Bonheur et travail, une ambiguïté moderne

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Associer les termes "bonheur" et "travail" ne constitue pas seulement un paradoxe ; cela revient à assumer une des ambiguïtés majeures de la condition contemporaine. Par Thierry Ménissier, Professeur de philosophie - IAE de Grenoble et équipe de recherches "Philosophie, Pratiques & Langages", Université Grenoble Alpes -, en amont de la conférence du vendredi 22 janvier, programmée par l'IAE Lyon et Acteurs de l'économie-La Tribune. Vous aussi, participez au débat. Soumettez vos questions en commentaires.

Sous la forme que nous connaissons depuis l'essor de la modernité, le travail regroupe presque toutes les contraintes matérielles et sociales que l'on peut imaginer, domination comprise. Malgré cela, il a été conçu par les fondateurs intellectuels de notre mode de vie comme ce qui permet la réalisation de l'humain dans son existence sociale et matérielle - car c'est bien ce qu'affirme la triple autorité d'Adam Smith, de Karl Marx et de Max Weber.

Le geste de ces fondateurs a consisté à nouer indissociablement le travail et la vie des hommes en privilégiant, contre la tradition de la philosophie ancienne, la "vie active" sur la "vie contemplative" (pour reprendre les termes employés par Hannah Arendt).

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Être moderne, c'était donc assumer pleinement le rapport entre bonheur et travail, en le considérant tant bien que mal comme structurant. Et c'était possible moyennant la force de la croyance envers le progrès du savoir, le développement industriel et la croissance économique, la conscience politique et l'émancipation sociale.

Ce qui était perdu du côté de l'idéal antique du "bonheur du sage" (qui a toujours été réservé à une élite, quoique non sociale) était en quelque sorte gagné du côté de la satisfaction matérielle et de la tranquillité spirituelle de populations entières. Pour la modernité, et cela dans le cadre d'une vraie construction civilisationnelle, la résolution de la tension entre bonheur et travail passait par l'intégration sociale et par la réalisation d'utopies concrètes.

Réinventer un projet politique pour l'entreprise

Aujourd'hui, en un sens ces utopies se sont réalisées, bien que l'intégration sociale soit loin d'être complète ; les métiers et les emplois se redéfinissent sans cesse sous l'effet de la globalisation et de l'innovation ; et les articles de foi de la modernité ont beaucoup perdu de leur force de persuasion, tandis que l'emploi salarié demeure un des supports fondamentaux, pour tout un chacun, de la satisfaction et de la tranquillité.

Alors que vaut aujourd'hui l'association entre travail et bonheur ? S'il n'est plus une "vocation » (Weber), le travail conserve-t-il son sens ? Quel ordre de faits est amené à compenser la crise de valeurs traversée par le modèle moderne et occidental et à remplacer le travail : la consommation, la religion ?

On peut également faire l'hypothèse que les nouvelles conditions de la production et des services renouvellent en partie la manière moderne d'aborder les relations entre travail et satisfaction/tranquillité. Mais il convient de faire preuve d'imagination et d'inventivité, tant sur le plan des dispositifs sociaux et politiques que dans l'art de manager les équipes. En dialogue avec les pratiques de terrain et l'émergence des technologies innovantes, il apparaît également nécessaire de réinventer un projet politique pour l'entreprise.

Vous aussi, participez au débat. Soumettez vos questions en commentaires.

Elles seront abordées lors de la conférence "Bonheur et travail : duel ou duo ?" programmée le vendredi 22 janvier par l'IAE Lyon et Acteurs de l'économie-La Tribune, dans le cadre du cycle "Philosophie & Management".

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