Qui s'intéresse au suicide des cadres ?

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(Crédits : DR)
Les suicides liés au travail rappellent que le pouvoir dans l'entreprise, comme dans la société, ne peut pas se résumer à un management cruel et dogmatique. Le phénomène qui pousse des individus à en finir sur leur lieu de travail s'appelle bien totalitarisme. Par David Courpasson, professeur de sociologie à l'EMLYON.

Un matin de janvier 2015, des journalistes, des dessinateurs, des policiers, des anonymes, sont morts assassinés par des fanatiques. Juste avant ce carnage, sur une radio nationale, un romancier à succès évoquait la soumission au totalitarisme d'un régime islamique modéré dans une France de 2022. On célèbre en ce moment  l'issue de la tragédie totalitaire la plus incroyable de l'histoire. Simultanément, des élites diverses se sont réunies en Suisse pour discuter de l'état du monde...

Cruauté de certains managers

Ce drame, ce livre sur la violence, les manifestations sans précédent qui ont suivi dans la France entière, cette actualité, m'ont [curieusement] rappelé l'histoire de Jean, ingénieur de 52 ans dans une entreprise de production d'énergie, qui avait fait passer un message à des collègues une heure avant de se pendre dans son bureau, en 2009. Un collègue de Jean, syndicaliste, m'avait transmis ce mot de désespoir quelques jours plus tard :

« Mes amis, ne vous laissez pas faire, mais pour moi il est trop tard. Je me suis usé depuis des années à tenter de bien faire mon travail. Des hommes venus d'ailleurs sont venus me juger et m'ont déplacé, sans pitié, m'ont mis dans un espace confiné où je ne suis plus rien. C'en est trop, je dois partir, ce n'est pas de gaieté de cœur car le cœur me fend, mais il est trop tard. Soyez courageux, continuez si vous le pouvez à être honnêtement des ouvriers honnêtes. »

Jean n'a pas pu être sauvé à l'arrivée des pompiers. Son geste est resté anonyme et les hommages rendus sont restés sobres et tristes. Comme d'autres cadres, employés, ingénieurs, policiers, médecins, enseignants, et tant d'autres professionnels, qui ont décidé ces dernières années d'en finir, Jean était confronté à la dureté, voire à la cruauté de certains managers, ainsi qu'aux logiques comptables implacables de ces « hommes venus d'ailleurs ». Il en a fini comme des dizaines d'ouvriers licenciés dans les années 1970 lorsqu'il fallait fermer les portes des usines que Raymond Barre appelait des « canards boiteux », et renoncer alors à une vie de travail pour quelques milliers de francs ou la promesse d'un reclassement.

L'inégalité la plus forte de nos sociétés

Ces suicides rappellent que le pouvoir dans l'entreprise, comme dans la société, ne peut pas se résumer à des « hommes venus d'ailleurs », qui imposent des jugements dogmatiques sur le travail d'autres hommes. Trop souvent, ces hommes venus d'ailleurs balayent d'un revers de calculatrice ce qui ne semble pas coller à une matrice d'efficacité donnée. Ces mondes de travail ne se rencontrent pas. Pourtant ils se touchent : l'un a le droit de juger, de déplacer,  de déconsidérer ; l'autre, parfois, peut protester, se mettre en grève, ou disparaître comme Jean. Cette inégalité est la plus forte dans nos sociétés. Elle suggère qu'il n'y a pas de totalitarisme modéré, ni de lieu où le totalitarisme ne peut se développer. Il y a des hommes qui peuvent influer instantanément sur le destin d'autres hommes, et des hommes qui ne peuvent influer sur rien.

Jean a utilisé sa dernière parcelle d'autonomie en exerçant le pouvoir du faible, celui à qui il ne reste que la vie pour faire pencher la balance. Quelle chance avaient les « ouvriers » de Charlie Hebdo dans leur salle de rédaction face à leurs assassins ? Peut-être la même que Jean face au bulldozer managérial. Le parallèle pourra paraître forcé, mais l'est-il autant que cela ?

On ne sait pas grand-chose des chiffres sur les suicides liés au travail en France ; on les évalue à environ 500 par an selon des sources syndicales. Les Etats Unis semblent en savoir plus : par exemple + 28%  en 2008[1]. L'organisation mondiale de la santé avait aussi publié un rapport en 2006 montrant la croissance des suicides liés au travail en Europe, en Amérique du Nord et en Asie[2] ; une étude récente mentionne par ailleurs que 5% des personnes interrogées âgées de 40 à 59 ans déclarent avoir eu des idées suicidaires au cours des deux dernières semaines précédant l'enquête[3]... Et puis il y a les chiffres récents sur les suicides dans la police.

Un phénomène totalitaire

Le phénomène qui pousse des individus à en finir sur leur lieu de travail s'appelle bien totalitarisme. Au nom de principes dits communs, de croyances sur le bien-fondé de certains dogmes, des hommes jugent d'autres hommes, les déplacent, les brutalisent. Ils exercent une violence qu'ils pensent légitime, au nom du pouvoir managérial. Ce dernier, avec sa gestion micrométrique de la performance, la multiplication des prescriptions, des sanctions et des outils de surveillance, fait penser aux situations qui, selon Durkheim, conduiraient au « suicide fataliste » produit par un « excès de réglementation ». Le fatalisme atteint les individus « dont l'avenir est impitoyablement muré, dont les passions sont violemment comprimées par une discipline oppressive » ; il découle du « caractère inéluctable et inflexible de la règle sur laquelle on ne peut rien »[4].

Que des millions de salariés se soumettent aux diktats de la productivité, consument leur vie à la gagner, tournent en rond sur des tâches routinières, voire dégradantes, passent d'un contrat court à un autre contrat encore plus court, voient leur santé se détériorer, parfois sous le regard narquois de leur chef, s'adonnent à des drogues pour tenir le coup, pensent à en finir, tout ceci n'est pas souvent en première page des magazines de management ou de la presse quotidienne. Il y a bien d'autres choses à dire et commenter ; le suicide (surtout celui des cadres)  n'intéresse de toute façon pas grand monde. Pourtant c'est devenu un phénomène majeur du monde du travail. Pourtant, des milliers de Jean existent dans les entreprises et les organisations, et ils ne sont pas tous dépressifs.

Un bulldozer managérial

La forme contemporaine du pouvoir managérial en est largement responsable. Elle a développé des bataillons d'hommes venus d'un autre monde, celui de la finance, de la comptabilité, de la mesure et de la performativité, qui oppressent d'autres hommes parce qu'ils ne partagent pas les mêmes croyances sur ce qui fait une belle entreprise, ou une « belle œuvre ».  On ne cesse de proclamer que Taylor est mort, et avec lui, le management dit « à l'ancienne ». Il n'en est rien et qui a intérêt à ce qu'il en soit ainsi ? L'entreprise reste un lieu qui broie des vies, où des abus de pouvoirs subsistent, où les rapports sociaux sont souvent « pétrifiés » comme le disait Max Weber, et tous les discours convenus sur la responsabilité sociale, tous les observatoires du risque, tous les séminaires de Davos n'y changent hélas pas grand-chose.

A l'issue des obsèques de Jean, son ami syndicaliste m'a écrit un mot qui se passe de commentaires :

« Nous étions nombreux. Nous ne savions que dire. Nous n'avons rien dit. Nous n'avons pas su voir la détresse de notre collègue et si nous l'avions vue qu'aurions nous fait ? Ce n'est la faute de personne peut être ou notre faute à tous. Combien de Jean faudra-t-il pour que nos dirigeants respectent notre travail, nos efforts, notre sincérité ? Qu'ils arrêtent de nous voir comme des problèmes ? ».

[1] Source : www.cdc.gov/niosh

[2] OMS (2006) Preventing Suicide: a Resource at Work. 8.

[3] Riccardis (de) N. (2014) Profils et trajectoires des personnes présentant des idées suicidaires. Etudes et documents, DREES, n° 886.

[4] Emile Durkheim. Le suicide. P 311.

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