Prix Acteurs de l'économie : La résistance en fête

 |   |  1514  mots
Bartabas, lors du Prix de l'esprit d'entreprendre
Bartabas, lors du Prix de l'esprit d'entreprendre (Crédits : Laurent Cerino/ADE)
Ce mercredi 14 juin à Lyon, en clôture du Salon des entrepreneurs, se tenait la 11e édition du Prix Acteurs de l'économie de l'esprit d'entreprendre, présidé par l'artiste-écuyer Bartabas, fondateur de Zingaro. De Jean-Marc Borello aux compagnons d'Emmaüs, c'est en premier lieu l'insoumission, la résistance et la singularité qui ont été célébrées.

Une cérémonie haute en couleurs, chargée d'émotions, riches de nombreux messages. Voilà comment qualifier la 11e édition du Prix Acteurs de l'économie de l'esprit d'entreprendre, qui s'est déroulée en conclusion du Salon des entrepreneurs de Lyon. En effet, Hélène Courtois, Prosper Teboul, Christian Barqui, le collectif d'Emmaüs, Virginie Fraisse, Amélie Thépot, Christophe Sibieude, et bien sûr Jean-Marc Borello (Grand Prix) et Bartabas (président) ont dit beaucoup. Enormément même.

>> Découvrez le palmarès complet des lauréats du Prix de l'esprit d'entreprendre 2017

Nous le pressentons tous, cette année électorale et le contexte politique international bouleversent nos repères et peut-être notre devenir. En France, l'avènement d'Emmanuel Macron constitue un souffle incontestable. Y compris parce qu'il induit les notions, fondamentales lorsqu'on entreprend, d'inconnu, de risque, d'expérimentations, ces notions que l'on croyait pour toujours dissoutes dans un système démocratique fossilisé. Il est certes bien trop tôt pour préjuger des conquêtes réelles de cette éruption démocratique, il est inepte de céder à une quelconque fascination pour ce qui constitue en premier lieu une victoire pleine d'interrogations ; mais que des personnalités comme Nicolas Hulot, Jean-Paul Delevoye, Jean Viard, Cédric Villani, Catherine Barbaroux, Jean-Michel Blanquer ou encore Muriel Pénicaud, mais aussi que des centaines de "simples" citoyens aient fait le choix de s'engager au service de cette révolution et pour cela d'être des résistants à des dogmes que l'on croyait éternels, autorise l'espoir.

En lutte contre la désespérance

Et de l'espoir en la capacité citoyenne de réagir, de se redresser, il en faut. Y compris pour regarder autour de nous, et notamment outre-Atlantique, sans être désespéré. Mais là-bas aussi, la formidable riposte des maires, des campus universitaires, des réseaux citoyens, même des entreprises, à l'absolue folie de Donald Trump, rassérène. Cette riposte avait débuté pour faire barrage à la chasse aux émigrés, elle connait une dimension inédite au moment où le président américain déserte l'Accord de Paris.

Partout, en définitive, y compris en Europe que gangrènent populistes, xénophobes et sécessionnistes, se développent une insoumission, une résistance politique, une résistance non partisane, une résistance qui quête l'accomplissement de soi dans la considération de l'autre, une résistance qui veut autant respecter l'avenir que profiter du présent, une résistance pour que la reconnaissance de la singularité triomphe des doctrines de l'uniformité et de la globalité, une résistance au cynisme, à l'immédiateté, à la cupidité que fait prospérer un capitalisme lui-même en besoin d'intégrité et même, osons le mot : d'éthique. En définitive, une résistance qui admet que l'intérêt personnel ne se concrétise que dans l'intérêt général, une résistance qui comprend que sans humanité au fond de soi, l'humanité de la planète n'a pas de perspective. Or à quoi ces résistants font-ils particulièrement honneur ?

Eux aussi bien sûr au verbe entreprendre. Ce verbe tel que les quinze membres du jury d'Acteurs de l'économie l'ont modelé et poli au fil des ans, tel que, surtout, la centaine de lauréats le célèbre depuis onze ans. Un verbe qui, dans leur bouche et surtout dans leurs actes, devient un bien précieux, parce qu'il fait éclater au grand jour des trésors : ceux de la création et du partage, du risque et de l'utilité, de l'exigence et de l'épanouissement, du courage et de l'abnégation. Et en premier lieu du sens. Ainsi honorée, l'action d'entreprendre devient une nourriture d'humanité. Et ce que la jeunesse notamment, qui entreprend partout : en entreprise, en politique, dans les associations, livre comme message est bien celui d'une résistance heureuse...

De l'aventure...

Chaque lauréat révélé ce 14 juin a coloré sa conscience, s'est construit physiquement, a irrigué, là aussi osons le mot : son âme, de ce substrat entrepreneurial si singulier qui enrichit son capital d'humanité. Capital d'humanité : quelle horreur, cet oxymore en rappelle un autre, le tout aussi repoussant capital humain. Et pourtant, associer ces termes correspond à une impérieuse nécessité : travailler à composer avec le modèle capitaliste, à tirer profit de ses opportunités tout en jugulant ses poisons. Finalement à restaurer le sens que ses géniteurs lui conférèrent.

Cette conciliation des extrêmes, le lauréat du Grand Prix l'incarne presque idéalement. Jean-Marc Borello a fondé la plus grande structure européenne d'économie sociale et solidaire, le groupe SOS, qui emploie 16 000 salariés et tutoie le milliard d'euros de chiffre d'affaires. La dénomination de l'entreprise dit tout : venir en aide aux vulnérables, les escorter dans une reconstruction résiliente, faire la démonstration qu'ils ont leur place, toute leur place dans la société, n'est pas, n'est plus une œuvre philanthropique ; c'est une aventure entrepreneuriale. Son témoignage est la démonstration qu'entreprendre avec sens et utilité altruistes se conjugue avec la réussite économique.

... à l'expédition entrepreneuriales

Quant à Bartabas, chaque spectateur a pu "entrer en relation" avec lui, c'est-à-dire voir, entendre, recevoir une personnalité hors du commun, une humanité hors du commun, plonger non pas dans une aventure, mais véritablement dans une expédition entrepreneuriale, qui mêle la création artistique, l'épanouissement humain, la générosité affective, l'explosion émotionnelle dans ce qu'ils ont de plus lumineux, de plus fragile aussi. De plus noble. Lui et Jean-Marc Borello sont aussi des insoumis, ils sont aussi des résistants, mais des résistants qui libèrent la résistance de ses seuls attributs défensifs, qui propulsent la résistance dans une perspective vertueuse, innovante, une perspective de Progrès. Progrès avec un P majuscule, comme y travaille le philosophe Etienne Klein.

On est ce que l'on entreprend, c'est-à-dire que l'on est ce que chacun à son niveau et selon ses capacités, on décide de créer, d'oser, de dépasser, de diffuser et d'humaniser. A l'aune de la diversité du palmarès, de la formidable "leçon entrepreneuriale" que président et lauréats ont offerte, chaque spectateur est certainement rentré chez lui gonflé à bloc, déterminé à être un peu plus encore, un peu mieux encore, entrepreneur de sa vie et donc co-entrepreneur de celle de tous les autres, ou plutôt de celle de chaque autre.

Ah, chaque autre...

Lorsqu'on voit et on entend ces lauréats, et c'est d'ailleurs ce qui a dicté le choix du jury, on voit en premier lieu des mains ouvertes aux autres, à chaque autre, on entend en premier lieu l'expression d'une conscience et d'une préoccupation qui considèrent et reconnaissent cet autre, y compris dans ce qu'il va apporter à l'œuvre entrepreneuriale nécessairement, indiscutablement collective. Ce qu'illustre si puissamment la raison d'être d'entrepreneur ainsi confiée par Bartabas : "Voir fleurir les gens, voir des personnalités se dévoiler, éclore, dépasser le maître." Oui, lorsqu'il est à ce point honoré, et bien le verbe entreprendre devient visible et audible. Il devient exemple. Et il couronne l'un des plus beaux mots de la langue française : singularité.

A ce propos, partageons ces quelques phrases extraites d'un long dialogue à découvrir dans notre numéro en kiosques le 28 juin : "L'inhumanité infligée à toute autre détruit l'humanité en moi. Cette règle, que je ressens au plus profond de moi, résulte d'une double et indissociable conscience : je suis l'autre, l'autre est moi. Pour cette raison, tout Homme est en obligation de responsabilité et en obligation de sens, puisqu'il est ce qu'il initie, construit, ose, essaime. Et donc puisqu'il est en conscience du principe de singularité, fondateur de toute civilisation. Conscience de la singularité de soi, et donc de la singularité de chacun de ceux qui nous ont précédés, qui sont nos contemporains, ou qui nous succéderont."

« Nous sommes ce que nous faisons »

La conscience de cette singularité est déterminante poursuit l'intéressé, pour qui veut participer à modeler non seulement une actualité, son actualité, mais aussi un avenir, qui dépassent sa finitude et embelliront l'actualité puis l'avenir de chaque autre dans vingt ou cent ans. Et de conclure que cette conscience de la réciprocité elle-même constitutive de la conscience de l'identité conditionne le degré de conscience de la singularité. « Nous sommes ce que nous faisons », estime-t-il. Cet interlocuteur est le sociologue et diplomate suisse Jean Ziegler. Cet infatigable défenseur des droits de l'homme est un anticapitaliste radical, même doctrinaire ; et pourtant, peut-être même malgré lui d'ailleurs, il démontre par ces si belles paroles qu'entreprendre est bien le levier de tous les dépassements, y compris idéologiques. Le levier de tous les possibles. Ce verbe est donc bien celui qui a rassemblé les 350 spectateurs puis les 220 convives réunis par le Prix Acteurs de l'économie.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 15/06/2017 à 15:39 :
"En France, l'avènement d'Emmanuel Macron constitue un souffle incontestable."

Trop c'est trop, dommage.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :