Janet Currie : "Une société en bonne santé crée plus de richesses"

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Janet Currie lors de sa remise des insignes Docteur Honoris Causa le 23 mai 2016 à l'Université Lyon 3
Janet Currie lors de sa remise des insignes Docteur Honoris Causa le 23 mai 2016 à l'Université Lyon 3 (Crédits : David VENIER – Université Jean Moulin Lyon 3)
Janet Currie, professeur de chaire, directrice du Center for Health and Well Being et présidente du département d'économie de l'Université Princeton, vient d'ajouter le titre de Docteur Honoris Causa à son CV déjà prestigieux. Décerné par l'Université Lyon 3, cette distinction majeure vient saluer l'ensemble de ses travaux et en particulier son approche sociale de la santé. L'éminente économiste, dont les recherches ont influencé le débat sur l'Obamacare, la réforme du système de santé américain, explique son approche et sa vision singulière de l'impact de la santé sur l'économie.

Acteurs de l'économie - La Tribune : Depuis de nombreuses années, vous étudiez les effets des politiques de santé publique sur l'économie. Quelles sont vos conclusions aujourd'hui ?

Janet Currie : Dans le débat public, l'hypothèse de départ était que l'écart entre les différents groupes sociaux, les riches et les pauvres, aurait tendance à s'accroître au cours du temps. En cause : la moins bonne santé des groupes les plus pauvres, accusés de creuser l'écart.

Si ce postulat s'est vérifié sur les personnes de plus de 50 ans, nos études montrent que la tendance se réduit désormais chez les plus jeunes. Ces résultats démontrent la pertinence des programmes de santé publique, ciblés sur une population défavorisée. Ils compensent l'inégalité sociale et soulignent que l'inégalité économique ne se reflète plus forcément dans l'inégalité vis-à-vis de la santé.

En quoi consiste ce mécanisme ?

Quand les enfants naissent et grandissent en bonne santé, nous avons montré qu'ils deviennent des adultes en bonne santé, avec un impact à la baisse sur les taux d'obésité, le nombre de maladies cardio-vasculaires et l'amélioration de la santé mentale. D'autres études commencent à s'intéresser aux conséquences sur le cancer, même si ce n'est pas encore définitivement établi.

Il n'y a pas que des facteurs génétiques, il y a aussi des facteurs environnementaux et socio-économiques d'accès aux soins qui entrent en jeu.

Quand la société est en meilleure santé, elle est plus productive, elle produit plus, elle crée plus de richesses. De façon générale, les économistes considèrent l'homme comme un capital humain. Un capital qui réussit et qui performe quand il est bien éduqué. Ce que j'ai essayé de démontrer, c'est que la santé est aussi un capital humain. La bonne santé impacte directement les autres dimensions du capital humain comme la réussite scolaire qui implique l'obtention d'un bon diplôme, qui permet l'accès à une meilleure université donc un bon salaire et de la réussite professionnelle.

Quel est le lien entre la santé, l'environnement et l'économie ?

Nous avons énormément étudié les effets de la pollution atmosphérique, notamment sur les enfants. Nous nous sommes concentrés sur l'impact du monoxyde de carbone, en provenance des voitures, et les émissions toxiques des usines.

Nous avons démontré que, même sous les niveaux officiels autorisés, l'impact sur la santé des enfants était significatif. Les personnes qui sont nées et ont grandi sous un air plus propre, dans des lieux sous les niveaux de pollution, ont mieux réussi d'un point de vue économique.

Nos études ont d'ailleurs récemment incité la US Environmental Protection Agency (l'agence de protection nationale de l'environnement) à instaurer des observatoires de polluants pour en améliorer la gestion et garantir la santé des populations vivant à proximité.

Y a-t-il d'autres solutions à préconiser ?

Je n'ai pas les solutions, mon travail consiste à évaluer les idées proposées. Mais les solutions doivent être créatives et concrètes. Par exemple, quand un site est toxique, on doit le nettoyer pour protéger la santé de la population. Mais souvent le coût est prohibitif, et rien ne se passe.

Si on incitait les populations à déménager plus loin en rachetant leur maison, par exemple, cela reviendrait moins cher de les payer pour partir que de dépolluer. Sans compter les bienfaits sur la santé.

Généralement, les études sur la santé sont conduites par des médecins et non par des économistes. Pourquoi ce nouveau prisme ?

Les études médicales se focalisent parfois sur un sujet limité. Or, elles utilisent beaucoup de données très intéressantes qui ne sont pas utilisées d'un point de vue médical alors qu'elles sont très révélatrices d'un point de vue des sciences humaines et sociales.
Mon travail est basé essentiellement sur les data collectées par les gouvernements, comme les certificats de naissance où l'on trouve énormément d'informations sur la santé et l'âge des parents, leur situation, etc. Mon approche ressemble à celle d'un épidémiologiste qui étudie les populations dans leur globalité. Je fais bien sûr appel aux autres disciplines quand je me questionne pour comprendre les résultats.

Comby et Currie

Honorée par cette distinction, c'est la première fois que l'économiste reçoit un tel titre en France. Ici, avec Jacques Comby, président de l'Université Lyon 3.

 Avez-vous travaillé le sujet ailleurs qu'aux États-Unis ?

Je dois avouer que je suis un peu opportuniste : j'ai travaillé sur les pays qui ont une politique d'ouverture de leurs données médicales, comme le Canada, le Royaume-Uni et la Suède. C'est assez compliqué, cela dépend de la législation des pays. Certaines données sont confidentielles, d'autres partiellement ouvertes...

Pour la France, je n'ai jamais mené d'étude. Je pense que ce serait assez difficile pour le moment, compte tenu de la question de la confidentialité des données de santé. L'administration est plutôt réticente.

Il ne s'agit pas d'inventer des données ou de mettre en place de nouveaux systèmes pour les collecter. Elles existent, elles ne sont juste pas encore assez exploitées ! Les certificats de naissance, les données des hôpitaux... le même type d'étude pourrait facilement être conduit en France.

Ce sont des champs peu travaillés, mais les résultats ouvrent la voie. À la lecture de l'impact positif sur l'économie d'une bonne politique de santé, petit à petit, les politiques s'intéressent à cette question.

Vos résultats influencent déjà la politique américaine, comme la réforme du système de santé ou la mise en place des observatoires de l'air. Demain, quel avenir envisagez-vous pour vos recherches ?

Nous travaillons actuellement sur les problèmes d'empoisonnement au plomb. Nous n'intervenons pas sur l'eau, comme cela peut se passer à Flint (Michigan), mais sur la peinture dans les maisons, et notamment les zones urbaines habitées par de nombreux enfants défavorisés.

Un certain nombre de politiques veulent remettre en cause les programmes d'aides à l'élimination du plomb. Il s'agissait de déplacer les familles exposées. Or, même une très faible concentration de plomb à des impacts significatifs sur les performances cognitives. J'espère que les résultats conduiront au maintien de ces programmes.

De façon générale, et notamment en période électorale, comme c'est actuellement le cas aux États-Unis, les politiciens n'entendent pas quand les choses fonctionnent, même sur la base d'un travail scientifique et rigoureux. Mais quand une politique fonctionne, il faut pouvoir le dire !

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Commentaires
a écrit le 31/05/2016 à 14:38 :
Et l'impact du CO lié au tabac dans les voitures, respiré par les enfants de fumeurs !!
Il sera prochainement interdit de fumer en présence d'enfants de moins de 12 ans dans les voitures. Comment appliquer cette loi ? Pourquoi autoriser le tabagisme passif d'enfants de plus 12 ans dans les voitures ??
Merci pour votre réponse.

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