Éric Babolat : "Le tennis sera entièrement connecté d'ici 2020"

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(Crédits : Laurent Cérino/ADE)
De l'invention du premier cordage de raquette de tennis en 1875 jusqu'au lancement en 2013 de la première raquette connectée, Babolat a construit son succès dans le tennis grâce à l'innovation. La marque lyonnaise, leader mondial des ventes de raquettes et de cordages, entend poursuivre sa croissance grâce au numérique. Elle mise également sur les marchés émergents. À quelques jours de Roland-Garros, Éric Babolat, PDG du groupe, explique sa stratégie pour Acteurs de l'économie/La Tribune.

Acteurs de l'économie/La Tribune : Il y a deux ans, vous avez lancé la première raquette connectée au monde. Est-ce que vous avez aujourd'hui une idée du volume des ventes de celle-ci par rapport à celui des raquettes classiques ?

Eric Babolat : Pour l'instant, pas vraiment. Mais presque deux ans après son lancement, la communauté Babolat connectée compte déjà 20 000 personnes. Sur notre application, on comptabilise plus de 50 millions de coups de tennis enregistrés. Pour la première fois, la raquette parle. Jusqu'ici les seules informations qu'avait un joueur c'est son score, son classement et puis les sensations qui restent subjectives.

La raquette connectée est objective dans le sens où elle donne de vraies statistiques sur les frappes, la vitesse de balle, les effets, etc. Le joueur peut désormais se jauger, mais peut aussi se comparer aux autres via l'application dédiée. Le tennis est un jeu et doit rester ludique. On doit pouvoir se donner des challenges. Le connecté enrichit l'expérience du joueur et le sort également de l'isolement. Je crois que c'est l'avenir et les premières données semblent me donner raison. Je reste persuadé qu'il n'y aura plus que du tennis connecté d'ici à 2020.

Comment convaincre le joueur de tennis lambda du bien fait de cette raquette connectée ?

Quand nous avons développé ce produit, nous avions deux objectifs. Primo, il ne fallait pas que cela change l'approche physique du joueur avec l'objet. La raquette doit être juste connectée. Il faut seulement l'allumer, mais après c'est une raquette normale. Secondo, nous voulions un instrument qui soit utile pour un champion comme Nadal comme pour le joueur de club. Raphaël Nadal n'a pas plus d'informations que le joueur du dimanche ou presque. Du coup, le succès passera par l'usage. Il faut y goûter pour adhérer, car on ne change pas de raquette tous les jours.

Eric Babolat

Toujours dans le registre des objets connectés, peut-on imaginer d'autres objets intelligents comme les balles ou le textile ?

Oui, nous réfléchissons à ce que les joueurs puissent connecter leur tennis totalement. Est-ce que cela va passer par les chaussures, par le textile? Une chose est certaine, quand on a commencé à goûter à ce type d'informations, on a envie d'aller plus loin. Par exemple, la raquette n'est pas un GPS. Le joueur ne peut pas analyser son placement sur le terrain ni son jeu de jambes. C'est un domaine sur lequel on planche. Les joueurs sont d'ailleurs demandeurs et c'est pour ça que je suis intimement persuadé qu'à l'avenir le jeu sera connecté.

Le tennis connecté peut-il vraiment être un levier de croissance ?

Globalement, depuis des années, le marché du tennis est stagnant alors que Babolat est en croissance depuis 15 ans. Nous sommes leader mondial sur les raquettes et les cordages. Il est donc difficile de progresser sur un marché qui ne grandit pas. Cela étant, on n'a jamais progressé grâce au marché, mais grâce à nos innovations. En ce sens, le connecté est un levier. Il n'y aura pas forcément plus de raquettes vendues, mais elles seront intelligentes. Ça peut donner envie aux joueurs de changer de matériel.

Quels sont aujourd'hui les marchés porteurs pour l'entreprise ?

Nous scindons le monde en deux. Il y a les gros marchés historiques : USA, Japon et Europe. Ces trois zones oscillent selon les années entre moins 3 et plus 3 %. À côté, il y a des marchés en croissance forte, plus dynamiques qui sont l'Europe de l'Est, l'Amérique du Sud et l'Asie, hors Japon qui est déjà fort. Ils affichent du plus 10 ou 20 % par an.

Parmi ces trois zones, je crois beaucoup en la Chine. Les Chinois ne connaissaient pas le tennis, ou peu. C'est le début de l'histoire. Ce pays se découvre une véritable passion pour ce sport et nous tâchons d'accompagner ce développement. Nous sommes, entre autres, sous contrat avec Li Na qui est la première championne de tennis chinoise a avoir gagné Roland-Garros et l'Open d'Australie. Elle est plus qu'une joueuse de tennis, c'est une icône là bas. Pour nous, elle est aussi une porte d'entrée pour nos produits badminton. Ce sport est en effet plus pratiqué là-bas que le football en Europe.

Eric Babolat

Babolat fête ses 140 ans cette année. L'entreprise est pratiquement aussi ancienne que le tennis. Vous avez évolué ensemble ?

Notre engagement dans ce sport remonte à 1875 au moment où les règles du jeu tel que nous le connaissons ont été inventées. À l'origine, la société travaillait sur les boyaux d'animaux qui étaient utilisés pour la fabrication de saucissons, de fils chirurgicaux ou encore de cordes de musique. C'est grâce à cette dernière compétence que Babolat s'est lancé dans le tennis.

À cette époque-là, mon arrière-arrière grand-père, Pierre Babolat invente alors le "VS" le premier cordage pour raquette de tennis en boyaux naturels. Et ça se passe ici à Lyon dans ces locaux (NDLR Qui abritent toujours le siège social monde de l'entreprise dans le 7e arrondissement). Rapidement, notre engagement dans le tennis a été porté par les premiers tennismen français et les fameux Mousquetaires comme René Lacoste, Henri Cochet, par exemple, mais aussi par Suzanne Lenglen. À l'époque, le "VS", a été développé en collaboration avec ces champions entre les années 20 et 30. Déjà à cette époque, nous avions assimilé, ce qui fait toujours la force de notre entreprise, les deux piliers du succès : l'innovation et la compétition.

Dès l'origine, Babolat a donc innové conjointement avec les joueurs pour faire évoluer et progresser ses produits...

Oui, absolument. Dans ces années-là, les rapports étaient moins formels, mais Babolat a toujours su écouter les joueurs dans le but de produire et d'innover. En 1975, pour les 100 ans de la marque, mon grand-père a inauguré une sorte de livre d'or. Et la première personne qui a signé ce livre d'or est Henri Cochet qui rappelle en quelques mots que c'est aussi grâce au cordage "VS" que la France doit ses fameuses victoires en Coupe Davis.

Nous avons développé après la Seconde Guerre mondiale les cordages en nylon. Puis, tout s'est accéléré dans les années 80/90 avec le lancement des grips, des accessoires ou encore des machines à corder pour les magasins et les préparateurs en tournoi. Ensuite, l'idée de lancer nos propres raquettes, au milieu des années 90, a été un vrai virage stratégique. Cette décision qui a été prise par mon père s'est avérée déterminante dans le développement de la société.

Depuis 1998, nos raquettes ont remporté une vingtaine de tournois du Grand Chelem. Quant à notre cordage, il compte plus d'une centaine de succès sur les quatre tournois majeurs. Ces résultats nous donnent une crédibilité incontestable.

À partir des années 2000, on a complété notre offre en créant nos balles de tennis qui sont à présent les balles officielles de Roland-Garros. En 2003, nous nous sommes lancés dans le textile et les chaussures.

Eric Babolat

Si dans l'innovation vous vous appuyez beaucoup sur les joueurs, vous avez opté également pour la carte du collaboratif avec de nombreux partenaires. Pourquoi ?

Avec le temps, nous n'avons pas changé de métier. Nous additionnons nos métiers. Nous sommes dans le composite avec les raquettes, dans la microélectronique avec nos machines à corder, etc. On acquiert donc ces métiers et leurs compétences, mais on s'appuie en effet beaucoup sur des partenaires. Nous, ce que l'on connaît, c'est le joueur et le jeu. Si nous ne savons pas faire, nous faisons appel aux meilleurs au monde dans leur domaine.

Pour la raquette connectée, nous avons collaboré avec la société Movea, leader mondial de la capture de mouvement (NDLR Cette société a participé à la création de la console Wii de Nintendo), qui était française, basée à Grenoble, et qui vient d'être rachetée par des Américains. Après, l'usage, c'est nous qui le maîtrisons. Cette raquette est donc le fruit d'un travail collaboratif.

Autre exemple, quand nous avons lancé en 2003, nos premières chaussures de tennis, nous nous sommes rapprochés de Michelin pour les semelles. Dans notre sport, l'usure de la chaussure est plus forte en raison des nombreux déplacements. Il était logique de nous associer avec le spécialiste de l'usure de la gomme et de la tenue de route. Cette histoire avec Michelin dure depuis plus de dix ans. Pour réussir, il faut se donner et s'inscrire dans le temps.

Vous êtes une entreprise familiale depuis l'origine. Une ouverture du capital est elle possible ou complètement exclue ?

Aujourd'hui, cela n'est absolument pas souhaité. Babolat est une entreprise patrimoniale détenue par ma famille à hauteur de 55 %, par un groupe familial allemand et un actionnaire italien. Les deux sont dans le capital depuis respectivement les années 70 et 80. Nous aimons travailler dans la durée avec une notion d'indépendance qui nous est chère, et qui est également l'une de nos forces.

Aujourd'hui, nous avons une entreprise dynamique, rentable et qui finance quasiment seule ses projets. Mais si nous devions nous adosser à d'autres partenaires pour développer un projet, pourquoi pas. Mais notre méthode nous permet d'y aller "step bis step" et cela nous convient bien. Il ne faut pas non plus oublier que si nous sommes un leader mondial, nous restons une entreprise à taille humaine, avec plus de 300 collaborateurs, et implantée dans 160 pays. Nous pourrions aller plus vite avec de l'aide, mais nous n'aimons pas faire des coups.

Eric Babolat

Le développement de l'entreprise passe-t-il aussi aujourd'hui par la détection des futurs champions qui là encore semble une tradition chez vous ?

On a découvert ou travaillé avec des champions comme Moya, Li Na et Tsonga... C'est important. C'est la vitrine. Mais le tennis que vous jouez est le même que celui de Nadal. Ces joueurs professionnels viennent du terrain et des clubs. Nadal joue avec Babolat depuis qu'il a 9 ans. Et c'est lui qui est venu à nous. Quand il a demandé ce qu'il lui fallait comme raquette, on lui a répondu : une Babolat. Ce qui prouve que l'on est présent dans la proximité avec les distributeurs et dans les clubs. Actuellement, nous avons environ un millier de personnes qui font ce travail de détection dans le monde. Actuellement, nous comptons 300 joueurs sous contrat. Le plus jeune a douze ans. Le plus célèbre est Nadal. Cette année, nous serons également aux côtés de Jo-Wilfried lors du premier "Tsonga Camp" ouvert aux jeunes joueurs de 8 à 17 ans

Vous voyez le tennis connecté en 2020. Et votre entreprise, comment la voyez-vous à cet horizon ?

Je la vois actrice de ce monde connecté. J'espère que nous aurons su poursuivre notre route sur le chemin de l'innovation. D'autres métiers viendront compléter notre palette avec toujours cette idée fixe d'être au service du jeu et du joueur. Nous sommes resté un équipementier sportif et contrairement à certains de nos concurrents, nous ne travaillons que dans le sport de raquette. Nous n'avons pas choisi de nous disperser c'est l'une de nos forces.

Chiffres clés

  • 360 salariés, dont 231 en France
  • Chiffre d'affaires 2014 : 141,2 millions d'euros (dont 63,5 en Europe)
  • 48 % du CA est réalisé par les raquettes.
  • 1,8 million de raquettes vendues dans le monde.

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