Jean-Luc Logel : "Malheureusement, le secteur de la sécurité a un avenir"

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(Crédits : J. Raynal)
Jean-Luc Logel est le président du cluster EDEN, qui regroupe dans quatres régions dont Rhône-Alpes, des PME spécialisées dans les industries de défense et de sécurité. Il revient sur la vague d'attentats des 7, 8 et 9 janvier derniers et sur l’émergence des nouvelles menaces.

Acteurs de l'économie : Qu'avez vous ressenti après les attentats qui ont frappé la France la semaine dernière?

Jean-Luc Logel : J'ai ressenti ce qu'ont ressenti tous les Français. Au-delà du choc et de la douleur, j'ai été très impressionné par cette mobilisation massive à Lyon et partout en France. De solidarité, de défense de la liberté et de refus. Dans un pays où l'esprit critique est aussi important, le fait que tout le monde porte un message clair, sans polémique, c'était très impressionnant et encourageant. Mais ces évènements ne nous laissent pas le choix. Ils nous transplantent de facto dans un nouveau monde avec la plus grande brutalité.

En terme de choc, c'est un peu comparable avec le 11-Septembre, mais en 15 ans, le numérique, l'émergence d'un cyber espace, la place d'internet, des réseaux, la rapidité des communications sont une nouveauté. L'information vraie ou fausse se propage instantanément à l'échelon planétaire. Quand vous considérez ce qui s'est passé, nous avons complètement changé de monde. La temporalité n'est plus la même.

Les menaces ont changé et sont devenues multiformes...

La menace asymétrique est apparue avec le 11-Septembre. On en a eu encore une démonstration dramatique avec les derniers évènements. Ce sont de petits acteurs, pas très visibles, mais très bien armés qui peuvent, soit avec des armes classiques, soit avec des outils informatiques, réaliser des attentats. Des attentats réels ou virtuels qui visent des intérêts politiques, économiques ou bien encore la réputation d'une entreprise.

La menace est multiforme, parce que l'information est la clé de la richesse. La richesse n'est pas une boite de louis d'or sur laquelle on est assis. La richesse est démonétisée, ce sont des flux. Elle se crée se transforme et peut partir très vite. Dans des zones de tensions, l'économie souffre énormément. C'est le cas en Thaïlande par exemple, ou en Ukraine. Par conséquent, il faut s'adapter et revoir les paradigmes, adapter la compréhension des choses pour prendre les bonnes décisions.

Les questions se multiplient sur les failles du renseignement apres les attentats

Policiers devant le supermarché casher attaqué par Coulibaly (Crédits photo :Yves Herman)

Il faut anticiper davantage ?

Je prends l'exemple de la cyber-sécurité. Est-ce qu'on est le plus rapide ? Est-ce qu'on anticipe par rapport à celui qui est un cybercriminel ? Qui va le plus vite ? On se rend compte qu'avoir l'information à la source très tôt, c'est stratégique, cela permet d'être proactif et préventif.

Au-delà du terrorisme tel qu'on l'a subit la semaine dernière, avez-vous le sentiment que les acteurs économiques ont réellement conscience des risques et des menaces notamment numériques ?

Si on parle des PME françaises, pas assez. Il y a eu un gros travail de sensibilisation ces dernières années. Il y a encore du travail et il faut déterminer des stratégies de protections. Il faut s'imposer une discipline. Les sorties d'informations sensibles se font encore beaucoup par des canaux comme les vols de PC, les WiFi publics, des stagiaires, sociétés de nettoyage voire des écoutes dans les TGV.

Mais tant qu'on n'est pas confrontés à la réalité, on ne les prend pas vraiment au sérieux. La PME française vit avec des moyens limités, des marges basses et pare au plus pressé. Le chef d'entreprise n'est pas forcément dans la prospective, dans les moyens de protéger des données. Les réseaux mobiles, les réseaux sociaux, vous permettent d'être visibles par vos clients, mais également par vos concurrents et des personnes mal intentionnées. C'est aggravé par le fait que les marchés en croissance sont lointains, en Asie, en Amérique Latine, en Afrique, au Moyen-Orient. Ces outils sont des opportunités, mais peuvent se retourner contre vous. Les PME sont des proies intéressantes pour des acteurs criminels.

Est-ce qu'il y a suffisamment de personnels qualifiés ?

Des filières de formations spécifiques se mettent en place, mais sont encore insuffisantes. Le personnel qualifié est cher pour les PME et si vous externaliser, vous vous exposez sur des sujets aussi sensibles. C'est un vrai problème.

Quelle est l'articulation de votre stratégie au sein du cluster EDEN ?

Nous avons développé très tôt des liens avec des organismes gouvernementaux de protection et de sécurité. Nous organisons des interventions dans les entreprises du cluster, nous formons nos dirigeants à ces menaces. Nous sommes dans un secteur, où par la nature de la cible, les entreprises sont mieux armées.

Robot armée

Robot de l'armée britannique (Crédits photo : REUTERS / Luke MacGregor)

Les budgets de défense sont jusqu'ici à la baisse. Est-ce que cela vous inquiète ?

Oui d'autant plus que cette attitude des États Européens est justifiée, notamment, par le fait de construire une défense européenne qui doit prendre le relais, mais que l'on ne voit pas aboutir. L'Europe de la défense bute sur ses fondamentaux. En France, la défense a également été trop souvent une variable d'ajustement. Aujourd'hui, les budgets de défense nous permettent d'innover, de développer des produits. Après, cette recherche et développement, nous la mettons au service de la sécurité au quotidien, dans l'industrie, la sécurité civile, ou encore la santé, l'humanitaire.

La sécurité privée peut-elle être une compensation pour vos entreprises ?

La plupart de nos sociétés sont duales sur des marchés de défense, mais également de sécurité. On essaye de faire en sorte que les sociétés se diversifient. C'est la raison pour laquelle a été créé un comité de filières industrielles de sécurité qui a été voulu par l'État, où sont représentés les grands groupes ainsi que les PME. C'est EDEN qui a été choisi, puisque nous sommes une fédération de plusieurs clusters régionaux dont le siège est à Lyon.

Aujourd'hui, que pèse le secteur dans la région Rhône-Alpes ?

Nous sommes 500 PME qui réalisent plus de la moitié de leur chiffre d'affaires à l'exportation. Pour les 130 adhérents du cluster EDEN en Rhône-Alpes (55 entreprises) et dans trois autres régions, Bretagne, Centre et PACA, cela représente un milliard d'euros de chiffre d'affaires annuel. On représente entre 9 et 10 000 emplois sur l'ensemble du secteur. Nous avons une croissance rapide. En France, on ne regarde que les grands groupes. L'émergence du cluster EDEN a suscité des vocations qui permettent d'avoir une plus grande visibilité. 80 % de l'activité défense et sécurité est du fait des PME en France. Il y a une expertise française reconnue à l'international.

Jürgen Stock, le nouveau secrétaire d'Interpol basé à Lyon, a lors de son arrivée en décembre dernier, indiqué qu'il souhaitait travailler davantage avec des entreprises locales. Est ce un plus ?

Nous nous en félicitons. Avec Interpol et la Métropole de Lyon nous avons organisé il y a deux ans un sommet international, « Technology against crime », qui a mobilisé une cinquantaine de délégations concernant notamment la cyber-criminalité et la cyber-protection. Cela a été un grand succès et nous envisageons une nouvelle édition en 2016.

Interpol Jurgen Stock

Jürgen Stock, nouveau secrétaire d'Interpol (Crédits photo Laurent Cérino/Acteurs de l'économie)

Le maire de Lyon Gérard Collomb a lui signifié qu'il y avait des synergies envisageables entre des acteurs de la robotique, du numérique, et avec les entreprises de sécurité. Qu'en pensez-vous ?

Vu l'importance du phénomène cyber, c'est absolument essentiel. Demain, nous allons avoir une course à l'innovation en ce qui concerne les capteurs, les caméras, les systèmes de reconnaissance faciale. Derrière, cela implique des processeurs pour traiter ces informations le plus rapidement possible, ensuite il faut des logiciels pour traiter, sécuriser, transmettre et stocker les données. L'évolution des capteurs va entrainer des innovations en chaine donc des synergies. L'autre révolution, c'est l'apparition des drones, avec leur capacité de prendre de l'information, la traiter et la transmettre.

Comment voyez-vous l'avenir du secteur défense et sécurité ?

Malheureusement, nous avons un avenir. Il ne sera jamais possible de tout sécuriser. Il y aura toujours des priorités à définir. Toutefois, ce nouveau monde est un fait. On ne pourra pas le changer. Le traitement de l'information, la lutte contre la nouvelle criminalité numérique sont des sujets sur lesquels nous pouvons être pionnier.

Nous avons un défi terrible, à tous les niveaux, c'est de faire face à ces technologies de plus en plus accessibles au grand public, et qui peuvent être utilisées pour le meilleur et pour le pire. Le gouvernement français en a touché la réalité ces derniers jours. Les évènements peuvent jouer un rôle accélérateur, remettre une priorité là-dessus. Ça concerne nos modes de vie et l'avenir de nos filières. Les technologies sont là, aux politiques de s'en saisir.

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Commentaires
a écrit le 19/01/2015 à 12:20 :
C'est difficile la sécurité dans un espace comme Schengen.
Les frontières extérieures des membres ne sont pas soumises aux même pression et les opinions publiques sont soit un peu anesthésiées soit au contraire sur-motivées sur la question du contrôle des flux migratoires.

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