Juliette Jarry : "Nous devons parler d'une French Tech Auvergne-Rhône-Alpes"

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Avant le digital Summit (30 janvier) organisé par la région Auvergne Rhône-Alpes, Juliette Jarry, vice-présidente déléguée aux infrastructures, à l'économie et aux usages numériques dévoile les grandes orientations et les premières mesures de la feuille de route de l'exécutif dans ce domaine : participation dans un fonds d'investissement dédié aux startups, outils à la transition digitale des entreprises traditionnelles, ouverture du campus numérique "temporaire", programmes spécifiques pour les citoyens, structuration de la filière numérique. Autant de mesures qui doivent à la fois diffuser "une culture numérique de base" tout en faisant du digital "un levier de développement économique incontournable". Entretien.

Acteurs de l'économie - La Tribune. Vous êtes en charge du Numérique au sein de l'exécutif Auvergne Rhône-Alpes depuis plus d'un an. Quel état des lieux faites-vous de votre délégation ? Quelles principales singularités avez-vous déjà observées ?

Juliette Jarry : J'ai été surprise par la faible appréhension des enjeux numériques par l'ancienne majorité, particulièrement en Rhône-Alpes. Le chantier a donc été important, d'autant plus que celui-ci s'inscrivait dans une évolution administrative majeure caractérisée par la fusion des régions Auvergne et Rhône-Alpes. Les deux entités territoriales, avant leur unification, avaient développé des dispositifs très différents. Les approches techniques, mais aussi les ambitions respectives sur le numérique, étaient également disparates d'un territoire à l'autre.

J'ai voulu prendre du temps pour comprendre cet environnement qui est à la fois économique et très technique. Puis, j'ai souhaité engager un processus d'harmonisation mais aussi proposer des perspectives, ce qui a nécessité de rencontrer de nombreux acteurs. En tant que chef d'entreprise, je suis pragmatique, j'aime ce qui fonctionne et j'aime le lien avec le terrain. De toute façon, une feuille de route numérique ne se construit pas toute seule dans un bureau. La rencontre de l'écosystème a été une priorité.  Nous avons lancé une vraie dynamique régionale sur la question du numérique.

Après un an de travail et de concertation, le Schéma régional de développement économique d'innovation et d'internationalisation (SRDEII) a été adopté par l'assemblée plénière. Ce document place le développement du numérique au cœur de la stratégie de l'exécutif, qui sera matérialisé par une "feuille de route Numérique" dont l'ambition est de préciser les orientations stratégiques et/ou opérationnelles. Quelles en sont les grandes lignes ?

Martial Saddier (vice-président délégué aux entreprises, à l'emploi, au développement économique, à l'économie de proximité, au commerce, à l'artisanat et aux professions libérales, NDLR) a effectué un travail remarquable sur ce schéma économique et je suis heureuse que le numérique y trouve toute sa place puisqu'il est aujourd'hui identifié à la fois comme un levier de développement transversal, mais aussi comme un domaine d'excellence à part entière.

Notre feuille de route se veut ambitieuse, à 360 degrés et fédératrice. La première priorité repose sur les infrastructures : l'accélération du développement du très haut débit, aussi bien sur la couverture géographique que sur la qualité et l'adaptabilité de nos offres, notamment vers les entreprises ; la téléphonie mobile : avec l'objectif de lutter contre les zones blanches, pour lequel nous avons été particulièrement actifs concernant l'appel à projets de l'État, en déposant plus de la moitié des dossiers nationaux. Après avoir avancé sur les zones blanches en 2016, nous aurons une attention toute particulière en 2017, dans ce domaine, sur les zones grises.

Le deuxième pilier de cette feuille de route concerne l'emploi et le soutien à l'économie. La filière numérique ou le numérique comme support-outil pour les secteurs traditionnels va être fortement encouragé. La question de la transformation numérique des entreprises, quel que soit leur secteur, quelle que soit leur taille, est une priorité pour la Région. Cela passera notamment par notre projet phare du campus numérique car la formation (initiale et continue) est pour moi une des clés de la réussite de nos entreprises.

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Enfin, le troisième pilier repose sur la révolution numérique qui doit être opérée au sein même l'institution, aussi bien dans notre organisation interne que dans les outils et services extérieurs.

Cette nouvelle culture numérique doit infuser au sein même de l'administration, chez nos agents administratifs et dans nos outils de travail numérique. Jusqu'à présent, l'approche de la direction du service informatique (DSI) de la région était principalement matérielle et technique. L'impulsion que nous souhaitons donner est de permettre à la DSI d'être porteur de projets et d'être force de propositions. Ces services auront un rôle dans la conduite du changement. Nous devrons également nous ouvrir à de nouvelles compétences : nous ne pouvons pas répondre aux enjeux de 2017 avec des compétences de 2005.

L'institution régionale doit également devenir un acteur qui intègre ces nouveaux usages, ces nouvelles possibilités afin de les mettre concrètement au service des citoyens-usagers. Nous avons des projets très ambitieux, comme celui d'un "e-pass citoyen" qui réunirait tous les services régionaux à destination des habitants du territoire.

Alors que nous ambitionnons d'accompagner le mouvement de digitalisation des entreprises du territoire, il est essentiel d'impulser notre propre digitalisation. Notre crédibilité est en jeu. La région ne veut plus être un simple distributeur de billets, elle doit devenir un partenaire naturel en matière économique, mais pour cela, elle doit démontrer auprès des acteurs économiques ses capacités et son expertise dans ce domaine.

Juliette Jarry

Comment concrètement, allez-vous développer cette "culture numérique" auprès des citoyens, des TPE et des PME ?

Les actions de sensibilisation au plus près des entreprises me semblent indispensables afin qu'elles intègrent une culture numérique de base pour répondre aux enjeux sociétaux et économiques qu'impose cette révolution. L'objectif de la région est d'être à la fois sur des chantiers majeurs, mais aussi dans l'accompagnement concret à plus petite échelle. Permettez-moi de rappeler que 90 % du tissu économique régional est composé de PME/TPE, dans lesquelles cette question repose souvent sur le dirigeant. Il faut l'outiller. L'enjeu de la transition digitale est majeur pour ces acteurs économiques : modification du modèle économique, de l'outil de production, de la façon de vendre ou de communiquer, etc. Un artisan doit être sensibilisé à la possibilité de mettre en place un CRM au même titre qu'une usine doit être accompagnée dans la mise en place de commandes numériques.

Pour assurer cette sensibilisation, nous souhaitons concrètement lancer des "mini-moocs", aussi bien à destination du grand public, des agents administratifs que des TPE /PME. Ce dispositif sera mis à disposition dans un certain nombre de structures et de programmes de formation, afin d'être diffusé le plus largement possible et traitera de sujets très concrets : sécurité des données, sauvegarde, gestion de l'identité numérique, recherche d'informations qualifiées sur internet, utilisations des services publics, etc. Je suis très attachée aussi à la médiation numérique pour les publics éloignés de cette pratique. Le but de ce dispositif est d'être un complément et non pas de remplacer les formations classiques. C'est une action concrète et massive.

Laurent Wauquiez a annoncé une enveloppe de 300 millions d'euros pour le financement des entreprises sur la période 2017 - 2021, à laquelle il faut ajouter les aides directes. Quel sera le fléchage vers la filière numérique et vers la transformation digitale des entreprises ?

Le fléchage des financements dépendra des demandes des acteurs, notamment ceux des filières traditionnelles pour assurer leur mutation digitale. Mais ces outils financiers, clairement exprimés dans le SRDEII, seront transversaux et il ne faut pas oublier d'autres plans qui soutiendront les entreprises : le programme sur l'industrie du futur, le plan PME - Numérique, etc. Il faut ajouter à cela les aides directes aux entreprises.

La filière numérique, et particulièrement les startups en phase d'amorçage font face à un défaut de financement. Comment la région va-t-elle s'employer pour combler ce manque ?

Nous souhaitons innover avec un dispositif de crowdfunding et nous allons, avec d'autres acteurs de premier plan, participer à un nouveau fonds d'investissement spécialement dédié aux entreprises du numérique du territoire et doté de plusieurs dizaines de millions d'euros.

Un autre moyen pour booster le développement de la filière est l'apport de financement par les investisseurs étrangers. Mais, selon le dernier observatoire du numérique, la région Auvergne Rhône-Alpes n'est pas plébiscitée par les financiers, se plaçant à la 17e place en Europe. Quels sont les leviers  pour améliorer la situation ?

Nous avons un réel travail de marketing territorial à effectuer. Il passera notamment par notre capacité de "faire-savoir". Le territoire possède de vrais atouts : une excellente qualité de vie, des infrastructures de transports performantes, des compétences prisées, réparties dans l'ensemble de l'écosystème régional, des entreprises reconnues pour leur capacité d'innovation technologique. La séquence au CES de Las Vegas, début janvier, a été révélatrice de l'excellence de notre écosystème : nous avions la plus grande délégation française et avons décroché la moitié des awards tricolores. Mais pour convertir ces bonnes dispositions en succès commercial, nous devons réduire ce frein culturel. Il faut apprendre à se vendre ! J'ai pu cependant constater une forte évolution lors de cette édition du CES : nos entreprises osent davantage. Il faut poursuivre dans ce sens. À ce titre, avoir un président de région qui s'engage personnellement sur les stands, auprès des dirigeants, investisseurs et décideurs américains permet également de tirer cette dynamique impulsée par nos entreprises.

Si nous avons de nombreux atouts pour attirer davantage d'investisseurs étrangers, ils ne doivent pas occulter nos faiblesses et nos marges de perfectionnement, notamment sur les infrastructures. Une grande région comme la nôtre peut-elle accepter que 90 % des données des entreprises et acteurs du territoire soient hébergées dans les data centers de la région parisienne ?

Laurent Wauquiez Juliette Jarry

L'implantation d'un géant du numérique, de type Gafa, est-elle envisageable ? Quelle serait alors la plus-value pour le territoire ?

Même si ce n'est pas pour nous un nœud central, c'est une optique intéressante qui s'intègrerait de manière cohérente dans l'écosystème international que nous souhaitons renforcer. Nous avons la conviction que la région Auvergne Rhône-Alpes est capable de devenir l'un des leaders en Europe.

L'autre axe majeur de votre feuille de route numérique pour soutenir l'activité économique repose sur la formation. Cette ambition se traduit, notamment, par le projet phare du campus numérique. Où en est-il ? Verra-t-il le jour ?

Ce projet est en préparation et évidemment, il se concrétisera. L'essentiel, pour moi, est d'être dans l'action et non pas dans la communication. Il doit être à la hauteur des ambitions que nous avons. Un tel projet ne se construit pas tout seul dans un bureau et a nécessité, au contraire, une forte concertation avec les entreprises et les écoles pour sourcer réellement les besoins.

La première rentrée du campus numérique se fera en septembre 2017, sur un site temporaire situé sur le territoire de la métropole de Lyon. Il s'étendra sur 3 000 à 4 000 m². L'appel à la manifestation d'intérêt, lancé fin novembre, a débouché sur 78 projets candidats. Au terme d'un processus de sélection exigeant, nous avons sélectionné cinq à six formations qui s'installeront sur le site. 300 étudiants sont attendus dès la première année.

L'objectif est de développer l'employabilité des jeunes (en formation initiale) et des actifs (en formation continue), de soutenir l'entrepreneuriat à la suite de ces formations, d'accompagner la transition numérique des entreprises et de favoriser l'émergence de nouveaux métiers. Et très important, nous allons également mailler le territoire en y déclinant une offre "hors les murs", en nous appuyant sur des initiatives locales.

La présence de Xavier Niel lors du digital Summit n'est sans doute pas anodine. Va-t-il s'investir et investir dans le campus numérique ? L'École 42 va-t-elle participer au campus numérique ?

Peut-être. Je vous invite à venir le 30 janvier à la Région pour avoir une réponse !

Pourquoi avez-vous opté pour un campus temporaire alors que le site de l'ancien conseil régional, à Charbonnière-les-bains, est désigné depuis plus d'un an ? Quelle forme administrative prendra, à terme, le campus ?

Le volume de travaux sur le site de Charbonnières-les-bains est important et pourrait durer trois ans. Le président Wauquiez et moi-même voulions lancer le projet le plus rapidement possible, d'où la décision de proposer un campus temporaire.

La gouvernance et le format administratif sont en cours de discussions. Mais des acteurs privés sont intéressés, prêts à s'investir et à investir sur le site. La structure administrative et de gouvernance s'inscrit dans une logique de partenariat, de hub, où se mêleront entreprises, université, etc.

Juliette Jarry (Auvergne Rhône-Alpes), Jean-Yves Blay (centre Léon-Berard) et Guillaume Decitre

Vous avez enclenché la fusion des deux grands clusters du secteur du numérique dans la région dans une structure unique. À quel objectif correspond ce processus ?

La concentration des structures permet une plus grande lisibilité et une meilleure capacité d'action. Le rapprochement des clusters Numélink et Clust'R Numérique permet à ce nouvel ensemble d'avoir une réelle force de frappe. Avec plus de 600 entreprises, 26 000 salariés et 2,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires cumulé, cette structure peut réellement peser au niveau européen.

Ce mouvement de concentration pourrait toucher d'autres pôles de compétitivité et clusters de la région, dans tous les secteurs économiques. À encourager ce mouvement à tout prix afin de "casser les silos de l'économie", ne risquez-vous pas de détruire en partie la spécificité et l'expertise de certaines structures qui accompagnent des filières ?

Il faut également comprendre que nous avons un impératif de finances publiques. Ce qui a été fait dans le passé ne peut plus être aujourd'hui. Je suis persuadé qu'il est possible de maintenir les spécificités des structures tout en allant vers une plus grande mutualisation logistique et technique. Mais pour assurer ces mouvements, nous devons faire un profond travail de pédagogie.

L'autre impératif auquel répond ce mouvement de concentration est donner une plus grande lisibilité aux entreprises. C'est en ce sens que l'exécutif a également entrepris la fusion des deux agences de développement économique du territoire. Nous devons généraliser cette philosophie du "guichet unique".

Le rôle de la région est d'être un ensemblier. Nous n'avons pas vocation à faire à la place des acteurs économiques, mais nous devons leur donner les moyens et le cadre pour entreprendre, créer, soutenir leur activité économique. La logique de mutualisation, mais aussi de mise en relation - des grands groupes avec des startups par exemple - est également un rôle que doit porter la région.

En hébergeant métropoles, territoires et thématiques labellisées, Auvergne Rhône-Alpes est un acteur majeur de la French Tech. Quel rôle jouez-vous dans cette architecture ? Partagez-vous la vision de Jean-Michel Bérard, qui estimait dans nos colonnes qu'une "bannière French Tech Auvergne Rhône-Alpes serait une superbe initiative" ?

Nous devons, à mon sens, parler d'une French Tech Auvergne Rhône-Alpes, comme c'est le cas lors des déplacements à l'international et au CES. L'initiative French Tech a impulsé une vraie dynamique. Mais j'estime que cette bannière doit être davantage régionalisée, même si je ne remets pas en cause la légitimité des territoires sur leur thématique et expertise précises.

L'organisation actuelle permet-elle aux territoires ayant une forte spécialisation d'irriguer les autres écosystèmes ? Je n'en suis pas certaine. Le design sur Saint-Etienne, la mobilité sur Clermont-Ferrand, etc. : toutes ces expertises sont essentielles, mais elles doivent se croiser davantage avec les autres spécificités territoriales. Ce liant manque actuellement. Les acteurs institutionnels, comme la région, doivent permettre ces relations.

French Tech

"Symbole" de l'ouverture à la société civile voulue par Laurent Wauquiez, quel bilan faites-vous de votre action, et du monde politique, un an après ? Comment se passe votre collaboration avec le président de la région ?

Ma délégation est passionnante parce que c'est une délégation de projets. Elle permet de construire, de réaliser, d'agir sur des actions de grande envergure comme ceux du campus numérique ou des infrastructures. Cela transcende mon engagement. J'espère incarner cette notion de construction. Je remercie le président pour sa confiance et l'autonomie que j'ai pour travailler sur le fond des dossiers.

Je ne pense pas me politiser. Je n'envisage pas une carrière politique. Je reste aussi libre que loyale sur les questions régionales. L'unité, ce n'est pas l'uniformité ! Mais mon rôle - en dehors de la nécessité d'apporter une vision pragmatique à l'action politique-, est d'envoyer un message clair aux jeunes, aux femmes et aux chefs d'entreprise : investissez la vie politique au sens large, investissez la vie de la cité. Celle-ci ne se cantonne pas à l'action politique institutionnelle, mais peut se réaliser dans des actions d'engagement au quotidien.

Le renouvellement de la classe politique est un débat actuel. Mais il faut arrêter d'en parler et passer à l'action. C'est ce que je tente de faire, notamment à travers la concrétisation des grands projets, comme celui du campus numérique.

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