Une inhumaine accélération

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(Crédits : DR)
Ce qui devait nous libérer du temps, nous engage en fait dans une course sans victoire possible. Pour Olivier Abel, professeur de philosophie éthique à l’Université protestante de Montpellier, l’universalité de la communication nous entraîne désormais vers la création d’une "chose" qui laisse sur le bord de la route une partie de l’humanité.

Puis-je raconter une fable noire, discutable, mais qui nous donne à penser ? J'ai longtemps cru que c'était moi. Puis j'ai compris que dans tous les milieux, dans tous les métiers, se rencontrent des sujets à la limite de la surcharge, incapables de soutenir à eux seuls autant de connexions. Nous sommes comme ces joueurs placés dans un jeu virtuel où, ayant réussi à renvoyer correctement une balle, on vous en envoie trois, huit, quinze : on se fend en quatre, on y arrive, on s'améliore, mais soudain, non, ce n'est vraiment pas possible, on craque, on ne peut plus. Nous  ne parvenons plus à comprendre ce qui nous arrive, ni à sentir ce que nous faisons. C'est ainsi que nos contemporains "disjonctent" de temps en temps, un par un, sans parvenir à ralentir, ni s'arrêter tranquillement ensemble.

Une émancipation trompeuse

Cela s'est passé doucement. Nous avons déployé la liberté de choisir nos combinaisons, nos conditions. Puis nous avons compris que cette "émancipation" déterminait une augmentation de la responsabilité. Et nous avons célébré l'avènement de l'individu responsable, capable de s'impliquer en même temps dans plusieurs « projets », de se plier simultanément de lui-même au plaisir et à l'excellence de plusieurs règles.

Mais alors nous avons compris que cette liberté pouvait être angoissante, et que cette responsabilité épuisante. C'est bien là quelque chose comme le rythme intime de notre découragement général.

Un processus inhumain

Or, je pense désormais que ce qui nous arrive est plus grave que cela. Car le découragement est simplement humain, et il fait partie du courage. Ici nous avons affaire, nous le sentons physiquement, à quelque chose qui est probablement inhumain. Le processus d'ouverture généralisée des communications entre toutes les entités capables de recevoir et d'émettre, personnes, institutions, médias, musées, bibliothèques, laboratoires, entreprises, administrations, etc., à l'échelle de la planète entière, ne peut plus prétendre promouvoir l'humanisme, la gentillesse de l'échange, ni la communication ouverte et sans entrave.

Un remodelage de notre société

C'est un processus communicationnel d'essence technologique et connectique, qui est en train de prendre son "Développement" (c'est le nom que l'on donne à la chose) tout seul et de manière autonome. C'est un processus qui a commencé à pousser au détriment de la vie, pour libérer peu à peu sa propre complexification : sa faculté d'intégrer et d'obliger un maximum d'éléments de l'environnement. C'est un processus inhumain, qui a déjà commencé à abandonner, comme inutile, une partie de l'humanité (le quart monde de la misère, partout), et une partie de nos corps (remodelage des sexes et de la génération, télécommunications et techniques d'identification implantées, etc.). Ce processus "manage" peu à peu la forme de nos sociétés et de nos existences, pour préparer ceux d'entre nous qui pourront encore lui servir à quitter une condition terrestre d'avance condamnée.

Au nom de quoi ?

D'où notre inquiétude : pour qui, pour quoi travaillons nous, nous agitons-nous, nous forçons nous ainsi ? On croit parfois identifier le tyran, le coupable de cette mortelle pression. Ce peut-être le marché, l'argent, l'audimat, l'État, Dieu, un patron, un conjoint, le futur, le passé, que sais-je ? On rompt avec lui, on le jette le plus loin possible. Et rien n'a vraiment changé. Nous sommes tous subjugués par ce joueur de flûte qui nous entraîne où nous ne savons pas.

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