide à la décision, au classement, au rangement face à la grande complexité potentielle des calculs", explique Cédric Villani, mathématicien et directeur de l'Institut Henri-Poincaré.
Mais la modélisation prédictive et ses besoins élevés en données ont une face sombre : la cybersécurité. "Il est difficile de garantir la sureté et la sécurité totale des systèmes, des faiblesses existeront toujours. Nous rentrons dans un monde d'incertitude raisonnée, fait d'attaques et de ripostes qui s'inscrivent dans un processus de protection améliorée par l'assurance", poursuit celui qui est aussi membre du conseil scientifique de la Commission européenne.
Bien sûr, il faut travailler sur des méthodes de prévention et de sécurité, mais en trouvant un juste milieu. "Les environnements à bonne culture de sécurité sont en pratique plus fragiles que les autres. C'est un domaine où le mieux est parfois l'ennemi du bien", indique-t-il.

Bernard Devert et Abdénour Aïn-Seba

Bernard Devert et Abdénour Aïn-Seba. (Crédit : Laurent Cerino / ADE)


Vers un autre monde du travail
L'informatique, dont le digital n'est que la partie visible de l'iceberg, a bouleversé le monde du travail. "C'est une révolution profonde, totalement invisible au cœur des systèmes, qui change les rapports, la structure et les fondements de la société", précise Christian Saint-Etienne, économiste. Aux traditionnelles innovations technologiques, s'ajoute, comme l'indique Rémy Weber, président du directoire de La Banque postale "un transfert de métiers. Ceux en perte de vitesse sont réorientés vers des métiers à valeur ajoutée pérenne".
Ainsi, la nature du travail et les relations au et dans le travail ont évolué, marquées par un basculement vers l'émotionnel. « Ce qui a de la valeur : la relation et la socialité. Nous naviguons entre l'implication et l'engagement des collaborateurs », souligne Sandra Enlart, directrice générale du groupe Entreprise et Personnel. Mais les collaborateurs ne sont pas les seuls en quête de sens et de reconnaissance. L'entrepreneur peut aussi vouloir donner corps à son projet et insuffler éthique voire spiritualité, dans son entreprise. "Tous les spirituels ne sont pas religieux. La spiritualité relève de l'anima, de ce qui nous fait vibrer", souligne le prêtre Bernard Devert, fondateur d'Habitat et Humaniste.
Un chemin qui prend du temps, nécessaire à la pérennité du projet entrepreneurial. "Mon rôle reste, malgré les différences, de faire émerger une âme commune. L'entreprise doit créer de la valeur, pas seulement financière, mais en aidant ceux qui la composent à grandir", indique Abdénour Aïn-Seba, fondateur de l'entreprise IT Partner.

Serge Guérin, Philippe Kourilsky et Laurent Alexandre

Serge Guérin, Philippe Kourilsky et Laurent Alexandre. (Crédit : Laurent Cerino / ADE)


Est-on libre de disposer de son corps ?
Qu'est-ce que la liberté, ou plus précisément comment délimiter ma liberté ? Selon la définition usuelle, la liberté individuelle s'arrête "où commence celle d'autrui". Mais pour le biologiste Philippe Kourilsky «"elle n'est pas seulement limitée par celle d'autrui. Mais elle est aussi construite par celle des autres". Une définition qui sous-entend un altruisme nécessaire, mais aussi une question de responsabilisation. Chaque individu serait donc libre de disposer de son corps à partir du moment où "cela ne fait pas de mal aux autres". Si l'obésité ou le fait de changer de sexe n'ont pas d'impact sur autrui, à l'inverse le tabac entraîne par exemple du tabagisme passif.
Mais qu'en est-il pour la vaccination ? Le sujet cristallise le débat. D'un côté, certains s'inquiètent des dangers du vaccin sur la santé. Le refuser est pour eux une liberté. De l'autre, Philippe Kourilsky et Laurent Alexandre, chirurgien-urologue, rappellent d'une même voix que "si trop de personnes refusent la vaccination, elle perdra son efficacité", en prenant l'exemple de la rougeole en Angleterre, qui serait revenue après arrêt du vaccin. Cette liberté de disposer de son corps ouvre-t-elle la voie vers une liberté presque totale où les parents pourront décider d'avoir un enfant aux yeux verts. Autrement dit vers l'eugénisme ? "Est-on sûr que fabriquer des gens intelligents est mieux ? Il existe des personnes intelligentes qui racontent des inepties", s'interroge avec humour le sociologue Serge Guérin.
Mais la liberté de disposer de son corps dépend également des évolutions sociales. Et il est parfois difficile d'interdire des usages car ils sont plus forts que la loi comme le rappelle le sociologue Serge Guérin. "La morale favorise l'illégalité. Les discours moralistes sont souvent inutiles", explique-t-il. "Aujourd'hui nous sommes libres de devenir obèses. Dans l'analyse du champ de contraintes, il est nécessaire de prendre en considération celles présentes et celles à venir", complète Philippe Kourilsky.
Karen Latour

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