COP 23 : Bertrand Piccard "La conscience populaire n'empêchera pas le changement climatique, la loi oui"

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A l’occasion de la COP23, le copilote de Solar Impulse ausculte l'état du monde et livre ses solutions pour contrer le processus de réchauffement climatique.
A l’occasion de la COP23, le copilote de Solar Impulse ausculte l'état du monde et livre ses solutions pour contrer le processus de réchauffement climatique. (Crédits : Laurent Cerino / ADE)
En explorant les multiples facettes de son engagement pour la planète, l’initiateur de Solar Impulse - avec son équipier André Borschberg, il a accompli en 2016 le tour du monde en avion solaire -, Bertrand Piccard alerte sur les enjeux environnementaux auxquels l’Homme doit faire face s’il souhaite (sur)vivre sur Terre, militant pour instaurer un cadre légal obligeant les populations à s’investir pour la lutte contre le réchauffement climatique. Une réflexion engagée et passionnée à l'heure où s'est ouverte, ce lundi, à Bonn (Allemagne), la COP23, mais volontairement optimiste pour cet aventurier des temps modernes insatisfait permanent, qui bouscule les habitudes et relève les défis dits impossibles dans le seul optique de construire un monde meilleur.

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(Crédits : Jean Revillard / Rezo)

ACTEURS DE L'ECONOMIE - LA TRIBUNE. En explorant et en parcourant le monde, en ballon et en avion solaire, en rencontrant - à travers vos aventures - celui qui l'habite, le fait vivre, mais aussi le détruit indirectement ou sciemment, quel constat fait le médecin-psychiatre que vous êtes sur la manière dont l'être humain appréhende les enjeux climatiques et les évolutions de la planète ?

BERTRAND PICCARD. Au cours des cinquante dernières années, nous avons constaté un très fort décalage entre écologie et économie. D'un côté, les militants écologistes entendaient protéger l'environnement en proposant uniquement des sacrifices : moins de mobilité, de confort, de croissance, de consommation, etc. Mais l'être humain ne veut pas moins, il veut mieux. Et de l'autre, l'industrie qui offrait des salaires et une bonne qualité de vie, mais à un coût environnemental inacceptable. Pour recevoir des salaires et des avantages sociaux à court terme, nous avons accepté d'endommager la planète. Aucune de ces deux variantes ne peut fonctionner avec le temps, et le paradigme devait évoluer.

Depuis quelques années, des solutions deviennent disponibles pour concilier ces deux extrêmes que sont économie et écologie. Les technologies propres, les nouveaux procédés industriels plus efficients, les énergies renouvelables permettent aujourd'hui d'économiser l'énergie et les ressources naturelles, et de diminuer les émissions polluantes, de façon rentable, avec création d'emplois et développement économique à la clé. Nous pouvons ainsi obtenir une croissance propre bien meilleure qu'un statu quo sale. Réconcilier les extrêmes : là réside un espoir pour un monde meilleur. Défenseurs de la nature ou défenseurs de la croissance, nous devons parler un langage commun, ne plus nous défier, mais générer des solutions gagnant-gagnant.

"Il faut commencer en sachant que cela ne finira jamais." Cette phrase que vous avez employée au sujet du projet Solar Impulse peut-elle être appliquée à la protection de l'environnement ? Sommes-nous entrés dans une forme de spirale continue dont il est possible que nous ne sortions pas indemnes ?

Bien sûr que notre comportement et notre mode de vie engendrent déchets et pollution, d'autant plus que nous fonctionnons dans le court terme. Mais davantage que cela, ce sont nos vieilles technologies démodées qui détruisent l'environnement et gaspillent les assets sur lesquels fonctionne notre humanité. Nous épuisons les ressources naturelles, polluons l'air que nous respirons, l'eau que nous buvons, appauvrissons les océans et la biodiversité. Si la planète était une entreprise privée, cela ferait déjà longtemps que son CEO serait jugé et condamné pour maquillage des comptes - ce dernier faisant croire que la croissance est réelle alors qu'elle se fait à crédit. Elle ne crée pas de valeurs, mais en détruit.

Nos sociétés doivent changer, évoluer, se transformer et ne peuvent plus refuser de nouvelles pratiques. Dans le même temps, il est impensable d'interdire aux populations de bouger, de manger et de consommer. Nous ne pouvons plus mettre en opposition les besoins à court terme de notre société et les besoins à long terme de la planète. D'où l'importance, et je le répéterai plusieurs fois, d'avoir recours aux technologies propres et modernes qui protègent l'environnement tout en créant emplois et croissance économique.

Vous prônez l'écologie humaniste que vous avez rebaptisée "éco-maniste" ou "éco-manité" soit une juxtaposition entre l'écologie et l'économie avec une dose d'humanité. Quel regard portez-vous sur les défenseurs d'une écologie traditionnelle qui semblent éloignés des notions de rentabilité économique dès qu'il s'agit d'environnement ? Et de l'autre, sur les industriels qui restent campés sur des positions plus libérales qu'écologiques ?

Les écologistes ne voient qu'une partie du problème, et la société de consommation, industrielle et financière n'en voit qu'une autre. L'intersection des deux cercles est nécessaire pour que cela fonctionne. Et celle-ci signifie parler d'écologie de manière économique, et parler d'économie de manière écologique. On peut être aujourd'hui logique autant qu'écologique. En remplaçant par exemple tous les vieux systèmes polluants inefficients par des systèmes modernes comme des moteurs électriques, ampoules Led, pompes à chaleur, isolations de bâtiments, nouveaux processus industriels, smart grids, etc.

Si nous y parvenons, un formidable marché s'ouvre à nous, et avec lui l'assurance de réduire le chômage, d'enregistrer de la croissance. Je caricature un peu leur position, mais le discours rigoriste des écologistes prônant la protection des petites fleurs et militant pour que les humains vivent dans une réserve naturelle, ne voyagent plus et ne consomment plus, est totalement contre-productif. Ils nient les réalités économiques, sociétales et même environnementales. Car l'Homme n'est pas séparé de la nature dont il doit prendre soin ; il fait partie intégrante de celle-ci et se fait du mal à lui-même et à sa qualité de vie chaque fois qu'il l'endommage. C'est lui-même qu'il met en péril. Il faut donc comprendre qu'il doit protéger l'environnement pour lui. La nature survivra à tous les cataclysmes, l'Homme pas...

"Réaliser l'impossible prend du temps", dites-vous. Avec l'Accord de Paris sur le climat, l'application de mesures concrètes sur le plan local comme au niveau mondial est en marche. Cependant, ces démarches demeurent encore mineures, longues, chaotiques et généralement résultent de l'initiative de projets privés ou citoyens. Par quelle action convaincre et faire prendre conscience à l'ensemble des populations des enjeux de la lutte contre le réchauffement climatique ? Quels sont les facteurs qui freinent une large diffusion des solutions émergentes ?

Cela m'amuse toujours d'entendre les hommes politiques promouvoir l'innovation, car ils sous-entendent que nous ne disposons pas aujourd'hui des solutions pertinentes et qu'il faut encore attendre avant d'agir. Et repousser le problème plus loin... La prise de conscience du changement climatique, de la pollution et des problèmes environnementaux par les populations est réelle, mais ne suffit pas. L'être humain n'envisage pas de faire des sacrifices. Il est illusoire de lui demander de changer ses habitudes sous prétexte que la planète est en péril. Tout comme de lui faire payer des fortunes pour la protection de l'environnement. Pour se rendre au travail, les personnes n'abandonneront pas leur voiture pour un vélo, sauf si elles aiment pédaler. Ce n'est pas la conscience populaire qui changera le monde.

Je reste persuadé que seul un cadre légal y parviendra, pour empêcher le gaspillage d'énergies, de matières premières, et la diffusion de CO2 dans l'atmosphère. Ce n'est que comme cela que les innovations sortiront des laboratoires et des startups pour arriver enfin sur le marché. Je me souviens, autrefois, dans mon village de vacances, au cœur des Alpes vaudoises, tous les habitants déversaient une ou deux fois par semaine leurs sacs-poubelle dans une petite vallée où coulait une rivière. Les déchets brûlaient en dégageant une fumée pestilentielle. Si cette pratique a disparu, c'est qu'elle a été interdite. Sinon, ces villageois continueraient alors même qu'ils aiment leur montagne. La loi a donc permis de faire évoluer les mentalités et, de facto, de développer toute une industrie de ramassage, de gestion et de recyclage des déchets. Il existe un cadre légal pour la santé, l'hygiène, les impôts, l'éducation, l'armée... Mais aujourd'hui, chacun a encore le droit de rejeter autant de CO2 qu'il le souhaite dans l'atmosphère. De pêcher autant de poissons qu'il veut et d'épuiser les cycles de reproduction, ou encore de brûler du pétrole à volonté. Une situation ubuesque tant environnementale qu'économique. Il est très intéressant de constater que dans les pays où existe une taxe carbone élevée, les industriels y trouvent leur compte, car cela les oblige à être plus compétitifs, plus efficients et donc plus rentables. Les États doivent légiférer, sans quoi l'être humain ne changera rien à ses pratiques. "Pourquoi ferais-je, moi, un sacrifice ?", continuera-t-il à se demander.

Dans les pays développés, ce constat peut s'entendre, mais qu'en est-il dans les zones plus pauvres de la planète comme en Afrique ou en Asie du Sud-Est lorsque la première préoccupation des populations demeure la subsistance ? Comment les convaincre d'utiliser des technologies efficientes ?

La plupart des pays pauvres n'occultent pas les problèmes environnementaux, mais ils s'appauvrissent encore plus chaque année en achetant des carburants fossiles à l'étranger, alors que l'énergie renouvelable chez eux créerait des emplois, des profits et de la richesse. Il est important pour l'Afrique de comprendre que les investissements dans le solaire, l'éolien, la biomasse sont devenus rentables. Mais il faut aussi un système politique stable, non corrompu et prédictible. Ce qui n'est pas toujours le cas. Sans cela, ces pays resteront extrêmement pauvres et fragiles. Des régions entières sont déboisées pour du bois de chauffage et de cuisine, les rivières sont asséchées, les nappes phréatiques polluées. Bien des solutions pourraient les sortir de cette misère.

Notre rôle est donc de les aider. Malheureusement, l'aide au développement consiste souvent à prendre l'argent des pauvres dans les pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres ! Apporter des solutions rentables ne doit en aucun cas se résumer à employer des pratiques néocoloniales, mais avant tout à établir un partenariat en vue de stabiliser les populations et leur permettre de créer de la richesse. De même, il serait plus avisé de penser au coût occasionné par les vagues d'immigrants africains qui débarquent sur le continent européen, en privilégiant l'aide aux populations africaines pour qu'elles s'épanouissent dans leur pays en créant des infrastructures et de la richesse. Les États préfèrent dépenser des milliards d'euros pour mettre des emplâtres sur des jambes de bois plutôt qu'agir de manière préventive.

Longtemps considérée comme le plus grand pollueur de la planète, la Chine a pris conscience par la force des choses des enjeux environnementaux puisqu'elle dépense des milliards d'euros pour la santé de ses citoyens qui développent des maladies liées à la pollution. Mais pour vous, l'empire du Milieu n'est pas seul concerné, cette responsabilité serait aussi celle des pays développés.

La Chine réalise qu'elle est en train de payer des milliards d'euros pour la santé publique à cause d'une trop forte pollution, devenue hors de contrôle. Chaque année, des cancers du poumon, de l'asthme et d'autres maladies respiratoires sont détectés sur des millions d'habitants. Vivre et respirer dans une ville chinoise équivaut à fumer quatre ou cinq paquets de cigarettes par jour. Ce qui a poussé les autorités chinoises à devenir très actives en matière d'énergies renouvelables et de technologies propres. Ils viennent de très loin, mais avancent vite. De plus, la faute n'incombe pas uniquement à la Chine. Elle nous revient aussi. Nous délocalisons une partie de notre production industrielle en Chine, y augmentons les émissions de CO2, et nous glorifions par ailleurs de devenir plus propres chez nous !

Donald Trump a prouvé que l'homme pouvait toujours et continuellement nier les effets du réchauffement climatique. Face à cette position du président de la plus puissante nation du monde, mais également de l'ensemble de la communauté des climatosceptiques, est-il encore possible de pouvoir les convaincre ?

Les États-Unis avaient besoin d'un signal politique fort pour montrer qu'ils sont au-dessus du reste du monde, au-dessus des accords internationaux. Un signal pour montrer qu'ils sont les seuls maîtres de leur destin, que les autres pays n'ont rien à leur imposer. Un signal populiste, mais politique. Pour autant, cela ne veut pas dire que les énergies renouvelables et l'efficience énergétique ne vont pas se développer aux États-Unis puisqu'il s'agit de la seule manière de pouvoir gagner en rentabilité. D'ailleurs, nombre d'industries et d'États américains ont déclaré que ce revirement ne changerait rien pour eux.

Bertrand Piccard

(Crédits : Laurent Cerino / ADE)

Quand vous parlez de vos aventures ou de celles de votre grand-père qui a été le premier à voler dans la stratosphère et de votre père qui a plongé dans la fosse des Mariannes, vous faites souvent référence à "l'esprit pionnier". Cet esprit est-il une forme d'insoumission à l'ordre établi ?

Je ne sais pas si nous sommes des insoumis. Mon grand-père, mon père et moi sommes en tout cas des insatisfaits. Dans ma famille, nous ne nous contentons pas du statu quo. Nous n'étions pas satisfaits de ce que la technologie offrait, de ce que le monde offrait. Au début de l'aviation civile, les avions, contraints par le manque d'oxygène en altitude, étaient obligés de voler bas, dans la couche de mauvais temps. Ce n'était pas fiable et, comme l'air y est plus dense, cela demandait une consommation de carburant plus importante. Mon grand-père pensait que nous pouvions faire autrement en volant dans la stratosphère, voler plus vite et consommer moins.

Pour mon père, c'est exactement la même chose. Les gouvernements de l'époque avaient le projet d'enfouir des déchets nucléaires dans les profondeurs marines. Il a donc plongé dans la fosse des Mariannes - à 11 000 mètres sous le niveau de la mer - pour prouver qu'il y avait de la vie. Depuis qu'il y a observé un poisson, des lois internationales ont été votées pour empêcher la submersion de déchets dans les fosses marines. J'ai toujours eu cet exemple de l'exploration scientifique au service de l'environnement.

Et qu'en est-il pour vous ? L'insatisfaction est-elle celle qui vous guide quotidiennement ?

Totalement. Je ne suis absolument pas satisfait de la manière dont on apprend à penser. Nous devons remettre en question les habitudes, ce que nous avons appris et nous ouvrir à la nouveauté. C'est cela, l'esprit pionnier. Lorsque nous portons un regard honnête sur nos plus profondes croyances et que nous suscitons la réflexion : "Comment pourrais-je faire autrement ?", à cet instant, nous créons. En particulier, lorsque nous observons la manière dont nous pouvons sortir des paradigmes établis.

Prenons cet exemple : mon arrière-grand-père a installé le premier téléphone de Suisse à la fin du XIXe siècle. À cette époque, personne n'y croyait. Pourquoi ? Il est très important de comprendre la raison qui conduit à dire que quelque chose n'a pas d'avenir. En général, cela s'explique par le fait que l'on projette dans le futur le paradigme en cours. Celui de l'époque laissait croire qu'il fallait tirer un câble entre chaque maison du monde : il aurait fallu des milliards de lignes. Le changement de paradigme qui a permis le développement du téléphone a été celui de la centrale téléphonique. L'inventeur du téléphone n'a pas révolutionné les télécommunications. C'est l'inventeur du principe de "hub" qui l'a fait.

Pour Solar Impulse, nous avons connu la même situation. Les géants de l'aviation nous ont dit qu'il serait impossible de construire un avion aussi grand et léger. Nous avons donc changé de matériau, pour prendre de la fibre de carbone et fait construire l'avion dans un chantier naval. Puis, ils nous ont affirmé que nous n'arriverions jamais à produire assez d'énergie avec le soleil. Nous avons donc réfléchi en termes d'économie d'énergie et non de production, et construit l'avion le plus efficient jamais réalisé. Maintenant que nous avons réussi, tous les constructeurs aéronautiques travaillent sur des programmes d'avions électriques. Le paradigme a été cassé. Si nous sommes satisfaits de ce que nous possédons, il n'est pas possible d'être un pionnier ou un explorateur. "Pourquoi gravir l'Everest quand on peut aller sur le Jura ?" Tenir cette réflexion, c'est faire preuve d'un état d'esprit qui se rétrécit, petit ou même mesquin, qui nous empêche de reconnaître que la vie nous est offerte pour explorer, se développer, partager, évoluer, améliorer. Je crois beaucoup en l'évolution de l'être humain. Et quand j'observe l'actuel niveau de pauvreté, d'éducation, des droits humains, de gouvernance, je suis profondément insatisfait. Comment pouvons-nous accepter un monde dans lequel tant de choses fonctionnent mal ?

Au cours de vos aventures, cette insatisfaction se serait avérée vaine sans une volonté d'acier. La volonté suffit-elle à réaliser ce qui semblait impossible ?

Elle ne peut être l'unique ancrage. Il faut aussi de la curiosité et de la remise en question. Trouver de nouvelles méthodes pour réussir là où les autres ont échoué. La persévérance se révèle aussi essentielle car nous devons affronter tant d'obstacles pour réaliser ce type de projet. Il ne suffit pas de se lever le matin en disant "je veux faire le tour du monde en avion solaire" pour y parvenir. Il faut savoir franchir toutes les étapes qui permettent d'arriver à son but. Tout en ajoutant une dose de réalisme. Un explorateur ou un pionnier n'est pas un rêveur. Ceux qui rêvent de leurs projets, mais qui n'ont encore rien fait, sont nombreux ! Il ne suffit pas de rêver ses aventures, il faut les construire.

On a l'impression que tout a déjà été accompli, qu'il n'y a plus de défis à relever. Dans le livre Objectif Soleil (éditions Stock) que vous avez coécrit avec André Borschberg, vous dites : "Une crise que l'on accepte est une aventure, une aventure que l'on refuse est une crise." Qu'est-ce qui selon vous rend une aventure exceptionnelle ?

La dimension exceptionnelle peut prendre différents visages. Il y a quelque chose d'exceptionnel à faire ce que l'on ne pensait pas être capable d'atteindre. Pour certaines familles africaines, l'aventure est exceptionnelle lorsque leurs enfants, parce qu'ils ont pu aller à l'école, sont devenus médecins ou professeurs. Kofi Annan, originaire du Ghana, a ainsi réussi à occuper le poste de secrétaire général de l'ONU. Il s'agit d'une aventure exceptionnelle. Pour d'autres, elle relèverait de la réalisation d'un exploit spectaculaire : gravir l'Everest alors que l'on est handicapé. Pour moi, c'était Solar Impulse. Une aventure dont on m'avait dit qu'elle était impossible à mener. Chacun met son "exceptionnel" là où ça le touche.

On retient la notion de défi dans ce que vous dites...

Un défi contre l'immobilisme, certainement. Dans le monde de l'entreprise, des gens relèvent le même genre de défis. Isabelle Kocher, patronne d'Engie* est en train de désengager son groupe des énergies fossiles pour investir uniquement dans le renouvelable. C'est exceptionnel. Dans dix ou quinze ans tout le monde le fera, mais aujourd'hui, Engie fait œuvre de pionnier. Air Liquide* s'inscrit dans la même démarche. La société investit largement dans l'utilisation de l'hydrogène pour la mobilité, et a installé des taxis Hyundai à Paris qui fonctionnent avec cette technologie. L'aventure exceptionnelle devrait motiver et mobiliser tout le monde. Celle qui montre un exemple que les autres peuvent suivre. Néanmoins, des poches de résistance subsistent. Croire aux énergies fossiles, c'est courir à une perte incommensurable. Comme Kodak avec la photo digitale.

Bertrand Piccard Solar Impulse

(Crédits : Laurent Cerino / ADE)

Pendant les missions, votre associé André Borschberg et vous avez dû relever des défis physiques durs, parfois au péril de vos vies. Sans échappatoire possible, la prise de risque était concrète. Psychologiquement, quel impact cela a-t-il eu dans vos vies ?

Pour moi, la prise de risque date d'avant Solar Impulse ou Breitling Orbiter. À 15 ans, j'avais peur de monter dans un arbre. J'avais le vertige. Mais en voyant voler un deltaplane, j'ai eu la volonté de me soigner. J'ai toujours pensé que je pouvais faire beaucoup mieux que ce que je faisais. Trop inhibé, trop timoré à l'adolescence, c'est avec le deltaplane que j'ai appris à gérer les risques. En augmentant ma propre conscience dans l'instant présent. Le vol acrobatique n'a fait que me préparer pour gérer les risques de la vie. La réalisation de ces tours du monde en est donc un peu la conséquence.

Cependant, avec Solar Impulse, nous n'avons pas vécu l'enfer pendant les vols comme peuvent le supposer certains, imaginant que nous étions deux pilotes d'une bravoure fantastique, faisant preuve d'un sens du sacrifice incroyable parce que nous crevions de chaud, de faim, de peur... mais pas du tout ! Ces instants à bord furent les meilleurs moments de ce projet. Le reste du temps n'était que "galère" : trouver les financements, la technologie, manager une équipe, etc. là réside la persévérance. Les problèmes étaient quotidiens. Donc, lorsque nous mettions les moteurs, et partions sans bruit et sans pollution pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, c'était le paradis !

André Borschberg vous reprochait cette vision qui pourrait faire croire que les vols étaient faciles, et qui amoindrit la performance du pilote...

André est pilote de chasse et donc n'aimait pas que je parle des vols comme un explorateur. Pourtant, là-haut, on accomplit un rêve. Un rêve qui m'a porté pendant toutes les années de ce projet, car nous allions le partager avec d'autres, en lien direct, depuis le cockpit, avec le public, les médias, des dirigeants politiques du monde entier, etc. C'était mon unique but et c'est là que je me suis le plus épanoui.

Issu d'une famille de pionniers, votre quête de nouveaux défis est-elle un moyen de vous prouver quelque chose ?

Ce fut le cas au début. Je n'ai pas eu de pression familiale, mais plutôt venant de l'extérieur. Des gens me demandaient ce que je faisais en médecine plutôt que d'imaginer des sous-marins ou des ballons stratosphériques. En fait, c'est parce que j'ai créé ma propre voie - comme médecin-psychiatre - que j'ai pu mettre ma touche personnelle dans l'histoire familiale. En tant que médecin, je peux utiliser le succès de Solar Impulse de manière différente en lui donnant l'angle de l'amélioration de la qualité de vie. Les cleantechs sont la thérapie pour soigner le monde de son addiction aux énergies fossiles !

À Dallas, vous aviez fait bénir par un chamane le vol transaméricain de Solar Impulse 1. Que représente ce geste ? Cette aventure et le dépassement de soi qu'elle implique relèvent-ils aussi d'un aspect spirituel ?

Il devrait y avoir de la spiritualité dans tout ce que l'on entreprend : d'une réunion de famille aux décollages de Solar Impulse. Notre société est trop axée sur le religieux au détriment du spirituel. La religion donne des dogmes : elle dit comment croire. Par conséquent, elle dresse les gens les uns contre les autres. La spiritualité requiert autre chose. Elle permet une ouverture à l'inconnu, de poser des questions avec humilité. Car c'est l'acte de poser la question, et non la réponse toute faite, qui est un acte de libération. Finalement, la spiritualité est très proche de l'état d'esprit de l'explorateur. Moi-même, j'essaye de comprendre différents mouvements spirituels pour mieux appréhender le monde actuel. Notamment, en étudiant le taoïsme et le bouddhisme ; ces spiritualités permettent ainsi de créer des liens, de créer des ponts entre les différentes manières de penser. Si nous revenions à une notion de spiritualité plutôt que de religion, nous pourrions donner plus de sens à ce que l'on accomplit comme être humain dans notre société.

Bertrand Piccard et André Borschberg

Bertrand Piccard et André Borschberg. (Crédits : Jean Revillard / Rezo)

L'aventure Solar Impulse, comme celle de Breitling Orbiter, est aussi une histoire d'amitié. Pourtant, la participation d'André Borschberg aux missions n'était pas, à l'origine, prévue. Vous avez même craint qu'il ne vous vole votre projet. Fort de cette expérience, quelle définition donneriez-vous du sentiment d'amitié ?

L'amitié n'est pas nécessairement une relation sans disputes. L'amitié permet de résoudre les différends à l'avantage des deux partenaires pour créer une relation gagnant-gagnant. Avoir un ami avec lequel on ne s'est jamais disputé m'interroge : "Est-ce vraiment un ami ?" Puisque, à la première dispute, on risque de se brouiller. La vie n'est pas une ligne droite, mais une succession d'imprévus et de situations difficiles. La force réside dans la manière de les surpasser.

Ces tensions entre vous auraient pu profiter à d'autres - au détriment du projet. Malgré vos différences de points de vue, de caractères, de visions stratégiques, comment êtes-vous parvenus à dépasser les rivalités et les querelles d'ego ?

J'ai appris que dans toute forme de rivalité, il ne faut pas vouloir être meilleur que l'autre, mais plutôt être meilleur que soi-même. Cela doit stimuler l'évolution. Au départ de Solar Impulse, cela m'énervait qu'André reprenne des pans entiers de mes conférences pour faire les siennes. Et puis finalement, j'ai compris que cela m'obligeait à évoluer, que je ne pouvais pas donner les mêmes conférences durant des années. Donc, quand il reprenait mes idées, j'en développais de nouvelles, alors que lui en utilisait des anciennes. Il ne fallait pas que je lutte pour l'empêcher de me copier, mais que je me stimule pour faire mieux.

Vous avez traversé de très nombreux pays du monde. L'amitié entre les peuples s'apparente d'une certaine manière à l'amitié entre deux individus. Quelle leçon géopolitique pourrait-on tirer de votre relation avec André Borschberg ?

Chacun doit être capable de comprendre la vision du monde de l'autre. Celle d'un Américain ne peut pas être la même que celle d'un Russe. Ce dernier voit la Russie au milieu de la carte, menacée d'un côté par la Chine et de l'autre par l'Occident. En revanche, si vous regardez l'Amérique sur une carte, vous ne voyez que celle-ci. Pour ses habitants, "le monde, c'est nous'. Les sanctions à l'encontre de la Russie me semblent donc dénuées de toute volonté de comprendre leur vision du monde et donc risquent de générer davantage de conflits et de guerres.

Si nous avions vu que l'avènement du communisme au Vietnam était une façon de lutter contre le colonialisme, nous n'aurions pas envoyé des soldats se faire tuer pendant vingt ans là-bas, mais aurions compris qu'il fallait aider ce peuple à devenir indépendant. Les politiciens font tellement d'erreurs géopolitiques.

Votre propos, loin de celui tenu par ceux qui dirigent le monde, relève davantage du bon sens et du pragmatisme que de la stratégie politicienne. Est-ce pour cette raison que vous ne pourriez pas faire de politique ?

Je ne peux pas faire de politique au sein de partis qui sont clivés entre la gauche et la droite. En revanche, j'en fais beaucoup à travers des interviews, des conférences et des livres. Depuis des années, je milite pour une politique qui prendrait ce qu'il y a de bon à gauche et ce qu'il y a de bon à droite. Aujourd'hui, si vous souhaitez soutenir des actions de solidarité et d'écologie, il faut voter à gauche. Et à droite, si vous voulez de la sécurité et de la responsabilité. Or, la société a besoin de ces quatre piliers. C'est imbécile de devoir choisir. On a besoin d'un environnement favorable pour ceux qui souhaitent entreprendre. Et de soutenir les autres, qui ne peuvent suivre le rythme. Pour bien fonctionner, le seul moyen est de tout intégrer. Emmanuel Macron est en train de tenter cela, ce qui est très innovant. Nous sortons enfin d'un clivage sclérosé.

Refusant les sollicitations de plusieurs anciens présidents de la République, le militant écologiste Nicolas Hulot a toutefois accepté de faire partie du gouvernement d'Emmanuel Macron pour occuper le poste de ministre de l'Environnement, séduit justement par la fin du clivage gauche/droite. Demain, si une opportunité s'offrait à vous, pourriez-vous l'accepter en France comme en Suisse ?

Avoir un gouvernement avec une majorité et une opposition qui ne seraient pas constructives, se succédant au pouvoir pour détruire ce qui a été fait précédemment, ne m'intéresse pas. Le seul gouvernement dans lequel j'accepterais d'entrer aujourd'hui, c'est le gouvernement français. C'est le premier qui entreprend cette tentative de s'engager avec des personnes de sensibilités politiques et d'horizons différents. Mis à part la Suisse, qui fonctionne depuis toujours avec un gouvernement où sont représentés tous les partis importants. Tous m'ont demandé si je voulais les rejoindre. Cela veut bien dire que ma manière de m'exprimer permet à chacun de s'y reconnaître. Mais jamais je ne ferai l'erreur d'en intégrer un. Sinon tous les autres me considéreront comme une menace et lutteront contre mes idées, même s'ils y croient. C'est pourquoi j'ai décidé de faire de la politique à ma manière.

Bertrand Piccard Solar Impulse

(Crédits : Laurent Cerino / ADE)

L'optimisme a été le marqueur de vos différentes aventures, et s'est révélé être aussi une nécessité pour pouvoir continuer et supporter des échecs qui parsèment vos aventures entrepreneuriales. Échec et optimisme se nourrissent-ils l'un de l'autre, et permettent-ils alors d'atteindre le but recherché ?

L'optimisme consiste à croire que les choses iront bien alors que ce n'est pas le cas. Ce n'est pas cela qui m'anime, mais l'esprit d'entreprendre qui explore toutes les solutions possibles, toutes les manières de penser et d'agir. Ensuite, on décide celle que l'on veut retenir, celle qui nous mène dans la direction que nous voulons. Pour y parvenir, il faut ainsi davantage de persévérance et de remise en question que d'optimisme. Il faut posséder cette foi dans l'esprit de pionnier et une profonde méfiance envers les dogmes et les certitudes qui nous emprisonnent. L'esprit d'entreprendre est semblable à un vol en ballon. Il faut lâcher du lest, en l'occurrence les vieilles stratégies, habitudes et convictions, pour changer d'altitude et trouver d'autres vents qui ont une meilleure direction !

"Le désir d'être un héros ne m'a jamais quitté", a écrit André Borschberg dans votre livre. Lors de vos missions, vous participez aux avancées scientifiques, mais alertez aussi sur l'évolution de la planète. Considérez-vous alors vos actes comme héroïques ?

Le but n'est pas d'être un héros, mais plutôt d'être utile à la société, aux générations présentes autant que futures. Si je le suis suffisamment, les autres me considéreront peut-être comme tel, mais ce n'est jamais ce qui me guide. Seulement une conséquence du succès éventuel. De plus, qu'est-ce que l'héroïsme ? Selon ma vision, il s'agit de défendre une cause au péril de sa vie. Sans cela, le terme de héros n'a pas de sens. Je ne pense pas avoir entrepris l'aventure Solar Impulse ainsi, contrairement à un défenseur des droits de l'homme dans un pays totalitaire. Lui est plus menacé que je ne le suis en survolant un océan avec un avion solaire.

À l'image de l'astronaute Thomas Pesquet ou de Kilian Jornet, certains aventuriers-explorateurs mais aussi des sportifs célèbres, au-delà de faire rêver des générations et de parvenir à relever des défis humains et physiques, portent un message pour une cause. Est-ce leur rôle, celui que vous-même défendez ?

Cela m'a toujours attristé de voir le peu de causes importantes que soutiennent les gens célèbres. Sportifs, artistes, grands dirigeants, hommes politiques, ils ne sont que très rarement des militants porteurs d'un message. Je me suis promis que le jour où j'aurai des micros devant moi, ce sera pour défendre une cause et non pour mettre en avant mes records du monde. Au départ, personne ne voulait croire que le but de Solar Impulse était de faire passer un message sur le climat, de changer notre vision sur l'énergie, de promouvoir les énergies propres. Bien sûr, il faut le succès, sans quoi personne ne s'y intéresserait. C'est la raison pour laquelle j'ai un profond respect pour les deux coureurs noirs, qui, sur le podium des Jeux olympiques de Mexico en 1968, ont utilisé leur victoire pour faire progresser la cause des Noirs aux États-Unis. Ils ont perdu leur médaille, et ont été exclus de la fédération d'athlétisme. Des héros qui, au péril de leur carrière, sont parvenus à faire passer leur message. Aujourd'hui, les interviews de sportifs sont vides de sens. Les émissions sportives devraient permettre aux spectateurs de changer leur manière de voir le monde.

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a écrit le 07/11/2017 à 11:07 :
Si les propriétaires de capitaux et d'outils de production du monde qui ne sont que quelques milliers au final orientaient leurs investissements et leurs outils vers la réparation de la planète et la protection de l'humanité en 6 mois notre planète serait métamorphosée.

Mais comme on le voit avec les "paradises papers", tant que ces gens gagneront 20% de revenus en plus en investissant sur la destruction de notre monde ils continueront d'investir sur la destruction de notre monde.

Aucune personnalité médiatique n'ayant les c... de montrer les vrais responsables de la destruction de la planète du doigt il est bien évident que celle-ci est irrémédiable puisque ces gens là étant totalement apeurés, la preuve c'est qu'ils nous mettent des guignols à la tête du pays, des coquilles vides sans jamais assumer le fait que c'est eux qui nous imposent notre façon de vivre.

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